De la contre-culture américaine aux filières organisées

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La Maison aux miroirs, construite à -Woodstock de 1948 à 1971 (Clarence Schmidt, architecte et maçon).

Le rapport « Brundtland » de 1987 - du nom de la présidente de la commission des Nations Unies sur l'environnement et le développement - a fait entrer dans le langage courant le terme de « développement durable ». On peut lui préférer l'expression anglaise « sustainable development », c'est-à-dire développement soutenable, dont certains estiment qu'elle reflète davantage le sens du texte. L'adjectif durable met plutôt en valeur l'idée d'une continuité de développement, reposant sur des dispositifs environnementaux, tandis que soutenable suggère une fracture, l'épuisement inéluctable de ressources comme le zinc ou le cuivre. Cette issue impose de nouvelles solutions, sans recours possible aux matières premières auxquelles nous sommes habitués. Une grande inventivité est alors convoquée, et passe par la valorisation des déchets.

Les chiffres sont éloquents : en France, le seul secteur du bâtiment, hors travaux publics, génère 50 millions de tonnes de déchets par an, un chiffre très nettement supérieur aux déchets ménagers (30 millions de tonnes par an). La directive 2008/98/ CE a fixé à 70 % le taux de déchets devant être valorisés à partir de 2020. Cependant, en associant bâtiment et travaux publics, l'Union européenne n'incite pas forcément à la valorisation des déchets propres au bâtiment : ces derniers étant largement minoritaires, les seuls travaux publics devraient permettre d'atteindre l'objectif. En outre, dans ce secteur, se joue essentiellement le sort du béton, et non celui des multiples composants du bâtiment, par exemple les plaques de plâtre, les briques, les tuiles, les portes, les fenêtres, les parements de façade ou les isolants.

Néanmoins, le texte distingue bien le réemploi du recyclage, et donne la priorité au premier. Les arguments en sa faveur sont en effet nombreux : pas ou très peu de consommation d'énergie par rapport au recyclage, création d'emplois (extraction des matériaux sur les chantiers, réparation, adaptations, etc.), mais aussi préservation de l'histoire des matériaux et, en définitive, du patrimoine. Il faut également différencier réutilisation et réemploi - ce que ne fait pas la directive européenne. Dans le premier cas, la fonctionnalité reste la même : par exemple, la porte d'un bâtiment démoli pourra être réutilisée ailleurs en tant que porte. Dans le second cas, le réemploi induit un changement de fonction, car le matériau, tombé en désuétude, ne correspond plus aux besoins ni aux normes. Cette distinction importe, l'obsolescence concernant une grande partie des produits de construction. Les façades du Pavillon circulaire - petite folie en bois installée temporairement sur le parvis de l'hôtel de ville de Paris à l'occasion de la COP21 (p. 68) -sont composées d'un assemblage de portes palières des années 1930, récupérées sur le chantier de rénovation d'un immeuble HBM. Ce bâtiment-manifeste fait suite à l'exposition « Matière grise » consacrée au réemploi en 2014, au pavillon de l'Arsenal à Paris, qui a connu un grand succès public et montre que le sujet est enfin à l'ordre du jour en France, plusieurs décennies après les États-Unis.

Déconstructeurs

En effet, dès les années 1960-1970, tandis qu'en France les communautés hippies retapaient des fermes abandonnées, la contre-culture américaine en matière d'habitat passait par la récupération et le réemploi de matériaux. Drop City, dans le Colorado, où vécut une communauté d'artistes et d'écrivains, était composée de coupoles métalliques bâties avec des morceaux de tôle extraits de carrosseries de voiture, soutenus par des charpentes bricolées avec de vieux tasseaux de bois. Elle a fait l'objet de nombreuses publications et de visites d'architectes ou de curieux de tous bords. Dans les mêmes années, les maisons en pneus et canettes d'aluminium conçues par -l'architecte Mike Reynolds ont rencontré un succès comparable. Bien avant le bâtiment du Conseil de l'Union européenne livré à Bruxelles en 2016 (p. 67), dont la double peau vitrée est composée d'un patchwork de châssis de fenêtres récupérés sur des chantiers de rénovation, le maçon Clarence Schmidt a construit à -Woodstock (État de New York), de 1948 à 1971, la Maison aux miroirs, une bâtisse de sept étages dont l'enveloppe est constituée d'un bric-à-brac de fenêtres glanées au fil des années.

Ce sont bien les États-Unis qui donneront au réemploi sa légitimité et le feront sortir de la marginalité. En Californie, l'organisation Ecology Center promeut le recyclage et le réemploi dès la fin des années 1960, et met en place des dispositifs pédagogiques. Un nouveau métier fait son apparition, celui de déconstructeur, qui consiste à extraire avec soin les matériaux sur le chantier, avant le passage du bulldozer. Des organismes recensent régulièrement les chantiers de déconstruction en cours, mettent en relation les acteurs du réemploi ; des entreprises se spécialisent dans certains matériaux ; des points de revente prennent l'allure de véritables supermarchés de produits de seconde main. Avec, à la clé, un dispositif de déduction fiscale qui encourage le réemploi. Côté pédagogie, depuis 1993, l'équipe d'enseignants de Rural Studio (université d'Auburn, Alabama) a accompagné plus de 150 projets d'étudiants, comme la Maison de Lucy dont l'enveloppe est fabriquée avec des dalles de moquette.

En comparaison, en France, le réemploi en est à sa préhistoire. Le pays est marqué par sa tradition du béton, malléable, recyclable, mais difficilement réemployable, à la différence des matériaux de construction secs et démontables qui font partie de la culture américaine. C'est d'ailleurs aux États-Unis qu'un architecte français, Pierre Chareau, a pu se livrer à l'exercice. En 1947, il construit à East Hampton (État de New York) la maison du peintre Robert Motherwell, avec deux coques métalliques cintrées, anciens abris militaires de la Seconde Guerre mondiale, et une verrière provenant d'une serre maraîchère. En France, les éléments de bâtiments de Jean Prouvé ont trouvé une seconde vie, mais il s'agit là de l'œuvre de l'un des grands maîtres de la préfabrication, ce qui facilite grandement la dépose et le réemploi, et place cette pratique à un niveau de savoir-faire et d'esthétique hors du commun. Il faut attendre la toute fin du XXe siècle pour que sorte en France une véritable architecture du réemploi pour des équipements collectifs, notamment avec plusieurs réalisations de l'agence Construire, dont la réhabilitation, à Nantes, de l'ancienne usine Lu en centre culturel, avec des vitrages anciens, des planches de bateau, des traverses de chemin de fer et des bidons.

La véritable impulsion est donnée par la jeune génération. En 2006, se forme dans les murs de l'Ensa Paris-Belleville l'association d'étudiants Bellastock. Celle-ci commence par organiser des festivals, en invitant, chaque année durant trois jours, des centaines d'étudiants à bâtir en plein champ une ville éphémère à l'aide de matériaux glanés in situ. Depuis, l'association s'est professionnalisée, au point de devenir un acteur majeur du réemploi en France : laboratoire d'expérimentation (ActLab) sur la friche industrielle de l'Île-Saint-Denis en cours de réaménagement en écoquartier (p. 70), avec cellule de R&D intégrée ; missions d'assistance à la maîtrise d'ouvrage en France et à l'étranger ; sessions de formation pour les professionnels du bâtiment et de l'aménagement. En Belgique, c'est le collectif d'architectes Rotor qui, depuis 2005, remplit ces missions. Leur site Internet (1) recense, par type de matériaux, les entreprises de revente dans la région bruxelloise. Les équipes d'architectes déconstructeurs de la filiale Rotor Déconstruction interviennent avec leurs outils et leur sensibilité sur les chantiers de démolition. « On ne récupère pas seulement les matériaux, mais aussi l'intelligence de leur conception et leur manière d'être agencés qui reflètent les modes de construction d'une époque et de consommation d'une société », précise l'architecte Michael Ghyoot. Tout un programme qui trouve plus facilement des applications dans ce petit pays déjà rodé à cette pratique, du fait des briques couramment réemployées. Un guide pratique du réemploi (2) qui présente le potentiel de chaque matériau a été récemment édité en Belgique.

Stade artisanal

Comparativement, en France, on avance encore dans le brouillard, non pas parce que les connaissances techniques ne sont pas au rendez-vous, mais parce que l'environnement n'y est pas favorable : trop de normes, trop de peurs, trop d'inconnues, trop peu d'infrastructures. Se procurer des matériaux de seconde main relève encore du petit bonheur la chance (ressourceries, Leboncoin. fr, Levidechantier.fr, etc.). Il n'existe pas d'espaces de stockage spécifiques, à l'intérieur ou l'extérieur des chantiers ; les coûts de la déconstruction sont nettement supérieurs à ceux de la démolition, sans être compensés par des avantages fiscaux, comme c'est le cas aux États-Unis. Les Bâtisseurs d'Emmaüs sont à ce jour la seule entreprise véritablement organisée pour le réemploi, une pratique inscrite dans les gènes de l'association depuis soixante ans. À l'Ademe, une étude en cours vise à identifier les freins et les leviers qui permettraient de dépasser le stade artisanal où l'on ne peut compter que sur la forte motivation d'un petit groupe. « Les garanties décennales s'appuient sur des pratiques courantes de mise en œuvre de produits qui doivent présenter des marquages CE, répondre aux normes ISO, à des niveaux de performance labellisés, etc., témoigne -Laurent Château, ingénieur au service prévention et gestion des déchets à l'Ademe. Est-ce que les assureurs prendront le risque d'assurer des maîtres d'ouvrage qui recourent au réemploi de matériaux dont on ne connaît ni l'historique ni les conditions de dépose ? Comment rendre le réemploi attractif sur le plan économique ? Qui encaissera les gains engendrés ? Il faut obtenir des clarifications réglementaires. À partir de là, nous saurons si le réemploi a un véritable avenir, ou s'il ne dépassera pas le cas par cas. »

Bellastock et le Centre scientifique et technique du bâtiment mènent des recherches sur les potentialités du béton préfabriqué en réemploi. Un vaste marché pourrait alors s'ouvrir...

(1) www.opalis.be (2) Guide pratique sur le réemploi et la réutilisation des matériaux de construction, Cifful, 2013. Téléchargeable sur www.cifful.ulg.ac.be

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