« C’est dans les espaces publics que se forge notre identité », par Gérard Pénot

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© Livia SAAVEDRA - Gérard Penot / Atelier Ruelle

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Grand Prix de l’urbanisme 2015 : Gérard Pénot, un urbaniste du réel

Dans son discours prononcé en clôture de la remise de son Grand Prix de l’urbanisme 2015 par Sylvia Pinel, ministre du Logement de l’Egalité des territoires et de la Ruralité, Gérard Pénot a rappelé la forte responsabilité des urbanistes, leur engagement dans les grands ensembles, « loin des images toutes faites déversées à longueur de temps », et rendu hommage aux victimes des attentats, attaquées dans l’espace public « réel, celui dans lequel les êtres vivants bougent, s’assemblent et exercent leurs libertés ».

Dans les moments que nous vivons, être désigné Grand Prix de l’urbanisme confère une forte responsabilité. En effet, l’urbanisme ne concerne pas seulement l’exercice de la création ou de la transformation de formes plus ou moins innovantes, mais il concerne les conditions d’accueil de la vie au quotidien. On doit s’efforcer à l’assemblage mais avec qui le fait-on et pour qui ? Cette recherche constitue l’essentiel de mon activité, et l’évidence est qu’elle ne se déroule pas isolément. Avant de poursuivre, je remercie le Jury présidé par François Bertrand et composé de personnalités éminentes, qu’elles soient élues, aménageurs, urbanistes, paysagistes, architectes. Mais aussi, il est nécessaire à travers moi, de saluer toutes celles et ceux que j’ai pu côtoyer ou avec qui je persévère et sans lesquels les projets n’aboutissent pas. Je veux remercier les élus, ceux qui m’ont honoré de leur confiance ou qui continuent à le faire : Joel Batteux, maire de Saint-Nazaire, auprès de qui j’ai compris la nécessité de l’économie dans l’intervention afin de ne pas épuiser prématurément les ressources de la ville et ainsi entraver la poursuite du projet d’ensemble. Jean-Marc Ayrault et Joanna Rolland, successivement à la présidence de la communauté urbaine de Nantes et qui ont donné à notre Atelier la possibilité de déployer un projet d’une grande ambition alliant territoire naturel, quartiers populaires habités et développement de l’agglomération. Gérard Collomb, président du Grand Lyon, épaulé de l’équipe de Lyon Confluence et où nous avons pour mission d’allier le quartier populaire existant de Sainte-Blandine-Perrache à la nouveauté du quartier de la Confluence. François Cornut Gentille, député maire de Saint-Dizier, avec lequel, dans un long compagnonnage, nous avons réaffirmé au Vert-Bois la présence de la Ville. Et sans oublier Jean-Claude Claire, maire d’un village de 600 habitants, Veules-les-Roses, où pendant plus d’une décennie, pas à pas, nous avons avec bonheur rénové la promenade de bord de mer et remis à l’air libre le cours de la Veules, le plus petit fleuve de France. Et puis merci à tous ceux qui œuvrent avec eux, qui appuient et soutiennent la stratégie, la patience nécessaire du Projet urbain : les SPL, les EPA, les services. Sans être élus, ils portent la parole publique, celle de la durée et de la permanence. Ce que nous éprouvons maintenant justifie cent fois leur présence. J’observe, j’accompagne ceux qui ne se résignent pas à la séparation, ceux qui fabriquent, qui produisent, qui gèrent et ceux qui sont en contact avec les habitants. Depuis près de quarante ans, car cela avait commencé avec Habitat et Vie sociale au milieu des années 1970, nous avons pleine conscience de la difficulté sociale concentrée dans les grands ensembles. Depuis longtemps, nous avons perdu notre innocence, nous qui sommes arrivés dans notre action professionnelle après la promesse des Trente-Glorieuses. Nous avons porté la remise en cause, parfois la condamnation, avant de comprendre que nous devions assumer, compléter ou modifier ce qui nous avait précédé. J’entends dire que rien n’a été fait ou si peu. Qu’il y aurait une incurie de l’action publique. A ceux-là, je les incite à quitter les formules faciles des plateaux de télévision. Il leur faut sortir, marcher, se frotter. Il leur faut se défaire des images toutes faites déversées à longueur de temps, dans l’inculture et les mystifications de la propagande et, par le contact, comprendre une autre image qui parle de ce que nous sommes réellement avec nos différences. Et ils pourront alors observer que nombre de quartiers se sont modifiés, transformés. Adroitement ou non, cela s’est engagé avec des résultats qui souvent transforment des situations concrètes et qui n’ajoutent pas aux difficultés sociales, économiques et culturelles, les difficultés à pratiquer la ville au quotidien. L’ignorance condamne sans connaître et renvoie la multitude de ceux qui agissent à l’inutile. Oui nous agissons pour les valeurs et pour les raisons qui nous font vivre : celles de la connaissance des autres, de leur présence et de l’expression des modes de vie. En perdant l’innocence de la promesse initiale, nous avons aussi cessé d’imaginer que la réponse spatiale pouvait à elle seule, résoudre ce que l’ensemble de la société ne savait elle-même solutionner et, qui plus est, dans un contexte qui dépasse largement le cadre national. Donc il y a d’autres engagements à produire et comme citoyens nous en avons la responsabilité. Mais pour ce qui me concerne et dans mes propos ici, il faut poursuive, inlassablement, sans se rassurer par des actions de type Plan Marshall, limitées dans le temps, mais le faire dans la continuité et l’obstination. Nous nous devons à la longue durée. Nous devons reprendre, renouveler, réinventer et amplifier ce qui a été amorcé en pensant toujours l’assemblage hors des périmètres étroits qui pourraient être assignés. Il nous faut être dans l’inquiétude, celle qui ne paralyse pas mais celle qui nourrit l’action. Et il nous faut aussi savoir que ce qui a été réalisé devient vite un acquis, oubliant ce qui a précédé, et que l’on passe vite à d’autres exigences surtout si perdure la difficulté d’être à part entière dans la société.

Il y a douze jours, à Paris, les porteurs de mort ont, par leurs actes, renoué avec les cris de haine lancés par les phalangistes franquistes à l’université de Salamanque en juillet 1936, «Vive la mort» ce qui, aux oreilles de Miguel de Unamuno sonnait comme «A mort la vie». Ils ont décimé nos «connaissances», ceux avec qui nous aurions pu nous attabler, vivre un concert ou un match de foot et pour certains d’entre nous, par cercles concentriques plus ou moins proches, c’est la réalité. Oui les vies anéanties, et la vie en société comme objectif de destruction. Ils ont attaqué l’espace public, réel, celui dans lequel les êtres vivants bougent, s’assemblent et exercent leurs libertés. Car c’est aussi cela qui, avec une conscience calculée, leur est inacceptable. Que nous puissions déplacer nos corps, par plaisir de vivre ensemble nos émotions, par plaisir de danser et d’écouter les vibrations de la musique. Le plaisir d’user de nos inclinations, de nous mouvoir et de nous voir, cela leur est inadmissible. Et c’est dans ces espaces publics que se forge notre identité. Il n’est nul besoin, contrairement à ceux qui s’en inquiètent, d’aller à la recherche éperdue de notre identité. Lisons les prénoms, les noms, les lieux de naissance. Regardons les visages et les regards et nous y trouvons notre identité, celle qui chaque jour ne se décrète pas mais qui se vit. L’urbanisme en action, c’est une opinion. Et en égard, en hommage à tous ceux qui avaient choisi d’aller se retrouver en terrasse, à tous ceux qui sont allés au concert du Bataclan ce soir-là, permettez-moi une opinion… une opinion Rock… en pensant au titre d’une chanson des Rolling Stones, déjà clamée par Mick Jagger il y a cinquante ans…

Everybody Needs Somebody To Love !

 

Paris le 25 novembre 2015
Gérard Pénot
 

 

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