"Il n’y a pas grande différence entre art et architecture", par Aires Mateus

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© DR - Francisco et Manuel Aires Mateus

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Représentants majeurs de l’architecture portugaise, les frères Francisco et Manuel Aires Mateus font actuellement l’objet d’une exposition à Tours, au Centre de création contemporaine Olivier-Debré (lire AMC n°221 de février 2013) pour lequel l’agence a remporté le concours international. Actuellement en chantier, ce bâtiment n’est pas le seul projet d’envergure de l’agence en France qui a aussi remporté le concours de la mosquée de Bordeaux. À l’occasion de la sortie du catalogue qui accompagne cette rétrospective, Manuel Aires répond à quelques questions.

Projet du Centre de création contemporaine Olivier-Debré, à Tours, Aires Mateus architectes.

 

 

Dans ce contexte général de crise, quelle est la situation des architectes au Portugal, notamment par rapport à la France ?

Manuel Aires Mateus : Si le climat économique n'est pas facile au Portugal, en revanche, les architectes ont encore la chance d'être au cœur des projets et de ne pas être dessaisis de leurs prérogatives. La profession s'inscrit dans un processus qui n'est pas tellement industriel et par conséquent, la figure de l'architecte paraît plus nécessaire. Il est à la fois un coordonnateur, un décideur, un négociateur et ce, à part entière. Son travail est perçu avec davantage d'évidence et surtout, il bénéficie d'un temps plus long pour agir. Au Portugal, il y a une réelle capacité à comprendre le temps différemment. Et c'est fondamental : l'architecture a besoin de temps ! Une autre différence avec la France, et qui n’est pas négligeable, c’est que nous avons affaire systématiquement à une seule entreprise générale. Et de fait, la gestion d’un projet est beaucoup moins complexe.

D'une certaine manière, notre pays suit la France et on peut voir comment les choses vont évoluer. On tend vers un système trop rigide et parfois déshumanisé où les normes sont relativement précises avec les lois mais ne sont pas forcément raccord avec les gens. Un système qui, malheureusement, conduit nombre d’architectes à se concentrer sur les normes et à oublier la vie quand ils construisent des logements. À ce titre l’opération Clichy-Batignolles à Paris est assez révélatrice…

Il y a quand même un côté positif dans la crise qui consiste à réfléchir sur les dépenses et à faire de véritables choix conceptuels en fonction d’un budget serré.

En France, il y a eu de grands architectes dont tout le monde connaît les noms mais il y a aussi aujourd’hui une nouvelle génération avec de grandes aspirations et un vrai désir de faire qui émerge. Les approches sont diverses mais se retrouvent dans une même volonté de se battre pour faire de la qualité. La France est un pôle culturel à part entière et doit pouvoir rayonner à travers eux. On ne peut pas l’imaginer sans une architecture digne de ce nom.

 

Quel type de programme préférez-vous ?

Manuel Aires Mateus : Nous avons une production très variée et tous les programmes nous intéressent même si nous avons une affection particulière pour la maison individuelle. On y passe 20 fois plus de temps que pour un autre projet mais il y a une relation extrêmement intense avec le client et avec le lieu. C’est passionnant de réussir à créer une échelle qui, au cas par cas, soit l’expression de différents temps de vie. Mais, plus globalement, et quelles que soient la nature et la taille du projet, ce qui nous importe est de le personnaliser. On a toujours l’idée de faire un projet unique et c’est vraiment le travail sur la vie qui nous intéresse. À chaque fois, il s’agit d’abord de découvrir la condition particulière – budgétaire, contextuelle, etc. –, qui fabriquera de l’individualité.

 

Qu’est-ce qui qualifie votre démarche architecturale ?

Manuel Aires Mateus : Chaque projet a ses spécificités et nous n’avons pas de recettes toutes faites. Dans ce sens, on pourrait presque aller jusqu’à dire qu’un projet n’est pas identifiable, pas catégoriel. D’ailleurs, dans cette perspective, nous sommes très vigilants quant à la nécessité de conserver une forme de liberté au cours de son élaboration. On ne part jamais d’une réponse préexistante et nous n’hésitons pas à reformuler le programme initial, à modifier l’échelle et les matériaux avec toujours l’idée, en arrière-fond, d’aller le plus loin possible, de nous laisser une grande marge de créativité. Il faut savoir conserver une forme d’inconnu au cours de l’élaboration d’un bâtiment, c’est vital.

La question de l’espace est au cœur de nos préoccupations architecturales. On fabrique et dessine un espace, jamais une composition de matériaux. Pour nous, la monomatérialité est primordiale car l’abstraction qu’elle fabrique rejoint celle de l’idée même de l’espace. Quelque part, on cherche à centrer du vide, à le matérialiser en le rendant perceptible. Et si j’avais à choisir, je ferais tous mes bâtiments en pierre. À ce titre, l’abbaye du Thoronet demeure pour moi une référence incontournable. Au XIXe siècle, on avait l'espoir de construire sans matière, au XXe siècle avec des moyens numériques mais, aujourd’hui, on sait qu’il est impossible de faire un espace sans matérialité. Très prosaïquement, nous pensons que la matière n’est pas une surface, c’est un champ qui n’est pas bidimensionnel et qui est intrinsèquement lié à l’espace.

La centralité de nos travaux tient vraiment à cela, à cette notion d’espace qui va de l’échelle de la maison à celle de l’urbanité.

Lors de la conception d’un projet, nous recourons à plusieurs modes de représentation afin de comprendre tous les aspects du problème. On commence par faire des dessins à la main puis des maquettes en polystyrène à très grande échelle car nous n’avons pas de passion pour la miniaturisation. Parallèlement, et ce, jusqu’à l’exécutif, le concept de base du projet est systématiquement reproduit sous la forme de diagrammes sur nos planches, de manière à garantir son identité dans le temps et à conserver une forme de continuité en tête.

L’agence commence à faire des images en 3 D, toujours dans une volonté d’exploration mais on ne peut pas dire que l’informatique nous intéresse beaucoup. Ce qui compte, c’est s’approcher du projet, le représenter pour créer des doutes, les vérifier et établir un dialogue avec lui. Il est très important de ne pas en avoir le contrôle total pour fabriquer des respirations et s’autoriser à découvrir des choses nouvelles qui vont l’enrichir.

Au fond, il n’y a pas grande différence entre art et architecture. Malheureusement, on fait très souvent la confusion entre architecture et construction. Cela entraîne une banalité de l’architecture alors qu’il faut revendiquer la dimension culturelle de notre discipline !

 

 

Chantier du Centre de création contemporaine Olivier Debré, àTours, Aires Mateus architectes. © Mathieu Dufois

 

 

  • Elke Mittmann, "L’architecture d’Aires Mateus – un lexique d’espaces". Texte du catalogue monographique de l’exposition
  • "Aires Mateus", Centre de création contemporaine Olivier-Debré Jusqu'au 30 août 2015 55, rue Marcel-Tribut, 37000 Tours
  • http://www.ccc-art.com

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