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Harcèlement sexuel et sexiste dans les écoles d'architecture: des chiffres pour mesurer l'ampleur des faits

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© www.lesmotsdetrop.fr - Propos entendus en école d'architecture, réunis avec d'autres, par les étudiantes du collectif Les Mots de Trop pour lutter contre toutes les discriminations en école d’art.

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La parole tarde à se libérer dans les écoles d'architecture, en comparaison des révélations qui agitent d'autres univers de la culture ou de l'enseignement supérieur. Pourtant, des chiffres précis issus d'une enquête non diffusée par le ministère de la Culture, permettent de mesurer l'ampleur du harcèlement sexuel et sexiste qui se déploie à tous les niveaux dans l'enseignement supérieur de la culture.

Le harcèlement sexuel et sexiste ne s'arrête pas aux portes des ateliers de projets, autant qu'il ne s'arrête pas derrière la caméra d'un plateau de cinéma. On le sait, les écoles d'architecture peuvent être le théâtre de dérives qu'il est parfois difficile de faire cesser. Le rapport hiérarchique et patriarcal à l'apprentissage qu'entretenaient les Beaux-Arts -qui perdure en certains lieux- et la difficulté à reconnaître l'apport des femmes dans la profession d'architecte et l'enseignement n'aident sûrement pas à faire reculer les mauvaises pratiques. La parole se libère doucement sur les réseaux sociaux, comme avec Les mots de trop, initiative d'étudiantes de l'école des beaux-arts de Rennes qui affiche les propos discriminatoires entendus dans les établissements d'art, de design et d'architecture francophones. Mais on s'étonne que personne dans les Ensa ne se soit encore saisi du rassembleur #metoo pour recueillir les témoignages de cette violence. Pour qu'accumulés, les "faits divers" révèlent la profondeur du malaise. Pour que le mythe que dénoncent certains devienne une réalité incontestable pour tout le monde.

Une enquête représentative

La sensibilisation grandissante à ces questions et les différents cas de harcèlement dénoncés dans l'enseignement supérieur de la culture ont conduit le ministère de la Culture à tenter de mesurer l'ampleur de ces agissements dans les 101 établissements dont il assure la tutelle, couvrant les disciplines de l'architecture et du paysage, de l'art et du design, du spectacle vivant, du cinéma et du patrimoine. En février 2020, le ministère a mandaté l'entreprise de conseil Egaé pour réaliser une enquête de perception des violences et du harcèlement sexiste et sexuel en ces lieux. Le sondage, entièrement anonyme et disponible en ligne, s’est adressée aux personnels enseignants, administratifs et techniques des établissements, ainsi qu’aux 37 000 élèves qui y étudient. L'enquête a recueilli 9 404 réponses, provenant de 98 établissements et pour les trois quarts d’étudiantes et d’étudiants. « Les résultats et leurs analyses ont été restitués aux équipes de direction des écoles ainsi qu’aux représentantes et représentants des personnels et étudiants », a annoncé le ministère de la Culture, dans un communiqué daté du 10 juillet 2020, sans dévoiler aucun chiffre. Nous avons pu en consulter une partie.

Un problème endémique dans l'enseignement culturel

L’enquête visait à mesurer quatre infractions : l’agissement sexiste, le harcèlement sexuel, les agressions sexuelles et les viols. Au total, 55 écoles ont eu un taux de réponse supérieur à 20%, illustrant la représentativité des résultats, même si il se peut que les personnes effectivement victimes soient plus enclines à répondre à une enquête basée sur le volontariat. On apprend ainsi que 31,7% des étudiants répondants déclarent avoir été victimes d'agissements sexistes, et 58,5% témoins de telles actions, qui pour la plupart, sont le fait d’enseignants. Preuve regrettable de la banalité de ces actes dans les établissements d'enseignement de la culture, 22,4% des répondants tous statuts confondus (étudiants, enseignants et administratifs) qui en sont victimes estiment que ceux-ci ont lieu « souvent » ou « quotidiennement ». Plus grave encore, 7,9% des étudiants répondants, toutes disciplines confondues, déclarent avoir été victimes d’agression sexuelle. Au total, 320 déclarations d’agression dans les locaux des établissements ont été recensées ; 141 personnes déclarent avoir été témoin d’un viol (107 femmes et 34 hommes), et 131 en avoir été victime (122 femmes et 9 hommes, dont 119 sont des étudiants). La moitié des viols rapportés étant le fait d’étudiants, et 10 le fait d'enseignants. Ces déclarations concernent 52 établissements.

 

Dans les écoles d'architecture particulièrement, 27,8% des répondants tous statuts confondus déclarent avoir été victimes d’agissements sexistes, un taux à peine en dessous de la moyenne observable (29%) dans tout l'enseignement culturel. Ce sont les établissements liés à l'enseignement du patrimoine qui arrivent en tête de ce triste podium, avec 33,7% des répondants se déclarant victimes de tels actes. En architecture encore, 6,1% des répondants déclarent avoir été victimes d'agression sexuelle.

Nécessaire sensibilisation

Autre leçon importante du sondage, le manque de sensibilisation face à ces agissements pourtant condamnables sur le plan légal. Seulement 41,2% des répondants à l'enquête déclarent savoir à qui signaler de tels faits s’ils en étaient témoins ou victimes. Tandis que parmi ceux les ayant déjà signalés, seulement 28,9% estiment qu'ils ont été traités de manière satisfaisante ; ils sont même 56% à considérer que le signalement n’a pas été traité ou pas suffisamment. Pour remédier au problème, plus d'un tiers des personnes interrogées plébiscitent la formation. C'est notamment ce à quoi s’attelle le ministère de la Culture en ce moment dans les écoles d'architecture, accompagné en cela par Egaé, avec des formations adressées aux équipes pédagogiques et administratives, pour apprendre à identifier et à réagir de manière appropriée face aux différents types de violence, et pour mieux accompagner les victimes. Un travail semble-t-il nécessaire, une première étape pour enclencher un changement dans le monde de l'architecture et sensibiliser, peut-être, à la situation dans les agences d'architecture.

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  • Le 16/06/2021 à 18h03

    Comment peut- on avoir les chiffres dans son propre école? Je suis MCFE à ENSA Paris Malaquais. Je voudrais me rejoindre à votre collectif - comment faire?

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