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"Du contrôle au conseil: 40 ans de CAUE", par Henri Le Pesq, ancien directeur du CAUE 22

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© Henri Le Pesq - Henri Le Pesq, architecte, ancien directeur du CAUE des Côtes du Nord

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Le 11 janvier 2017, le comité d’histoire du ministère de la Culture organisait, en partenariat avec l'Académie d'architecture, une journée d’études à l’occasion des 40 ans de la loi sur l’architecture de 1977. Plusieurs historiens, fonctionnaires de l’Etat, anciens Directeurs de l’architecture et architectes se sont succédé à la tribune de l’Académie pour éclairer, à leur manière, ce texte fondateur pour la profession, dans sa structuration autant que dans sa reconnaissance et sa promotion. L’ancien directeur du CAUE des Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor), Henri Le Pesq, a notamment relaté sa réjouissante expérience au sein d'une de ces associations créées par la loi de 1977 pour diffuser sur tout le territoire "l’information, la sensibilité et l’esprit de participation du public dans le domaine de l’architecture, de l’urbanisme et de l’environnement".

 

Par Henri Le Pesq, architecte, ancien directeur du CAUE des Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor)

 

Sans doute devrait-on plutôt dire: 40 ans de CAUE, entre conseil et contrôle. En effet, l’autorisation de construire suppose aujourd’hui encore un contrôle. Le conseil, s’il s’est développé durant ces décennies, ne s’y est pas substitué. A la fin des années 1970, c’était une autre époque: la décentralisation était un projet et les services de l’Etat, forts de son autorité, assuraient la gestion du territoire. D’un côté les ABF, les "Beaux-Arts", avec leur pouvoir régalien, et de l’autre, les services de l’Equipement dont les subdivisions maillaient nos départements, géraient les permis de construire sans guère de recours possible et sur un mode souvent vécu comme arbitraire, voire comme de la censure par les pétitionnaires. Je pense d’ailleurs que cette situation n’était pas toujours bien vécue non plus par les services de l’Etat et leurs agents, bien démunis et peu outillés pour cette tâche. On vit apparaître un peu partout des plaquettes de conseils commandées par les DDE à des architectes locaux; on mit en place des architectes-consultants chargés de seconder les services dans l’instruction des permis de construire; on se lançait dans des expériences d’assistance architecturale avant la mise en place des CAUE. Il s’agissait, selon les propos du ministre de l’Urbanisme et du logement Roger Quillot, à Avignon en décembre 1981, "de passer de la censure architecturale au conseil architectural". Mais, comme le disait à la même occasion Jean-Pierre Duport, tout nouveau Directeur de l’architecture: "L’orientation est claire: moins de contrôle et, si contrôle, le plus en amont possible, à partir de règles connues et définies auparavant. Beaucoup plus de conseils, moins de contrôles, très bien! Mais comment? Suivant quelles modalités pourra se créer ce débat entre le citoyen et l’ensemble de la collectivité publique autour de la création architecturale?"

 

Fin 1979, je me suis retrouvé en charge du CAUE des Côtes-du-Nord. J’arrivais de l’administration de la DDA où j’avais été pendant deux ans architecte-conseil du ministère de l’Agriculture. Nommé par Charles Josselin à la tête d’une petite équipe d’architectes dont j’étais le benjamin, nous étions, pour la plupart, d’une génération un peu "post-soixante-huitarde". L’interdit d’interdire était encore présent. J’étais entré à l’école de Rennes en 1969, j’en étais sorti en 1975 avec un diplôme sur "les politiques du logement et les luttes urbaines à Porto". C’était le lendemain de la Révolution des œillets et ce travail signalait déjà une orientation professionnelle.

 

Sensibiliser, former et conseiller

 

Si, au sein des CAUE, nous étions très attendus par les élus et l’administration, nous l’étions également par la profession, avec parfois quelques soupçons. C’est l’époque, novembre 1980, où François Chaslin écrivait dans la revue Architecture: "Pauvre régionalisme breton: ses derniers lambeaux ont été émiettés, étiquetés et dispersés en fragments dérisoires aux quatre coins des lotissements et des mini-ZUP de campagne. Deux pignons pointus, deux pans d’ardoise, une touche de granit autour de la porte et puis Stop! C’est assez. Néobretons, vos maisons devront désormais être sobres, si vous ne l’êtes pas. Ce ne seront que tristes cubes de ciment, bien blancs et pauvrement coiffés de noir. Vous serez anonymes; vous ne vous ferez pas remarquer puisque vous n’êtes rien, ouvriers déracinés du joint français, péquenots, sans culture et sans goût, gens de peu. La censure architecturale veille: il ne faut pas jouer à faire le breton; il ne faut plus se déguiser. C’est interdit. La fête est finie, elle avait trop duré. A faire entrer cette idée dans les dures caboches de ce pays, le CAUE, conseil d’architecture, urbanisme et environnement, tout nouvellement créé, aura du pain sur la planche. Reconnaissons qu’il se défend de vouloir chausser les grandes bottes de la censure mais attention: ici on l’appelle déjà le cahoué, comme ces blousons K-Way que l’on met lorsqu’il va pleuvoir."

 

"L'un des débats qui agitaient les CAUE dans cette période était la recherche d’une architecture régionale contemporaine."

 

Nous n’étions certes pas très fans du néobreton qui s’imposait alors comme le modèle codifié pour notre région, championne du lotissement et de la maison individuelle; mais, loin de toute idée de contrôle, notre préoccupation était bien d’apporter une aide véritable aux accédants à la propriété. Nous étions très motivés, plutôt orientés vers les questions sociales avec un fort désir d’être utiles et de partager notre passion pour l’architecture. Jeunes, pleins de bonne volonté, nous étions par ailleurs bien mal armés, peu outillés et à vrai dire sans véritable corpus théorique pour mener à bien les missions qui nous étaient confiées. Alors comment faire sinon expérimenter, réfléchir? Nous avons commencé par débattre en équipe de principes simples que nous avons soumis à l’approbation de notre conseil d’administration. Après une phase d’expérimentation sur des territoires différents (zones rurales, littorales, urbaines, etc.), il s’agissait d’étendre tout d’abord le service à l’ensemble du département en veillant à rendre service aux pétitionnaires en leur évitant notamment des surcoûts inutiles. Pour le reste, nous souhaitions faire évoluer cette architecture banalisée néobretonne, préserver le patrimoine local et favoriser une architecture de création. L'un des débats qui agitaient les CAUE dans cette période était la recherche d’une "architecture régionale contemporaine".

 

"Sur trente cinq ans, près de 40000 personnes ont pu bénéficier de ce service, je ne compte pas ceux qui, aujourd’hui âgés, nous ont remerciés de les avoir aidées à penser l’accessibilité de leur maison, son orientation, etc."

 

Contrairement à de nombreux CAUE, nous avons fait le choix de nous appuyer sur les services de la DDE et d’assurer nos permanences sur les lieux d’instruction des permis de construire. Cela nous permettait de bénéficier d’un réseau déjà constitué, de disposer de documents réglementaires pour assurer nos conseils. Cela permettait surtout de sensibiliser, former et conseiller également les instructeurs de permis généralement perdus et prompts à la censure, dès que les projets s’écartaient de leurs références culturelles. En un mot, il s’agissait de coordonner le conseil et le contrôle, ceci avec toute l’ambivalence, voire l’ambiguïté de l’exercice. En effet, les personnes qui venaient nous demander conseil n’étaient pas tenues de les suivre, mais devaient savoir que l’administration, dans le doute, nous demanderait notre avis lors de l’instruction de leur dossier… Au début, nous avions constaté qu’environ un tiers des demandeurs venaient après un premier refus de leur projet, un deuxième tiers au moment même de le déposer et un dernier tiers, très en amont de toute demande. Notre objectif était de développer ce conseil très en amont, gage d’un meilleur travail pédagogique, ce qui se fit au fil du temps. Sur trente-cinq ans, près de 40000 personnes ont pu bénéficier de ce service, je ne compte pas ceux qui, aujourd’hui âgés, nous ont remerciés de les avoir aidées à penser l’accessibilité de leur maison, son orientation pour bénéficier du soleil, de les avoir "sauvés" de la mode des petits carreaux, etc.

 

S'adapter, pas abandonner

 

Mais sur cette période, les choses ont évolué, la donne a constamment été renouvelée et il nous a fallu nous adapter. Tout d’abord du fait de la décentralisation et du passage progressif à la responsabilité des élus pour toutes ces questions. Nous avons pu constater une forme de raidissement de l’instruction des permis de construire. Lorsque l’Etat tout puissant était chargé de cette responsabilité, il était son propre assureur et pouvait se permettre de gérer les autorisations avec un peu de souplesse; les CPPC (conférences permanentes du permis de construire) prenaient souvent en compte la situation sociale des pétitionnaires. Nous nous étions interrogés, en février 1994, en organisant un colloque, "Le permis de construire aujourd’hui: entre décentralisation et tutelle", dont la question, non formalisée, était de fait "Faut-il laisser le permis de construire aux élus?" En acceptant cette responsabilité, les collectivités ont vu, dans un louable souci de sécurisation juridique, se réduire leur marge d’appréciation. Leurs avis sont en fait très encadrés par les différents règlements (PLU, ZPPAUP, Avap, etc.), ainsi que par le contrôle de légalité. Nos interlocuteurs ont changé, c’est aujourd’hui vers les élus locaux et les services instructeurs des collectivités locales qu’il nous faut nous tourner.

 

 

 

Le public est aussi très différent. Son regard sur ces questions a changé, peut-être un peu grâce à nous, mais également grâce à l’évolution des médias. Le foisonnement de revues, souvent de qualité, et d’émissions télévisées grand public sur l’architecture favorise l’apparition d’une récente culture architecturale et de candidats à la construction beaucoup mieux informés et intéressés. Les techniques et de nouvelles préoccupations ont également largement modifié notre activité de conseil. Si, dans notre première exposition au CAUE des Côtes-du-Nord, en 1981, nous parlions déjà de solaire, de bioclimatique ou de construction bois, la question des économies d’énergie, déjà présente, n’avait pas encore envahi le monde de la construction. Le passage de la pierre au parpaing enduit s’était fait, mais parler d’isolation par l’extérieur nous faisait passer pour des farfelus et nous étions très loin des la RT 2012, des BBC ou des Bepos.

 

"En une quarantaine d’années, les choses ont beaucoup changé dans le monde de l’architecture ordinaire, celle de la maison individuelle. Nous avons le sentiment d’y avoir contribué positivement avec tous les autres acteurs."

 

Les CAUE, enfin, ne sont plus tout à fait les mêmes, nous nous sommes de plus en plus ouverts à d’autres thématiques essentielles: l’urbanisme, les espaces publics, le paysage, etc. Ma surprise fut grande, à l’occasion d’un débat à la Fédération des CAUE sur l’article L652 du projet de loi relatif aux patrimoines culturels, de constater que beaucoup avaient peu ou prou abandonné ou du moins limité au strict minimum cette mission de conseil aux particuliers. C’est pourtant l'une des quatre missions de base fixées aux CAUE. Elle est pour moi fondatrice de nos associations. Le 3 janvier 1977 fut, en effet, également voté une loi portant réforme du financement du logement avec pour objet de faciliter l’accession à la propriété et de promouvoir la qualité de l’habitat. Le lien entre les deux lois est évident.

 

Convaincre et orienter

 

Nous avons toujours veillé, en Côtes-d’Armor, à maintenir ce service qui fut assuré par l’équipe d’architectes. C’était notre façon d’être présents et reconnus sur tout le département, ce qui nous permit souvent de développer d’autres actions. En voici un exemple où le CAUE fut présent et associé à toutes les étapes, d’un simple conseil à un projet de territoire:

 

Bernard, l'un des architectes-conseillers repéra, lors d’une de ses permanences dans la région d’Uzel, une architecture rurale exceptionnelle qui l’intrigua. Son conseil donné, il souhaita en savoir plus et interrogea des historiens et des érudits locaux qui lui révélèrent un pan d’histoire locale occultée. La région avait été fort riche aux XVIIe et XVIIIe siècles grâce aux célèbres "toiles bretagnes". Les pièces de lin, tissées dans le pays d’Uzel, de Loudéac, Quintin et Moncontour étaient ensuite exportées via Saint-Malo vers Cadix. Là, elles prenaient la direction des colonies espagnoles de l’Amérique Latine, semant sur leur passage de véritables fortunes qui se concrétisèrent en marquant de leur empreinte le paysage de la région et en façonnant son patrimoine architectural. Informés, les élus sollicitèrent le CAUE pour un inventaire de ce patrimoine, ce qui déboucha sur un premier projet touristique nommé "La route des toiles". Le tout fut accompagné d’actions de sensibilisation pour les scolaires, de formation des artisans locaux, etc. Un projet intercommunal de musée de la toile fut décidé dans la petite commune de Saint-Thélo (413 habitants). Le maire, heureux mais un peu inquiet d’un afflux de visiteurs dans son bourg, souhaita "l’embellir" et s’appuya sur les conseils des paysagistes de l’équipe. Ceux-ci détectèrent bien vite une autre demande non formulée: le musée que la commune acceptait n’était pas son projet. Mathieu, autre architecte-conseiller, lui suggéra de prendre une initiative complémentaire au musée. Le CAUE pris contact avec les Nouveaux Commanditaires de la Fondation de France, ce qui déboucha sur un projet de Tadashi Kawamata qui fit des émules (Claude Lévèque à Plougonver, Matali Crasset à Trébédan, Tania Mouraud à Runan, etc.).

 

"Les soupçons du début ont fait, je crois, peu à peu place à la confiance. La plupart des architectes des Côtes-d’Armor savent qu’ils peuvent compter sur le CAUE pour défendre leurs projets, notamment auprès des élus."

 

En tant que directeur, je n’ai pas eu l’occasion de faire beaucoup de conseil aux particuliers, mais il m’est arrivé de recevoir des candidats à la construction qui nous étaient adressés par la DDE. voisine. En l’absence d’autres architectes de l’équipe, je les recevais. Je me souviens d’un métreur fort fâché que l’on oriente vers nous. Il avait conçu le projet de sa propre maison et s’était essayé à l’architecture, pensant naïvement qu’une toiture-terrasse et un plan complexe assureraient une architecture moderne. Nous avons travaillé tous les deux, calque en main, sans aborder les choix formels mais en nous en tenant à l’optimisation du plan et de son fonctionnement. Très rapidement, et avec son aval, nous avions gagné une vingtaine de mètres carrés. Il connaissait le prix du mètre carré construit et l’économie faite. Je lui conseillais alors de profiter de cette économie pour faire appel à un architecte, son projet en avait bien besoin! Je ne sais pas s’il a suivi mon conseil. Nous n’avons pas d’autre pouvoir que celui d’essayer de convaincre. Je me rappelle aussi un jeune agriculteur reçu dans les mêmes conditions. Lui n’était pas fâché, bien au contraire. Il avait dessiné lui-même son projet sur les feuilles quadrillées d’un cahier d’écolier et c’était assez consternant. Ne sachant comment m’en tirer, j’engageais la conversation:

- Cette grande pièce, orientée au nord et qui est le long du talus, vous ne prévoyez pas une sortie sur le jardin? (il avait soigneusement retracé le quadrillage de la feuille)

- Ha oui! C’est une pièce, on y va jamais! (la pièce faisait une quarantaine de mètres carrés)

- Comment ça?

- C’est pour les repas de famille, ça se passe toujours chez nous. On mange, on boit, on rigole, on danse, on n’a pas besoin de sortir!

Je l’ai laissé me raconter sa maison, il l’avait pensée dans le moindre détail, en accord avec sa vie. Il avait prévu de se lancer dans l’autoconstruction. Il n’avait bien sûr pas les moyens de s’offrir les services d’un confrère. Nous avons passé du temps ensemble à mettre au point son projet et à en simplifier la construction sous un grand toit. J’ai un peu tenu le crayon, mais comment faire autrement? Je ne sais pas s’il est parvenu à bâtir sa maison. Si c’est le cas, il y est sans doute heureux. Des histoires de ce genre, les architectes-conseillers de CAUE pourraient vous en raconter des centaines.

 

"Nous nous sommes de plus en plus ouverts à d’autres thématiques essentielles: l’urbanisme, les espaces publics, le paysage, etc."

 

Il faudrait encore parler des rapports du CAUE avec les professionnels. Les soupçons du début ont fait, je crois, peu à peu place à la confiance. Le CAUE est un lieu de rencontre autour de ses expositions ou de ses conférences. La plupart des architectes des Côtes-d’Armor savent qu’ils peuvent compter sur le CAUE pour défendre leurs projets, notamment auprès des élus qui sont à notre écoute et acceptent d’en discuter. En moyenne, 350 communes sur 372 adhèrent au CAUE 22 depuis plusieurs années. Avec le recul, en une quarantaine d’années, les choses ont beaucoup changé dans le monde de l’architecture ordinaire, celle de la maison individuelle. Nous avons le sentiment d’y avoir contribué positivement avec tous les autres acteurs. La mission de conseil peut sans doute être encore sujette à caution, mais elle a incontestablement permis aux choses de progresser.

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