BIENNALE 2014 : QUAND LA COMMUNICATION SE PARE DU DÉCOR DE LA THÉORIE, par Liliana Albertazzi, professeur d'esthétique

En charge de la Biennale de Venise 2014, Rem Koolhaas a décidé d'effacer le particulier, l'auteur et les œuvres pour contraindre le visiteur à une vision imposée de ce que, confusément, il appelle la modernité. Le projet se veut audacieux, il est réducteur. Il se veut théorique, c'est un exercice de communication.

Inutile de se désespérer de l'uniformisation et de la mauvaise humeur par contagion ; ce qui persiste au retour de la Biennale d'architecture de Venise, c'est la tristesse : la soumission par la communication. La ténacité de cette tendance sévit aujourd'hui impunément sur le monde culturel et nous fait presque oublier ce qu'elle sous-tend. Des réminiscences remontent du fond de l'histoire et nous infligent une chronique de la manipulation des foules : la ruse du pain et des jeux des Romains, la subordination par la tutelle proclamée des images au sein de l'église, l'instauration d'un ministère de la Propagande au IIIe Reich. La perméabilité entre ces stratégies de communication et celles de la logique de domination implique une réversibilité des causes et des effets dont il faut s'inquiéter. Quand elles s'attaquent à un registre sensible comme celui de l'architecture, la campagne de formatage et de standardisation compromet la liberté et l'approche de la vie.

 

À Venise, Rem Koolhaas a eu la charge de diriger la Biennale 2014, le rendez-vous incontournable de la culture architecturale, et, historiquement, une occasion pour les peuples d'échanger sur un sujet qui nous concerne tous : partager un espace commun.L'architecte contraint le visiteur à une vision de ce qu'il appelle la modernité. Un projet ambitieux qui se révèle réducteur.

 

La réduction procède de l'impérieuse volonté d'imposer un point de vue. La communication dérobe la théorie de son anticipation et sabote la capacité à réagir à l'imprévu par le ressort sensible. Dire c'est dire quelque chose, car saisir l'universalité de la chose demeure le garant d'une réciprocité d'échange. Cette logique imparable de l'entreprise théorique ne se laisse taquiner que par ce qui fouille dans les tréfonds de l'indéterminé, l'inventivité créative. Les révolutions se suivent au long de l'histoire, mais nous marchons toujours sur nos deux jambes, nous pensons en saisissant la chose à nommer et nous suggérons en chuchotant les mots incohérents de l'amour ou d'un poème. D'un côté, la théorie et les fruits de son anticipation, de l'autre, le sensible et la relance de notre émancipation. Et parfois, se faufile entre les deux la conception d'une circulation qui traverse le volume d'un bâtiment ou s'ouvre sur l'horizon de la ville : l'espace scientifique produit des émotions.
 

Les mirages de la théorie

 

Rem Koolhaas se veut théoricien. Il a cofondé deux agences, OMA puis AMO. Des sigles qui ne parviennent pas à oblitérer l'hégémonie du tout-puissant architecte qui dénigre pourtant l'autorité des architectes. Lorsque ses associés gèrent et gagnent des concours, lui peut écrire et communiquer, démanteler l'histoire, ignorer l'habitat économique et ridiculiser l'existant. Sa force communicante draine derrière lui tous ceux qui ne savent pas quelle voie choisir et confondent la théorie avec le non-faire.

 

À sa naissance, chez les pères grecs, « théorie » signifiait faire le voyage pour consulter l'oracle, lieu de réponses. Ce déplacement s'est perpétué plus tard dans le voyage en Égypte, puis à Rome, en quête du savoir de l'autre. L'« inconnu » possède des acquis qui nous manquent et sa contemplation permet de médiatiser la réflexion. L'exploration méthodique - immortalisée depuis par Descartes et systématisée par Galilée - demeure l'atout indispensable pour déchiffrer, décomposer, ordonner et interpréter les observations. Ces bases solides ont fécondé le concept de projet et ont réglé, pour le meilleur et pour le pire, la destinée de l'Occident. En 1937, au moment du pire, Max Horkheimer introduira une correction au concept de théorie : pour éviter les excès d'une logique déshumanisée ainsi que les abus d'une idéologie communautariste, il faut intégrer une exigence critique en plaçant la théorie dans le contexte concret de l'histoire. Pour maintenir le cap sur le meilleur, il faut faire coopérer les compétences du savoir.

 

Et, il faut le reconnaître, au sein même des dérapages, l'Europe a trouvé les ressources de sa propre critique.

 

Les avantages de la communication

 

Force est de constater que cette valeur ne s'est pas mondialisée. L'effort théorique vise un idéal mais n'occulte pas la réalité concrète ni son coût, et cette transparence autorise un positionnement éthique. Le substrat théorique de l'architecture souligne son exigence d'une coopération horizontale des savoirs. Jusque récemment, nous pensions que seul un architecte simpliste pouvait avoir la prétention de tout savoir. Il faut compter désormais avec la figure d'un nouveau type, l'architecte communicant, qui explique tout sans rien comprendre, et pour qui, le contexte humain et historique est escamotable. La stratégie de son prosélytisme consiste à éluder pour mieux manipuler. Conséquence immédiate : son discours, lénifiant ou perspicace, accapare les budgets, l'attention des politiciens et celle des institutions. La conséquence à long terme : sa manipulation plonge les interlocuteurs dans l'ignorance dont les totalitarismes profitent. Cela marche à coup de diagrammes et de statistiques qui s'érigent en théorie. Cela se propage par des mots mis en exergue, qui évitent les concepts, ou par la publication de faux livres autofinancés qui fonctionnent comme des prospectus de luxe. Cela se promeut par des colloques transversaux où chacun se trouve une place spécifique qui n'est pas suivie de pertinence et où la transversalité culmine dans une seule signature reconnue par les médias. Le montage n'est pas nouveau et pourtant, il continue à faire recette.

 


Paul Raftery - L'entrée de l'exposition Monditalia à la Biennale de Venise 2014 (Rem Koolhaas, commissaire).
 

 

Vérifications

 

Dans la théorie, les prémisses demandent à être vérifiées et le projet à être cohérent, porteur d'un horizon. Le projet théorique intègre et n'exclut pas. On dit même que la recherche rend humble. En ce qui concerne les prémisses, chez Rem Koolhaas, elles sont bâclées. Il faut se référer au catalogue de la Biennale « Absorbing modernity » par laquelle Rem Koolhaas soumet la participation de 66 nations à son projet personnel. Dans une seule page (1), nous passons allègrement, et sans anesthésie, du concept de moderne à celui de modernité, de modernisme et de modernisation. Le moderne est l'actuel, en opposition au passé ; la modernité est la conscience du processus historique, l'émancipation et l'autonomie qu'elle confère à nos actes ; le modernisme, comme tout « isme », érige la racine « moderne » en système formel ; la modernisation est la capacité à actualiser des structures selon les progrès techniques. Comment se rallier à ce pêle-mêle ?

 

Dans Junkspace (2), Rem Koolhaas décrète : « Les architectes n'ont jamais pu expliquer l'espace ; le junkspace est notre punition pour leurs mystifications. » Pour expliquer l'espace, il faut aller voir du côté des physiciens. La tâche de l'architecte est de localiser une infime parcelle et de faire lieu. Et il s'avère que certains architectes arrivent à transformer un territoire junkspaceavec l'implantation d'un bâtiment. Pour preuve, Christian de Portzamparc avec la Cité de la musique sur un rond-point, à Rio de Janeiro, Richard Meier avec le siège de Italia Cimenti sur une bretelle d'autoroute, Renzo Piano à Otranto après le tremblement de terre, etc.

 

Concernant la cohérence, elle est absente. Dans « Bigness » et « La ville générique » qui font partie du même opuscule, l'occultation est l'affaire de chaque paragraphe. Même le lecteur aguerri peine à discerner le bien du mal. Faut-il louer la générosité « d'une ville multiraciale » (3) ou prescrire « l'évacuation de la voie publique » (4) ? La théorie se heurte aussi à la méthode : « Par la quantité plutôt que par la qualité, seule la Bigness peut faire vivre des relations authentiquement nouvelles... » (5) « Il existe de nombreux "besoins" trop indéterminés, trop faibles, trop peu respectables... pour faire partie de la Bigness. »(6) Interrogeons-nous : la quantité, une addition et non un concept, devient-elle une valeur ? La théorie va chercher dans l'impensé, où rien n'est « peu respectable » ; s'agit-il alors de comprendre dans ces termes, l'habitat social ignoré par Rem Koolhaas ?

 

En ce qui concerne l'horizon, il est bouché. « Le shopping est la seule activité », « L'architecture a disparu au XXe siècle », « Les architectes sont les premiers à avoir pensé au Junkspace, et l'ont nommé Mégastructure... » (7). Il nous semble pourtant savoir qu'une grande partie de la population s'affaire sur les poubelles pour manger, et quelques distraits ont toujours un livre à la main. L'architecture nous entoure. Pour les mégastructures, c'est curieux, nous pensons à Euralille...

 

Pour l'arrogance, remarquons simplement que Rem Koolhaas se vante de « refermer immédiatement » les livres de Deleuze « à cause des analogies incroyables qu'ils présentent avec son travail » (8)...

 

Embarras

 

Il y a un problème quand la logique n'accède pas à l'intelligible et il y a aussi un problème quand le sensible ne s'éveille pas par les sens. Rem Koolhaas ne parvient ni à l'un ni à l'autre. La théorie demande une rigueur et une patience qui se travaillent et le sensible sollicite une disponibilité qui se cultive. La communication par images et l'évangélisation à coup de sentences ne se prêtent pas à ces processus de longue haleine. L'Autre n'a pas été rencontré au bout du voyage. Visiblement, Rem Koolhaas n'a pas profité de son séjour à Venise. Il lui aurait suffit de s'asseoir sur le bord d'une fontaine tarie au milieu d'un campo ou de s'adosser contre les murs non alignés entre deux calli pour découvrir un étrange ballet d'incongru et de connivence : aucune voiture - il paraît que c'est impossible - ; des mamans avec les poussettes et les courses au bout des bras, pont après pont, mais solidaires de cette grande bellezza ; des cercueils et des brancards circulant sur la voie publique pour accéder au cimetière ou aux hôpitaux - car l'urgence frappe aussi à Venise - et puis, à disposition, un musée ouvert et gratuit. Malgré un quotidien dégradé par l'afflux de touristes et de vendeurs ambulants, Venise enseigne le temps de la réflexion et de l'émerveillement et fait comprendre cette fameuse « ouverture aux possibles » dont le jargon s'empare.

 

1. p. 22.
2. Junkspace, Rem Koolhaas, Payot, 2011, p. Ibid, 84.
3. Ibid, p. 54
4. . Ibid, p. 51.
5. Ibid, p. 39.
6. Ibid, p. 42.
7. Ibid, p. 67, 82, 89.
8. Ibid note 1, p 22.


 

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