Entretien avec Richard Sennett, sociologue: "une ville ouverte semble davantage capable de réagir à l'imprévisible"

Zoom sur l'image Entretien avec Richard Sennett, sociologue: une ville ouverte semble davantage capable de réagir à l'imprévisible
©  Eric Garault / Pascoandco - Richard Sennett, sociologue

Richard Sennett - Sociologue et Historien - 15 Janvier 2014 - Paris

Articles Liés

Entretien avec Bas Smets: "Ne pas imiter la nature, mais utiliser ses logiques pour[...]

Entretien avec Alvaro Siza: "A New-York, les tours semblent pousser naturellement, comme[...]

Learning from Alabama: entretien avec Rural Studio

Dans son ouvrage publié en 2019 Bâtir et Habiter. Pour une éthique de la ville, le sociologue Richard Sennett montre comment la ville contemporaine s’est peu à peu éloignée des idéaux démocratiques. Il plaide pour un urbanisme de l’inachevé, qui favorise l’initiative citoyenne et une résilience aux crises, notamment sanitaires. Entretien, à découvrir en intégralité dans AMC n°288-289 septembre 2020.

A l’instar de son homologue français Bruno Latour, le sociologue Richard Sennett envisage la crise du Covid-19 comme une opportunité de prendre conscience de la réalité de nos vies et de nos villes ; comme un révélateur de l’urgence à agir. Face « au corset de la croyance en l’immuable », il rappelle aux « citadins compétents » qu’ils « ne sont pas condamnés à vivre dans des villes aux formes inadaptées et prédéterminées ». Un propos qu’il a développé dans Bâtir et Habiter. Se fondant sur le socle de l’histoire, de la philosophie et de l’urbanisme, il décortique dans cet ouvrage limpide le cheminement des idées et des événements qui ont engendré la ville contemporaine et radicalisé ses relations avec ceux qui l’habitent. Démontant pièce par pièce la célèbre devise du fonctionnalisme « La forme suit la fonction » de Louis Sullivan, Richard Sennett démontre combien le divorce entre la ville et la cité est depuis trop longtemps consommé. Au détriment de la qualité de vie, de l’égalité sociale, du processus démocratique. Comme les Quito Papers (1), réponse contemporaine à une charte d’Athènes qui a vécu, il défend ici les principes d’une ville « ouverte » et inclusive. Sa vision de l’urbanisme tactique invite à renouer avec des formes légères et réversibles, voire inachevées, avec des lieux d’appropriation qui favorisent l’initiative citoyenne et la sociabilité en voie de dissolution dans la solitude des métropoles. La solution urbaine contre la crise n’est pas la forteresse sanitaire, mais une ville résiliente capable d’absorber les secousses de « l’accident intégral ».

 

AMC: Les mesures de distanciation physique liées à la pandémie de Covid-19 ont brutalement transformé notre rapport à l’autre, à l’espace public et privé. Quelle a été votre première réaction face à cette crise?
Dans Homo Sacer (Seuil, 1997), le philosophe italien Giorgio Agamben décrit comment la répression découle d’un état d’exception; la vie des gens peut se réduire au minimum biologique. Or cette privation des libertés individuelles peut persister, une fois les conditions exceptionnelles passées. Les structures de pouvoir exploitent les crises pour légitimer un contrôle élargi. Les villes doivent affronter cette perspective: les règles de contrôle survivront à la pandémie; en particulier celles qui régissent l’espace public. Nous avons un rappel quasi-historique. Après le 11-Septembre, les textes légaux portant sur les rassemblements publics, les contrôles à l’accès des bâtiments, ou les modalités de construction à l’épreuve des bombes sont restés dans les réglementations. On peut donc craindre que certaines de ces règles de «distanciation sociale», nécessaires pendant la crise, s’imposent par la suite comme une norme.

 

Cette crise sanitaire a agi comme un révélateur des dysfonctionnements des grandes métropoles…
Cette crise nous impose de réfléchir aux problèmes urbains. Le premier d’entre eux est l’isolement social, qui touche plus particulièrement les personnes âgées. A Londres, où je réside, 40% des personnes âgées vivent seules; à Paris, 68%. Cette population connaît déjà une forme distanciation sociale au quotidien. Or on sait combien la solitude contribue à la dégradation de la santé physique et mentale. Les gouvernements semblent incapables de prendre des mesures efficaces pour juguler cette problématique sociale. La société civile urbaine va devoir relever ce défi en inventant des concepts de communauté. La pandémie questionne également les urbanistes sur la densité. La densité est la raison d’être des villes; la concentration des activités stimule l’activité économique; c’est un bon principe écologique pour faire face au changement climatique, mutualiser les ressources et préserver les sols de l’artificialisation. Cependant, cette pandémie et la perspective d’autres crises sanitaires amènent à repenser des formes bâties plus inclusives, qui permettent aux gens de communiquer, de voir leurs voisins, de participer à la vie de la rue, tout en maintenant une distance si besoin. Les urbanistes […]

 

(1) Manifeste pour la ville, élaboré par les sociologues et urbanistes Saskia Sassen, Ricky Burdett et Richard Senett, dans le cadre des programmes de recherche ONU-Habitat et Theatrum Mundi.

 

Propos recueillis par Anne-Elisabeth Bertucci

Réagissez à cet article

Saisissez le code de sécurité*

Saisir le code

*Informations obligatoires

Exposition

Fernand Pouillon en son royaume de Belcastel

30/10/2020

300 Dans l’Aveyron, au château de Belcastel, qui fut la dernière demeure de Fernand Pouillon, deux expositions célébraient en octobre 2020, l’architecte visionnaire disparu en 1986 et longtemps décrié de son vivant. Avec « Architecture vivante », le photographe et cinéaste Stéphane Couturier s'est […]

Pascal Chombart de Lauwe et Etienne Chevreul-Demas, architectes. agence Tectone

Tectone - Portrait

30/10/2020

300 L’architecte urbaniste Pascal Chombart de Lauwe fonde Tectone en 1986 avec Jean Lamude (décédé en 1996). Etienne Chevreul-Demas devient associé en 2017. Bien que les normes complexifient la production des logements, l’agence Tectone, forte d’une expérience de trente ans dans le domaine, défend qu’il […]

Abonnés AMC

PHOTO - 22932_1370558_k3_k1_3176913.jpg

Référence: Maurice Blanc, moderne Grenoblois

29/10/2020

300 Le Grenoblois Maurice Blanc (1924-1988) consacre sa vie à l'architecture et à l'urbanisme avec une contribution originale qui se déploie entre 1950 et 1980. Maître d'œuvre engagé, il est l'un des initiateurs locaux de la formation permanente des architectes et un acteur politique municipal. Pour cet […]

Rendez-vous à suivre

5 rendez-vous d'architecture, à ne pas manquer ce […]

29/10/2020

300 Expos, conférences, visites… les rendez-vous sélectionnés cette semaine par la rédaction d'AMC. 1. Conquêtes spatiales, à Annecy Au tournant des années 1960, Jean-Louis Chanéac, Claude Costy et Pascal Häusermann imaginent un nouveau langage architectural aux formes organiques, exprimant une vision […]

Abonnés AMC

Projet pour l'Arena Porte de la Chapelle, Paris, SCAU et NP2F architectes

JO Paris 2024 : Grands équipements, petit souffle

28/10/2020

300 Les grands équipements qui seront bâtis à l'occasion des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, le centre aquatique à Saint-Denis et l'Arena porte de la Chapelle, offrent des traductions sans ostentation aux injonctions légitimes à la modération environnementale. Au risque de manquer le […]

« Nos jours heureux, Architecture et bien-être à l’ère du capitalisme émotionnel »,

Déconstruire la mythologie du bonheur - Livre

28/10/2020

300 Publié par le prestigieux Centre canadien d’architecture à l’occasion de l’exposition du même nom organisée dans ses murs l’an dernier, « Nos jours heureux, Architecture et bien-être à l’ère du capitalisme émotionnel » est un collage réflexif, richement illustré et nourri d’une belle variété de […]

Une marque

Groupe Moniteur Infopro Digital