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"Il faut ouvrir une école tournée vers l'architecture par-delà l'objet architectural", Mathias Rollot, enseignant-chercheur

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Point de vue de Mathias Rollot, enseignant-chercheur

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"Aujourd’hui, le cœur des savoirs n’est plus la séparabilité, mais à l’inverse, les liens, les interdépendances, les cohabitations." La thèse défendue dans de multiples disciplines (économie, médecine, anthropologie, etc.) par l'ouvrage collectif Relions-nous ! La construction des liens, l'an 1, publié récemment aux éditions Les Liens qui libèrent est-elle applicable à l'architecture? Dans ce feuillet extrait du livre, l'enseignant-chercheur Mathias Rollot propose de dépasser le paradigme autonomiste de "l'architecture-objet" pour penser celui "des dynamiques, des synergies et des symbioses qui (ré)émerge dans les milieux architecturaux, urbains et paysagers".

De l'architecture

Par Mathias Rollot, enseignant-chercheur TPCAU

 

Quelques années avant le début du calendrier chrétien, l’architecte romain Marcus Vitruvius Pollio, dit Vitruve, publie De Architectura. Considéré comme le tout premier « traité » d’architecture, le manuscrit est l’acte fondateur instituant véritablement la discipline architecturale telle qu’elle sera théorisée et pratiquée durant les deux millénaires suivants. Véritable mythe auquel ne cessent encore de se référer les architectes contemporains, le texte installe les bases de ce qui pourrait être appelé « le premier paradigme de l’architecture » : un ordre épistémologique, idéologique et politique dans lequel l’architecte, en charge de l’art de bâtir, doit assurer les qualités structurelles (firmitas), utilitaires (utilitas) et esthétiques (venustas) d’édifices bâtis entendus comme des objets isolés. Parfaitement ordonnancées et intégrées à des styles intradisciplinaires, les œuvres architecturales monumentales qui en découlent visent l’intemporalité et l’universalité à la fois – voire l’impérialisme si on se rappelle que le texte de Vitruve est dédié à l’empereur Auguste…

 

Cependant, comme l’ont magistralement démontré les recherches récentes de Liane Lefaivre et Alexander Tzonis, cet ordre épistémique est en tension depuis toujours avec un autre, qu’on pourrait considérer être le deuxième paradigme de l’architecture : un registre idéologique qui s’oppose à la vision autoritariste, unificatrice et universalisante de la conception en proposant des manières alternatives de bâtir plus en accord avec les particularités d’une région, l’unicité de son environnement et la singularité de sa culture. Ce second ordre est celui de l’objet situé : c’est celui d’une culture disciplinaire attentive au génie des lieux, à la continuité historique urbaine, aux atmosphères, aux traditions, aux matières et aux climatiques locales.

 

À ces deux paradigmes de l’objet isolé et de l’objet situé, il faut adjoindre un troisième univers épistémique, d’ailleurs sans doute bien antérieur aux deux autres : celui des mondes de la conception, de la construction et de la pensée des établissements humains réfléchissants et agissants par-delà l’objet. Ce troisième paradigme de l’architecture, c’est celui de la pensée des « métabolismes urbains » et de la circularité des économies et des matières – du réemploi au recyclage en passage par l’upcycling et le cradle-to-cradle. C’est le monde de la co-conception participative, habitante, via des processus incrémentaux plutôt qu’au travers d’une planification experte figée. C’est un univers de sens nourri aux flux, aux milieux vivants et aux savoir-faire autochtones, leurs devenirs et leurs fragilités. Ce troisième ordre est fondamental en ce qu’il réouvre la possibilité de retracer une autre histoire de l’architecture, éloignée des beaux objets et de leurs grandes figures conquérantes (blanches, masculines, sachantes, autoritaires – lire excluantes et dominatrices) ; une histoire capable de relier les porosités de l’architecture savante avec les mondes vernaculaires, avec le bricolage, avec le démontage, avec l’imprévu et l’ordinaire, ou encore avec les habitants et les habitantes, leurs préoccupations et leur dignité.

 

En tout cela, ce troisième paradigme est résolument celui d’une attention renouvelée à la façon dont l’architecture tisse et conditionne un certain nombre de liens entre les choses et les êtres. C’est à cela que son éthique impose de s’intéresser, plus qu’aux objets architecturaux eux-mêmes, dans leur froideur et leur solitude – qu’elle soit « située » ou non. Or, l’évolution des sujets de recherche, des préoccupations de la jeunesse étudiante, des métiers de l’architecture ou encore des thématiques annoncées par les grandes expositions internationales en témoigne sans ambiguïté : c’est ce troisième paradigme des dynamiques, des synergies et des symbioses qui (ré)émerge aujourd’hui dans les milieux architecturaux, urbains et paysagers. Au grand dam de ceux qui avaient construit leur prestige sur la maîtrise des beaux objets et pour le plus grand soulagement de celles et ceux qui devaient y vivre.

 

PROPOSITIONS

 

Ouvrir une école d’architecture pleinement tournée vers la prise en compte de l’architecture par-delà l’objet architectural. Ce devrait sans doute être un lieu poreux, radicalement formé par le contact permanent avec les dynamiques biorégionales vivantes ; au maximum ouvert à toutes et tous, hors de toute expertise excluante.

 

Favoriser la cyclicité et la réparabilité des établissements humains plus que leur « développement » en construisant des lieux où stocker les matières déconstruites ; en assouplissant les lois sur la transformation de l’existant ; en formant les populations à la réparation ordinaire de leurs habitats.

 

Créer des architectes publics, au service des populations humaines et non-humaines à la fois ; versions déployées des Conseils architecture urbanisme environnements (CAUE) actuels, aux formes et aux possibilités d’actions de terrain démultipliées.

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