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Emmanuel Person, Brenac & Gonzalez & associés: "Nous avons fait le choix de privilégier les projets qui permettent de facturer"

Zoom sur l'image Emmanuel Person, Brenac & Gonzalez & associés: Nous avons fait le choix de privilégier les projets qui permettent de facturer
© Brenac & Gonzalez & associés - Emmanuel Person, architecte associé, agence Brenac & Gonzalez & associés

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Brenac & Gonzalez & associés

Télétravail, chômage partiel, poursuite des études, reprise ou arrêt des chantiers. L'organisation des architectes est mise à rude épreuve par le confinement imposé pour lutter contre l'épidémie de coronavirus. Pourtant, dans les agences -ou plutôt, hors les agences-, les échanges entre associés, salariés, co-traitants et clients se poursuivent, la division du travail s'adapte au fil de la situation, la gestion des projets s'optimise. Comme en temps de crise économique, les architectes français repensent leur système de production pour passer l'orage. Et ils envisagent déjà l'après, les leçons que la profession et le monde de la construction devront tirer de la situation actuelle. Emmanuel Person, architecte associé de l'agence Brenac & Gonzalez & associés répond aux questions d'AMC.

AMC: Le confinement imposé pour lutter contre l'épidémie de coronavirus installe le télétravail dans la durée. Comment l'activité se poursuit-elle dans votre agence? Comment adaptez-vous vos installations et votre organisation au fil du temps?

Nous sommes de grands hypochondriaques, mais nous sommes surtout à l’écoute du monde. Nous avons suivi de très près, depuis le début de la crise, la situation en Chine et en Italie. La présence au sein de l’agence, d’un chef de projet Italien dont la famille a été lourdement touchée par le virus, y est peut être pour quelque chose. Avant même la fermeture des écoles, nous nous sommes préparés au pire. Nous avons établi de manière anticipée un plan d’action pour maintenir l’activité, tout en assurant la sécurité de nos collaborateurs. Afin de préparer notre réactivité, nous avons récolté au près d'eux un certain nombre d'informations, de paramètres à prendre en compte pour échafauder une stratégie de crise (moyen de transport utilisé pour se rendre à l'agence, temps de transport, nombre et âge des enfants, la possibilité de disposer à domicile d’un espace de travail au calme, qualité de la connexion internet, etc.). Cela nous a permis de gagner un temps précieux au moment où tout le monde commençait à paniquer. Nous avons également recensé tous les ordinateurs portables disponibles à l’agence, et susceptibles de permettre aux logiciels informatiques de tourner convenablement. Nous avons enfin demandé à notre prestataire informatique de permettre l’accès à distance à nos serveurs, en sécurisant au mieux nos données. Comme nous étions les premiers à anticiper, cela a pu être fait dans les meilleures conditions possibles.

 

Dès le lendemain de l’annonce de la fermeture des écoles, nous avons placé en télétravail tous les salariés qui ont des enfants, ainsi que tout ceux qui utilisent les transports en commun pour ne pas les exposer. Nous avons beaucoup communiqué sur la manière dont nous entendions gérer cette crise, tout en essayant de ne pas être alarmistes. Nous avons tout de suite annoncé que nous ne laisserions personne sur le carreau et, avant même que les dispositifs gouvernementaux le permettent, que l’intégralité des salaires serait garantis pour les mois de mars et d’avril.

 

Ce qui a changé la donne, c’est l’annonce du confinement total. Notre métier est par essence collaboratif, or le télétravail ne permet pas forcément d’alimenter et de contrôler toute la chaîne de production d'une agence. Et il n’est pas envisageable de ne pas garder le contrôle sur ce qui est fait. Il a donc fallu faire un inventaire croisé des projets prioritaires, des ressources et des compétences internes. Nous avons fait le choix de privilégier les projets qui permettent de facturer, et mis de coté toutes les petites études à risque ou à faible rémunération. En nous appuyant sur la mobilisation de nos chefs de projets, nous avons adapté les équipes de travail autour de collaborateurs avec un certain niveau d’autonomie.

 

Nous avons organisé un pont routier pour déposer tous les ordinateurs au domicile des collaborateurs qui en avaient besoin. En fin d’après-midi le premier lundi du confinement, nous étions opérationnels. Nos chefs de projets ont mis en place de leur propre chef une messagerie instantanée permettant d’échanger entres membres de l’agence et par projets. Une conversation sur les réseaux sociaux a également immédiatement vue le jour, pour maintenir un contact plus personnel entre tous. Chacun à son niveau a participé à la mise en place d’un nouveau mode de travail certes «dégradé», mais immédiatement opérationnel.

 

Avez-vous recours au chômage partiel?

Cette organisation a bien évidement eu pour conséquence de laisser chez eux environ 25% des salariés sans tâche particulière. Ce qui est bien passé pour les personnes concernées, dans la mesure où nous avions pris l’engagement de maintenir les salaires. Les ordonnances du gouvernement nous aident à gérer le chômage partiel, et nous y avons immédiatement souscrit pour ces cas particuliers.

Dans le même temps nous avons prévenu nos clients du maintien de notre activité et des différentes modalités qui en découlaient. Afin de ne pas rompre le développement des projets. Le recours massif aux visioconférences facilite l’interaction avec les maîtres d’ouvrages. Je pense en particulier à notre projet du village Olympique pour les JO 2024, qui ne peut souffrir d’aucun retard compte tenu des délais déjà extrêmement serrés. Nous assurons quotidiennement des échanges avec la Solidéo, chargée de la construction du village, la maîtrise d’œuvre urbaine, l’architecte coordinateur du lot dans lequel nous intervenons. Cela se passe plutôt bien. J’ai même le sentiment que cela contraint les différents interlocuteurs à être plus efficaces, plus directs.

 

D'après vous, quels dangers risquez-vous face au prolongement du confinement?

Le véritable problème découle de la volonté du gouvernement de faire reprendre les chantiers pour éviter de pénaliser d’avantage l’économie française. Cela nous pose un cas de conscience déontologique, qui met en avant une véritable fracture sociale dans notre pays. Nous ne souhaitons pas exposer les ouvriers qui ont déjà une pénibilité au travail importante, à des contaminations qui pourraient être évitées. De plus, à titre personnel et d’un point de vue moral, je ne souhaite pas prendre la responsabilité d’envoyer mes collaborateurs sur les chantiers et leur faire courir des risques inutiles. Nous savons tous dans quel état de propreté sont les chantiers en temps normal… Je vois mal comment les prescriptions d’un contrôleur SPS pourraient y changer quoi que ce soit.

 

Comment envisagez-vous l'après confinement?

Les aspects structurels et organisationnels de notre travail sont bien contrôlés et cela nous permettent de maintenir notre activité à environ 70% de la normale. Ce qui m’inquiète, si le confinement devait encore se prolonger, ce sont les répercussions psychologiques. Des collaborateurs isolés seuls chez eux ont déjà craqué. Ce qui est rassurant, c’est qu’à chaque fois il y eu une mobilisation massive et immédiate des autres membres de l’agence pour les soutenir. Chacun sait qu’il peut m’appeler en dehors des questions de travail, juste pour parler. Nous partageons des films, des playlists, des blagues, des recommandations de lecture, de podcasts… Dans cette période où chacun se retrouve isolé, nous avons réussi à préserver le collectif. Et même à le renforcer. C’est là pour moi l’essentiel. La sortie de crise sera longue et difficile, certaines agence qui n’ont pas suffisamment de trésorerie vont peut être devoir fermer. Il faudra faire preuve de résilience. Mais le propre de l’architecte n’est-il pas de savoir s’adapter à chaque situation particulière?

 

Propos recueillis par Margaux Darrieus

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