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"Il faut faire tomber le mythe d'écoles d'architecture et de paysage progressistes en termes d'égalité", collectif Architoo

Zoom sur l'image Il faut faire tomber le mythe d'écoles d'architecture et de paysage progressistes en termes d'égalité, collectif Architoo
© Courtesy of Venturi, Scott Brown and Associates - L'architecte Denise Scott-Brown à Las Vegas (1968) (extrait de la photographie originale)

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D'après le collectif Architoo, composé d'une quarantaine d'enseignantes et d'enseignants des écoles d'architecture et de paysage françaises, la situation ne s'améliore pas en faveur de l'égalité des genres et de la diversité dans leur établissements. Pire, ces questions ne seraient pas légitimes pour tout le monde. Rencontre avec plusieurs membres du groupe, qui expliquent leur choix de publier un manifeste et de lancer diverses actions militantes.

AMC : Pourquoi avoir créé le collectif d'enseignant·es chercheur·es Architoo, au moment où la prise de conscience semble de mise dans les écoles d'architecture et de paysage, où se développent des actions en faveur de la lutte contre les harcèlements et les discriminations de genre ?

Architoo : Les initiatives du ministère de la Culture, notre tutelle, comme la création de référents égalité et de chartes sur le sujet au sein de nos établissements, ainsi que l'obligation de formation faite aux agent·e·s, vont dans le bon sens. Mais le diable se cache dans les détails. Il persiste des écoles au sein desquelles le message ne passe pas, où des enseignant·es chevronné·es refusent de participer à la campagne de sensibilisation. Les règles dictées par notre tutelle se confrontent à la réalité des faits, à la dureté du quotidien.

Cela fait deux ans que des enseignant·es se regroupent par petit nombre pour évoquer ces sujets. Nous avons, chacun·e à notre manière, pris la mesure de la nécessité d’une mobilisation nationale autour de la question de l'égalité et de la parité dans l'enseignement de l'architecture et du paysage, tout en interrogeant les hiérarchies existantes dans les contenus transmis. Une première réunion à l'automne 2020 a regroupé une quarantaine d'enseignant·es

de plusieurs générations issu·es de toutes les écoles d’architecture et de paysage. Depuis, le collectif Architoo se rassemble une fois par mois environ, avec pour objectif de mener une enquête réflexive sur les questions d'égalité au sein de l'enseignement et d'explorer des pistes d'actions.

 

Quelle est cette réalité du quotidien que vous évoquez ?

Cette réalité fonctionne à deux niveaux. Un premier niveau correspond aux pratiques telles que discriminations, harcèlements et comportements sexistes, comme dans d'autres milieux ; il se traduit notamment dans les recrutements et carrières. Aujourd'hui, un tiers seulement des enseignant·es titulaires des écoles d'architecture et de paysage sont des femmes. En 2018, sur 50 professeur·es enseignant le projet dans les Ensa, seules 3 étaient des femmes. Ces chiffres augmentent indéniablement chaque année, mais c'est très lent. Et dans certaines écoles, le nombre d'enseignantes de projet décroît même au lieu d’augmenter ! Il arrive encore que des recrutements d'enseignant·es soient organisés avec une seule femme parmi les huit membres du jury. L’autre niveau, qui est spécifique à l’architecture et à son enseignement, est celui des contenus, des modèles et des représentations transmis aux étudiant·es, qui restent très largement patriarcaux.

 

Comment rendre visible cette violence que vous qualifiez « d'infra-ordinaire » ?

Il faut lutter contre l'idée préconçue que nous sommes engagés dans une amélioration collective de la situation. L'accès à la titularisation est toujours difficile pour les femmes. Il ne suffit pas qu'elles soient excellentes, voire surdiplômées : à candidatures égales, un homme obtiendra encore le poste face à une femme, la discrimination positive n'est toujours pas activée. Il faut décrire et objectiver par des données précises ces faits que certain·es refusent de voir. Il faut décortiquer les mécanismes qui les font advenir. Certain·es de nos membres n'ont pas souhaité être mentionné·e·s comme signataires du manifeste Architoo, par peur de représailles dans leurs établissements, par peur d'être stigmatisé·es « militant·es » de service, ou de ne jamais être titularisé·es. C'est bien la preuve que ces sujets peinent à trouver une légitimité aux yeux de certain·es.

 

Votre manifeste énonce les principaux axes de vos travaux pour favoriser l'égalité et la diversité dans l'enseignement de l'architecture et du paysage. Témoigner et quantifier ces agissements ; agir pour la diversité dans les recrutements des enseignant·es et une gestion des carrières plus équitable ; réfléchir à l'ouverture des contenus des formations. Par quelles actions précises entendez-vous faire avancer ces chantiers ?

La première étape de notre travail a été de permettre à la parole de se libérer en récoltant des récits du quotidien, ceux des enseignant·es-chercheur·es, des étudiant·es et du personnel administratif de nos établissements. Nous sommes aujourd'hui organisés en groupes de travail. Nous récoltons des données issues d'enquêtes et de recherches, pour avoir des chiffres précis qui permettent de faire tomber le mythe des « écoles progressistes ». Nous préparons des outils de sensibilisation aux différents cas de discrimination, car c'est à toutes les minorités que nous nous intéressons. Enfin, nous travaillons à améliorer leur visibilité au sein de nos enseignements en élaborant par exemple des bibliographies plus inclusives,  en faisant du genre une catégorie d’analyse de l’architecture et du paysage. Nous prévoyons l'organisation d'une journée d'étude autour des pédagogies féministes. Et puis nous relevons les bonnes pratiques ailleurs. L'introduction d’un paravent dans les auditions de musiciens de certains orchestres aux Etats-Unis a permis leur féminisation. Il est temps de réfléchir à ce que ce paravent pourrait être dans notre milieu.

 

En quoi vos actions peuvent-elles nourrir les débats sur l'égalité qui animent bon nombre d'univers culturels aujourd'hui ?

Nous faisons le triste constat que nous reproduisons dans le monde de l'architecture, dans sa partie académique comme dans sa partie professionnelle, des inégalités extrêmement banales. Pourquoi sommes-nous incapables de les regarder en face ? Nous pouvons étudier ces questions sociétales au prisme de l'architecture. 

Si l'histoire du féminisme est parfois considérée comme une succession de vagues de prises de conscience, Architoo n'en sera pas une de plus. Le collectif est fait pour durer, pour lutter contre l'inertie qui nous mine en trouvant des modalités d'actions régulières, en imaginant des moyens de se rendre visible. Nous sommes là pour agir, dans le temps.

 

Propos recueillis par Margaux Darrieus

 

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