Du badigeon à l'événement urbain, la couleur gagne en épaisseur

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© Fernando Alda - PHOTO - 054_Image55116.jpg

Musée de la Biodiversité à Panama (Frank Gehry arch., 2014).

Accompagnant de nouvelles formes architecturales et urbaines, la couleur a la capacité de faire tout et son contraire. Autant son application sur un bâtiment peut être un facteur d'harmonie et participer à la création d'un paysage unitaire, autant elle peut dominer visuellement, produire une rupture volontaire par rapport à l'environnement. De la mise en place d'un signal fort à celle d'un effet de mimétisme frôlant l'effacement, la couleur est aussi - malheureusement - souvent réduite à un maquillage discordant palliant la triste réalité d'une pauvreté architecturale. On a tous en tête l'image d'immeubles de logements bavards ayant concentré toute leur innovation dans la coloration flashy des halls, balcons et autres parties saillantes. De même que les crèches rose bonbon et les écoles recouvertes des couleurs de l'arc-en-ciel pullulent, cantonnées à une littéralité artificielle se voulant l'expression d'un monde enfantin gai et multicolore. Une chose est sûre, la couleur ne surgit pas par une simple application de peinture. Son statut change dès qu'elle se retrouve dans l'espace public, où elle devient un critère d'appréciation sensorielle, en lien avec la lumière, le matériau et la texture. Son rôle est un vieux problème qui s'est transformé en sujet de conflit permanent. Déniée, voire méprisée, la couleur a souvent été rabaissée au rang d'accessoire de la forme, de matériau de second œuvre, complètement déconnecté de la phase de conception.

Chromophobie

Si chaque époque a sa polychromie fondée sur des motifs idéologiques, force est de constater quau cours du XXe siècle, la couleur a rarement été considérée comme un élément clé de la composition. Jusqu'à récemment, l'absence de couleurs, ou plutôt la présence des non-couleurs, a prévalu au sein de nos paysages. Globalement, c'est la vision d'un bâti uniforme, presque atone qui domine, même si des cas isolés contreviennent à la règle. Du blanc au beige en passant par le gris, la sobriété architecturale issue de la monochromie a fait foi ; comme si la couleur avait fleuré le mauvais goût et qu'il fallait la combattre pour conserver une homogéneité patrimoniale de « bon ton » fuyant devant le pittoresque. Nombre d'expérimentations polychromes ont pourtant mis en lumière l'importance de la couleur dans l'espace bâti : de la décomposition chromatique de De Stijl à celle des Eames, de la création des gammes de couleurs de Le Corbusier à l'expressivité colorée de Bruno Taut, ou encore de la polychromie urbaine d'Émile Aillaud à celle des constructions à grande échelle influencées par l'Op-Art et l'art cinétique ; sans oublier la charge émotionnelle des accords chromatiques d'un Luis -Barragán. Pour résumer cette chromophobie latente, on peut pointer la pré-éminence hygiénique de la « blancheur » moderne ; comme celle de la stigmatisation sociale associée aux grands ensembles colorés des années 1970.

Peinture ou matériau ?

Il y a ceux qui, tel Émile Aillaud, considèrent que « la couleur a la même importance que la forme » (1), et ceux qui l'intègrent a posteriori. Il y a aussi le fait de colorer l'architecture et celui d'utiliser des matériaux colorés. Selon Rem Kolhaas, il existe ainsi deux types de couleurs : « celles intrinsèquement liées à un matériau ou à une substance, qui sont immuables ; et celles artificielles, qui sont appliquées sur une surface et transforment l'apparence des objets » (2)).

Même dénuée de substrat idéologique, la couleur demeure un outil capable de conditionner la perception d'un ensemble bâti. Dans ce sens, elle a toute sa place dans la conception d'un bâtiment, au même titre que la volumétrie globale. Sur ce point, l'évolution des systèmes constructifs contribue grandement à son retour en grâce. La structure est de plus en plus souvent habillée d'une enveloppe et le travail sur la double peau favorise les jeux de transparence et de profondeur, le recours à des partis pris colorés. Les nouveaux matériaux développés ces dernières années (béton, métal, verre, brique, etc.) autorisent de nouvelles couleurs en façade, en toiture et dans les aménagements intérieurs. Cette tendance justifie d'ailleurs une grande partie de la production contemporaine qui considère que la couleur est l'une des figures de l'ornement.

Un stimulus urbain

Dans la lignée de Bruno Taut, les architectes berlinois -Sauerbruch Hutton (p. 62) passent aujourd'hui pour de véritables promoteurs de la couleur qu'ils assimilent à un outil conceptuel servant à composer mais aussi à décomposer, à comprendre les volumes. Si leurs projets donnent l'impression d'être bâtis avec de la couleur, ils l'utilisent pour modifier des réactions visuelles, corporelles et tactiles vis-à-vis de l'espace. Pour eux, la couleur n'a pas de contours, elle a un poids et son intensité se propage alentour : la polychromie est un moyen de relier un bâtiment à son environnement, de caractériser un lieu.

À cette approche presque sensitive de la couleur qui a pour ambition de décupler les perceptions, on ne peut qu'associer l'évolution urbaine des villes, laquelle se lit de plus en plus comme un assemblage de parties ou de morceaux. À l'image de la multiplication des mouvements qui régissent les villes - de la pluralité des modes de circulation à celle des voies de communication -, la couleur devient partie prenante de leur expression et de leur rythmique. Elle agit comme un stimulus qui en accompagne le décryptage. Au milieu de ce kaléidoscope urbain, l'enjeu pour les architectes n'est plus forcément de camoufler mais bien de réussir à distinguer leur bâtiment dans des contextes très diversifiés, d'un centre historique à la reconquête d'une friche. La couleur sert alors de liant, qu'elle établisse un dialogue ou impose une dissociation, elle concourt à dématérialiser la notion d'échelle au sein d'un monde -déstructuré et disparate. Saluant l'intégration chromatique de l'immeuble « Garance » par Brigitte Métra (lire p. 65), -Frédérique Calandra, maire du XXe arrondissement de Paris, souligne la fonction « réparatrice » de la couleur. Avant d'ajouter que l'effet de surprise provoqué par l'irruption de formes colorées permet de redécouvrir sa ville avec un œil neuf.

Vecteur de création d'ambiances, elle est devenue un élément incontournable dans les nouveaux quartiers. Impliquant une démultiplication des plans et une extériorisation de l'intérieur, les îlots ouverts constituent de véritables incitations à la polychromie. Dans ces lieux fractionnés, la couleur fait signe et s'étend bien au-delà des seules limites volumétriques des bâtiments pour rayonner à plusieurs niveaux, jusqu'à avoir un impact sur l'image de la ville.

La couleur fait signe(s)

Dans la mesure où les façades se trouvent à la conjonction de l'architecture et de la fabrique de la ville, l'utilisation exponentielle de couleurs saturées et artificielles ne fait qu'accentuer l'impact de leur perception. La question ornementale passe ici au second plan ; l'usage de la polychromie change d'échelle pour atteindre celle d'une urbanité en pleine recomposition.

Dans les bâtiments publics, la couleur sert aussi l'expression d'une nouvelle monumentalité car elle permet de créer une identité, un impact fort et volontaire qui redessine les formes. En témoigne le centre Georges-Pompidou qui, en son temps (1977), a fait l'effet d'une bombe chromatique rarement égalée. Dans le ciel gris parisien, la présence de ses tuyaux multicolores l'impose comme un bâtiment signal. Ici, la couleur n'est pas une simple peau, elle a une valeur presque structurelle et fabrique une dissonance visuelle qui contribue à renouveler le paysage de la capitale. Plus récemment, les architectes Jakob + MacFarlane n'ont pas hésité à jouer de la couleur pour créer un contraste avec l'environnement, qu'il s'agisse des Docks de Paris, du siège d'Euronews et du Cube orange à Lyon.

Même soumis à des variations de lumière qui en donnent une perception fluctuante, ces blocs de couleurs gagnent une indéniable autonomie - certes discutable - dans le paysage. On pourrait ainsi multiplier les exemples de ces édifices phares, comme le récent musée de la Biodiversité à Panama de Frank Gehry, avec sa charpente déstructurée multicolore.

Si les cas de figure s'avèrent trop nombreux pour être classifiés, il apparaît néanmoins que la couleur change de statut. Prise entre les multiples contradictions d'un monde rattrapé par la vitesse, celle-ci va parfois jusqu'à gagner une liberté plastique qui ne passe plus par la forme. Entre la surenchère de ceux qui l'emploient pour faire mode et ceux qui croient en ses facultés, il y a une marge car, étrangement, la couleur n'est pas toujours bien perçue par la bien-pensance architecturale. D'un côté, elle répond aux valeurs mercantiles et consuméristes de notre temps, et de l'autre, elle est réclamée par les usagers pour son pouvoir énergisant. L'omniprésence du vert, par exemple, illustre parfaitement la dichotomie qui s'opère aujourd'hui trop fréquemment entre l'objet architectural et le support communicationnel qu'il devient, le « green bashing » prévalant sur les aspects programmatiques et formels - à ce titre, Réinventer Paris en est une caricature (lire p. 10).

De la communication à l'émotion ?

La couleur fait appel à notre mémoire, à notre environnement, et son effet psychologique sur les individus n'est plus à démontrer. Au-delà de savoir si elle constitue un simple revêtement ornemental, il faut lui reconnaître son pouvoir d'abstraction pur et la charge émotionnelle qu'elle peut véhiculer. C'est de ce matériau-là, de ce « détail » dont il faut savoir se saisir et associer à la démarche conceptuelle. Il serait dangereux d'oublier que la couleur répond à une fonction sociale, participe à l'établissement de l'histoire d'un lieu et n'obéit pas qu'à des impératifs plastiques. L'enjeu n'est pas seulement de mettre en valeur un élément de construction mais de modeler l'espace en fonction du bien-être de ses habitants. Tout est, à l'évidence, question de dosage. Sans oublier, comme le soulignait Luis -Barragán - maître de l'architecture émotionnelle - que « la couleur est aussi utile pour provoquer cette touche de magie propre à un espace ». (3) Alice -Bialestowski

(1) Émile Aillaud, Architecture et couleur, texte dactylographié d'une conférence prononcée en 1969-1970, fonds Émile Aillaud, DAF/Capa. (2) Rem Koolhaas. OMA 30 : 30 colours, 1999, V+K Publishing (3) Danièle Pauly, Barragán, l'espace, l'ombre le mur et la couleur, Birkhäuser, 2002.

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