"Il persiste des réflexes qui invisibilisent les professionnelles et contre lesquels il faut lutter", collectif Architoo

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"Il persiste des réflexes qui invisibilisent les professionnelles et contre lesquels il faut lutter", collectif Architoo

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Rencontre avec plusieurs membres du collectif Architoo, composé d'enseignant·e·s-chercheur·e·s des écoles d'architecture et de paysage, un an après la publication de leur manifeste en faveur de l'égalité des genres et la parité au sein de ces établissements. Un chantier au long cours, à l'échelle de toute la profession.

AMC : Voilà un peu plus d'un an que vous avez publié votre manifeste et initié diverses actions en faveur de l'égalité des genres au sein des écoles d'architecture et de paysage françaises. Quel bilan tirez-vous de cette première année militante ?

Architoo : Les harcèlements et les discriminations de genre semblent enfin être devenues un sujet de préoccupation partagé dans les Ensa, même si le niveau de conscience et d'implication au sein des écoles connaît des gradations. Pendant très longtemps, ces sujets étaient considérés comme des problèmes sociétaux, ne concernant pas le monde de l'architecture. Ce n'est plus le cas, et même si ils sont encore rejetés par certains, ils sont enfin pris en main par beaucoup d'autres. La publicisation est plus importante, il y a des expositions et des conférences consacrées au sujet. L'instauration de chartes pour l'égalité dans les établissements d’enseignement fait notamment avancer la prise de conscience collective, mais individuellement, dans le quotidien des étudiant·e·s et des enseignant·e·s-chercheur·e·s, défendre l'égalité des genres peut être plus difficile à porter.

Nous sommes, chaque printemps, à un moment important de la vie des écoles où ont lieu les concours de recrutement des enseignant·e·s-chercheur·e·s. Il faut beaucoup d'habileté pour contrer les biais qui entravent la réussite des femmes « à compétences égales », tout particulièrement dans la discipline « Théories et pratiques de la conception architecturale et urbaine » qui demeure très majoritairement masculine. De la rédaction des profils de poste qui reconduisent les modèles de distinction actifs dans la profession, en passant par la composition des comités de sélection qui se satisfont de « tendre vers » la parité, jusqu’aux biais sexistes lors de l’examen des candidatures, les phénomènes qui conduisent à privilégier les candidats au détriment des candidates restent largement sous-estimés.

 

Quelles formes précises prend la prise de conscience des étudiant·e·s ?

Elles et ils créent des associations, organisent des campagnes d'affichage pour récolter et dénoncer des paroles discriminantes et condescendantes entendues à l'école. Leur action est centrale car si l’impulsion vient de leur côté, on peut espérer que les choses changent.

 

L'année 2021 a été marquée par la polémique autour du faible nombre de professionnelles au sein du palmarès des Albums des jeunes architectes et paysagistes 2020. Que cela révèle-t-il sur l'égalité des genres au sein de la profession, au cœur des agences ?

Le terrain de préoccupation du collectif Architoo est celui des écoles d'architecture et de paysage. D'autres associations s'intéressent à ce qui se passe au sein de la profession, comme MéMo, Mouvement pour l'Équité dans la maîtrise d'œuvre. Si nous avons pris part au débat sur l'égalité dans le palmarès des Ajap à travers un article publié sur Métropolitiques, c’est parce que les normes qui font ce prix, qui structurent le système de reconnaissance dans le monde de l'architecture, qui donnent de la légitimité à une démarche professionnelle, sont à questionner depuis les écoles. Nous devons nous interroger sur les règles implicites et explicites qui organisent notre univers, car ces prix sont des moteurs importants d'accès à la commande. Les candidates ont-elles les mêmes chances d'obtenir cette distinction ? L'engrenage de la reconnaissance commence dès l'école, dans ce que vivent et entendent les étudiant·e·s. On sait, par exemple, que les étudiantes font plus de stages que les étudiants. Est-ce l'expression d'un sentiment d'illégitimité chez les femmes ? Un des groupes de travail d'Architoo s'interroge sur les manières d'améliorer l'égalité d'expérience pendant la formation. 

Il persiste dans nos pratiques, des réflexes qui invisibilisent certaines professionnelles et contre lesquels il faut lutter. Y compris chez les femmes elles-mêmes, plus enclines à s'auto-censurer, à douter de leur légitimité à s'exprimer ou à candidater à un concours.

 

Qu'est-ce-qui explique que, dans certaines écoles, malgré des cas déclarés de harcèlement et d'agression, la parole peine encore à se libérer et des sanctions à être prises ?

Chaque école doit être dotée d'un·e  référent·e égalité jouant le rôle de sentinelle, à alerter en cas d'acte de violence. Mais la prise de parole des étudiant·e·s est parfois empêchée par la peur des sanctions, par la peur de se voir ralentir dans son cursus. Du côté des enseignant·e·s, dénoncer ces agissements est également perçu comme une prise de risque qui pourrait nuire aux relations avec les collègues. Le monde de l’architecture est étroit, ses membres occupent diverses positions en simultané – par exemple, des architectes qui enseignent sont également responsables d'agence et impliqué·e·s dans des institutions de promotion de l'architecture. Cela complexifie les relations sociales, en créant des liens complexes de subordination et d’interdépendance.

 

Quels leviers pourraient être activés pour progresser en faveur de l'égalité des genres au sein des écoles ?

De la même manière que l'indice de parité a fait son entrée dans Archigraphie, l'enquête démographique sur la profession réalisée par le CNOA, il faudrait que chaque école publie ce chiffre concernant son effectif enseignant, plus précisément l’évolution sur les trois dernières années de l’indice de parité du corps enseignant, et selon leurs statuts. Il est indispensable que les Ensa rendent public leur bilan social et que la tutelle, le ministère de la Culture, collecte et traite ces données pour suivre l'état de l'égalité au sein des établissements. Nous rencontrons une grande difficulté à documenter les inégalités statistiquement, car ces données n'existent pas et aucune institution ou organisme indépendant ne se saisit de ce chantier.

Par ailleurs, il persiste beaucoup d'opacité dans la manière dont sont résolus les cas avérés de harcèlement sexiste et sexuel. Les commissions de discipline « entre pairs » au sein de chaque école ne permettent pas de régler les problèmes. Ce modèle, inspiré des universités, n'est pas adapté à l'échelle plus petite de la communauté d'une école d'architecture.

On croit percevoir un désir d’autonomie des écoles dans le traitement de ces sujets. Mais dans un souci de cohérence et d’efficacité, le ministère de la Culture devrait piloter des rencontres publiques entre les référent·e·s des Ensa. Il faut pouvoir disposer d'un protocole clair, définissant avec précision les actions à mener selon les cas et les personnes concernées, qu’il s’agisse du public étudiant ou des personnels enseignants, chercheurs ou administratifs. Aujourd'hui, les équipes des écoles doivent se débrouiller. Il revient au ministère de combler le manque d'information de ses agent·e·s, car « naviguer à vue » pour traiter des problèmes considérés comme isolés ne permet ni d'évaluer le caractère systémique des comportements, ni de les changer en profondeur.

 

Propos recueillis par Margaux Darrieus

 

 

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