Densifier en inventant de nouvelles proximités urbaines et sociales

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Cinq maisons de ville, Saintes, agence Babled, Nouvet, Reynaud, 2005.

Aurons-nous demain encore plus de voisins de palier ? À l’heure où les impératifs écologiques prônent un retour à la compacité pour en finir avec la périurbanisation et le mitage du territoire, les villes européennes s’intéressent à la densification de leur tissu déjà constitué. Au-delà des quelques opérations de surélévation d’immeubles à Vienne ou Rotterdam, des études sont lancées, des projets urbains bien avancés et quelques réalisations architecturales livrées au cœur du parcellaire compact des centres anciens de Barcelone, Paris, Mulhouse, Saintes ou Amiens. Malgré ces initiatives, les villes sont confrontées à l’image négative de la densité véhiculée par l’urbanisme vertical des années 1960-1970, son lot de promiscuité, de vis-à-vis et de manque de lumière. Pourtant, elle apparaît assez faible dans ces quartiers faits de tours et de barres : sur un hectare, une tour de six étages équivaut en effet à quinze maisons de plain-pied. Il n’y a pas de forme urbaine stéréotypée de la grande densité. Architectes, urbanistes et aménageurs sont ainsi libres d’inventer de nouveaux modes de concevoir et d’habiter la ville intensifiée. Avec des moyens plus attentifs aux besoins d’identification et d’intimité des citadins, et plus respecteux du cadre urbain et paysagé que ne pouvaient l’être, selon leurs occupants, ces quartiers verticaux mal-aimés.

Paradoxalement, la proximité effraie moins en centre-ville. La valeur patrimoniale reconnue de l’hypercentre et la multiplicité des services de proximité (commerces, équipements publics) en font des quartiers très attractifs. Aires urbaines toutes désignées pour la densification, les hypercentres pourtant en pleine gentrification sont donc destinés à accuellir plus de mixité sociale. Mais la proximité spatiale n’entraîne pas de facto une proximité sociale. Et comment répondre aujourd’hui aux besoins domestiques de chacun, calqués sur le modèle de la maison individuelle, dans une ville encore plus compacte ? Il appartient aux urbanistes et aux architectes de faire que l’intensification du tissu constitué contribue à une nouvelle urbanité appréciée de la ville centre, sans oublier que la densité réelle, celle qui se mesure, n’est pas synonyme de densité perçue, celle qui dépend des formes urbaines, des hauteurs de bâti et de la présence végétale.

Augmenter le nombre de logements en démultipliant les typologies et les modes d’occupation (locatif social, accession à la propriété…) impose d’abord de renforcer la mixité programmatique afin d’assurer une bonne qualité de vie. Et conforter une centralité fera venir la densité. La richesse d’un environnement se jauge également à la qualité de ses espaces publics : « la vie dans les centres est améliorée dès lors que leur traitement est au cœur des attentions » : explique l’historien Simon Texier. À l’échelle de la réflexion urbaine, il faut donc trouver la mesure entre espaces bâtis et non bâtis et considérer le vide comme un objet d’aménagement à part entière, au même titre qu’un équipement. Comme Eva Samuel dans l’îlot Fréquel-Fontarabie à Paris (20e) et Nicolas Michelin dans le quartier Vauban-Neppert à Mulhouse qui organisent leur projet autour de la qualification d’un vide. Ce nouvel espace à partager (jardins associatifs, terrains sportifs en plein air…) profitant aux habitants actuels et à venir deviendra un bien commun. En plaçant les valeurs d’usage public au cœur du tissu urbain, il sera le ciment d’une nouvelle identité qui valorisera ces quartiers et contribuera au (re)tissage des liens sociaux. Comme à l’échelle de l’îlot, une bonne équation entre surface bâtie et qualité des espaces publics est donc indispensable. De même que le respect d’un équilibre entre habitat, activités et services est essentiel à la bonne intégration urbaine et sociale de la densification « pour que chacun y trouve son compte », explique l’agence lilloise Tandem .

Échelle domestique

Les mêmes règles doivent être appliquées à la parcelle nouvellement créée au cœur de l’îlot. Permettant de rationaliser l’usage du foncier et donc de répondre aux objectifs de la maîtrise d’ouvrage, cette densité sera également « acceptable » par les riverains et les futurs occupants si elle conditionne l’habiter ensemble tout en préservant l’intimité et l’autonomie de chacun. Il ressort notamment de l’étude menée sur les cœurs d’îlots amiénois par Tandem que la densification d’un tissu doit valoriser le « déjà là » – le tissu urbain comme les habitants – autant qu’offrir de nouvelles façons de vivre en ville aux futurs occupants. En appliquant la démarche du « gagnant-gagnant » à l’îlot, sorte de processus de compensation répondant à la méfiance des riverains face à la densification de leur environnement, c’est tout le tissu urbain qui profitera de ce projet craint a priori. La multiplicité des typologies et des programmes sur une même parcelle doit, par exemple, être l’occasion de mettre en commun certains services (stationnement, espaces extérieurs collectifs…) et de créer de nouvelles pratiques partagées. Dans ce foncier recomposé souvent étroit, l’habitat intermédiaire offre une forte densité par la combinaison et les superpositions de logements qu’il permet. Il doit aussi être porteur d’une réflexion approfondie sur les articulations entre espaces publics et privés pour travailler l’échelle domestique de l’opération. L’individualisation visuelle ou la variation des plans donneront toute leur valeur aux nouveaux logements, qu’il faudra penser évolutifs (extensions possibles, prolongements extérieurs, studio décrochable) pour répondre aux modes de vie actuels : colocation, familles monoparentales, recomposées… Dans ces lieux où les contraintes réglementaires sont démultipliées (recul par rapport aux limites parcellaires et covisibilité notamment), il s’agit finalement pour les architectes d’inventer de nouveaux modes d’habiter tirant parti de la position idéale de ces parcelles en cœur d’îlot, protégées des nuisances de la vie urbaine par une couronne bâtie hermétique à l’alignement du trottoir.

Ne pas avoir peur de la complexité

La quête d’un dispositif « gagnant-gagnant » impose une grande connaissance du contexte social, urbain et paysagé de la parcelle à aménager. Car la découverte et la mise en œuvre de ce qui vaudra partage (un jardin public, un cheminement, une ouverture de vue) passe par l’analyse précise des rapports entretenus par le nouveau foncier avec celui qui l’entoure : rapport aux limites parcellaires, gabarit du nouveau bâti en fonction des constructions voisines, ensoleillement. À partir de là, une analyse critique des outils de planification urbaine utilisés aujourd’hui est nécessaire. L’application de règles génériques imposées par un PLU unique ne saurait répondre à la diversité des tissus constitués à densifier. « Le dispositif réglementaire actuel ne peut pas tenir compte des spécificités de chaque lieu », regrette Anne Legrand, architecte chargée d’études à l’Atelier d’urbanisme, architecture et paysage d’Amiens Métropole. La simplification de la réglementation a écarté toute attention poussée aux conditions urbaines et sociales d’un lieu. Or, comme l’explique Eva Samuel, « ne pas avoir peur de la complexité c’est accepter qu’un projet d’aménagement urbain, qu’il s’agisse de la création d’un quartier ou de sa transformation, s’adapte à la pluralité des situations rencontrées ». Et si les villes peinent à mettre en place les outils de planification adéquats, c’est aux maîtres d’œuvre de les imaginer. Eva Samuel a choisi la concertation. La densification n’est alors plus seulement une application des dispositifs technocratiques en vigueur mais une œuvre sociale et commune à toutes les parties d’un projet (y compris les habitants d’origine). C’est la démarche de conception, si elle s’avère une réussite, qui sera reproductible ailleurs et non pas la solution urbaine et architecturale, hypercontextuelle et donc spécifique à chaque projet.

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