DOSSIER

BERNARD BLANC, MAÎTRE D'OUVRAGE : «IL FAUT REPENSER LA QUESTION DE LA RATIONALITÉ A L'ŒUVRE DANS LA RÉALISATION DU LOGEMENT »

Bernard Blanc, directeur général d'Aquitanis, OPH de la communauté urbaine de Bordeaux

 

L'expérimentation dans le logement exige un détour de production. Si l'on remet en jeu la valeur d'usage du logement, alors il faut que notre attention se porte sur la chaîne de valeur de fabrication. On parle de maîtres d'ouvrage alors que nous sommes, au-delà de ce statut particulier, des gestionnaires d'entreprises productrices modernes. Intéressons-nous à nos processus de production et faisons du « reengineering ». C'est déjà le cas dans l'univers entrepreneurial quand on se préoccupe de la qualité du produit-service en mettant en œuvre une démarche qui s'intéresse aux modalités du processus de production. Déplaçons notre regard du « produit » fini que nous nommons logement pour nous intéresser aux modes de production, aux modalités concrètes d'agencement des activités qui sont aujourd'hui définies, chez les promoteurs-bailleurs sociaux comme dans la plupart des entreprises, sur un modèle taylorien : élaboration du programme, conception du projet, réalisation de l'ouvrage, livraison-installation du logement. Les étapes de fabrication sont extrêmement découpées, les compétences distribuées sur de multiples opérateurs (monteur d'opération, architecte, bureau d'étude, entreprise du bâtiment, gestionnaire et pour finir utilisateur et habitant). Le processus s'étire dans une longue durée (2 à 3 ans), ajoutant des risques supplémentaires de pertes en ligne, d'allers et retours, de reprises, d'aléas de diverses natures, de conflits, etc. L'énergie de chaque opérateur se concentre sur l'affirmation de son rôle et de sa vision du projet, nécessairement en conflit avec l'opérateur situé en amont ou en aval. Chacun étant armé de ses propres outils-instruments de production : cahier de prescriptions, programme, instruments de financement, plans, dessins, tracés, ratios, etc. La chaîne, censée produire une certaine valeur-logement au final, n'est qu'une juxtaposition, plus ou moins heureuse selon les projets (on dit bien que tel projet s'est bien passé et tel autre non), d'activités disjointes conduites par des opérateurs enfermés dans leur univers d'expert-propriétaire d'un morceau du processus qui pour chacun est l'élément clé du projet ! Cette « chaîne » d'activité, de par sa configuration sur un mode industriel, ne peut produire, in-fine et mécaniquement, qu'un logement standardisé.

 

 

Opter pour un processus en boucle

Fort de ce constat, deux types d'expérimentations, nécessairement organisées selon la logique du « détour de production » (je détourne mon regard du logement pour le faire porter sur les modalités concrètes de sa fabrication) peuvent remettre en jeu la « chaîne de valeur » et avoir probablement un impact sur la « valeur-logement ».D'une part, il faut fusionner certaines phases du processus, ce qui exige de se doter de nouveaux artefacts (instruments) et, d'autre part, plus radicalement, passer d'un processus linéaire à un processus en boucle. On peut, en restant dans le séquencement actuel du processus, fusionner les moments de programmation et de conception, comme c'est le cas à Aquitanis dans le cadre de notre projet « Villas Métropole » avec l'agence d'architecture Atelier Provisoire. L'énonciation du programme et de la commande du maître d'ouvrage au maître d'œuvre et la première intention du concept-projet « logement » (souvent bâtiment) se fait dans un même mouvement. Les artefacts mobilisés sont de même nature pour les deux opérateurs : un moment de réunion fondé sur la narration. Ce moment conjoint est celui de la fabrication, au vrai sens du terme, d'un récit commun qui incorpore deux dimensions : celle de la production des visées partagées du projet et celle cherchant, par itérations successives, les voies et les moyens possibles pour « tenir » le projet. Les grands groupes du bâtiment adoptent une démarche similaire en faisant une offre globale aux maîtres d'ouvrage selon une logique de « conception-réalisation ». Ils fusionnent plusieurs activités du processus de fabrication de l'ouvrage et réduisent le nombre d'acteurs-producteurs au nom de l'efficience. On peut aller plus loin encore, comme c'est le cas avec notre projet « Locus Solus » d'habitat locatif participatif, et réunir dès la première phase, celle de l'intention, tous les acteurs, y compris les futurs occupants des lieux, en leur qualité de producteurs du projet. Cette « communauté pédagogique de production » avançant ensuite dans un processus de fabrication qui, à chaque étape, devra s'organiser en « boucle » pour faire tenir ensemble matérialité et idéalité du projet.

 

 

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