L' ARCHITECTE, MÉDECIN DE L'ESPACE

Zoom sur l'image L' ARCHITECTE, MÉDECIN DE L'ESPACE
© Paul Raftery - Pascal Rollet, architecte

Pascal Rollet est architecte (agence Lipsky + Rollet) et professeur de conception architecturale et urbaine à l’école nationale supérieure d’architecture de Grenoble ENSAG).

Le 8 avril dernier, Vincent Feltesse, président de la Communauté urbaine de Bordeaux, remettait à Aurélie Filippetti, les conclusions de la concertation nationale sur l’enseignement supérieur de l’architecture, une concertation qui n’émanait pas d’un mouvement de contestation de quelques insatisfaits mais bien d’une prise de conscience enfin partagée à tous les échelons de la gravité de la situation française(1).

Comme le rappellent les rapporteurs en préambule, la France forme deux fois moins d’architectes que ses voisins européens et consacre un budget moyen par étudiant inférieur à celui d’un étudiant de l’université. Au moment même où tout le monde s’accorde désormais à dire que les questions du logement, de la ville, des transports, de l’aménagement des territoires et des paysages, de l’équilibre entre ville et campagne, des modes de production et de répartition de l’énergie, de l’utilisation des ressources naturelles et de l’organisation spatiale de la chaîne alimentaire, sont au centre de notre société. Toutes ces questions interrogent directement l’architecture et la manière dont nous formons les générations qui devront mettre en œuvre une société soutenable. La question de l’enseignement de l’architecture apparaît désormais comme cruciale pour le devenir de nos cadres de vie, la fabrication des villes et l’intégration de nouveaux modes de vie dans un équilibre économique beaucoup plus précaire qui ne se base plus uniquement sur la notion de progrès et de croissance. On perçoit désormais qu’au travers de l’organisation spatiale de la cité, ce sont de nombreux aspects de la paix sociale qui sont en jeu.

Qu’est-ce que les évolutions en cours impliquent pour le statut de l’architecte ? Quelle nouvelle manière de définir le rôle de l’architecte dans la société pouvons-nous défendre et promouvoir étant donné le constat d’une relative incompréhension généralisée ? Quelle perspective pouvons-nous donner aux jeunes filles et aux jeunes hommes qui se sentent attirés par les métiers de l’architecture(2) ? Nous pensons qu’un déplacement de la posture revendiquée par l’architecte est nécessaire et doit accompagner le changement. En caricaturant à peine la perception que nos concitoyens ont de l’architecte, on détecte un étrange mélange d’admiration pour une fonction noble et visible dans la société (l’architecte est celui qui met en forme l’espace dans lequel nous vivons ; à ce titre il peut parfois être considéré comme un génie artistique auteur d’une œuvre magistrale) et de détestation de la personnalisation d’un rôle dont le but premier est l’intérêt général (l’architecte est celui qui se fait plaisir en réalisant son œuvre avec l’argent des autres ; à ce titre beaucoup ont souvent envie de le pendre ; on le désigne alors à la vindicte populaire soit comme « un imbécile qui oublie toujours les escaliers », soit comme le responsable de tous les inconforts subis par les habitants ; preuve en est, « très peu osent habiter dans ce qu’ils construisent » !).

 

Impasse sociétale

 

Cette tension entre des perceptions paroxystiques opposées conduit à une impasse sociétale majeure : tout le monde ressent l’importance de ce rôle, mais personne ne veut payer le vrai prix correspondant au travail énorme qu’il représente de peur de financer un détournement à des fins personnelles. Tout le monde intègre dans son bilan le fait que la passion et la rétribution par la gloire compenserait le sacrifice d’une vie consacrée à « pré – voir » (littéralement : « voir avant ») pour les autres ce à quoi le monde dans lequel nous vivons pourrait ressembler demain. C’est une escroquerie basée sur une analyse tordue des rôles de chacun ! C’est une équation économique impossible à résoudre dont nous paierons les conséquences au prix le plus fort, car ne pas faire aujourd’hui ce qui aurait déjà dû être fait hier sera débité directement sur le compte de nos descendants… Si nous faisons ce pas de côté auquel nous invite un géographe comme Michel Lussault, en envisageant l’architecture – comme l’urbanisme et la pensée sur l’aménagement du territoire – en tant qu’une réflexion sur la vulnérabilité de la condition spatiale humaine(3) ; si nous acceptons d’élargir notre pensée au point qu’elle embrasse le confort et la santé des habitants dans le champs de l’architecture ; si nous embarquons dans notre réflexion tous les paramètres qui concernent les comportements, les gestes, les perceptions et les émotions qui conduisent, animent et sont ressenties par les corps humains habitant en un lieu donné, dans un milieu donné, alors apparaît la possibilité de penser le rôle de l’architecte comme autre que celui du bâtisseur-artiste mi technicien et mi démiurge, ou encore celle du chef d’orchestre auteur-compositeur (parfois interprète) maîtrisant la technique de composition autant que la coordination des instruments, qui dominent actuellement. En concevant l’architecte comme celui qui prend soin des espaces habités, en collaboration avec d’autres spécialistes, alors apparaît une possible posture qui ferait désormais de l’architecte un médecin de l’espace. Pour s’occuper d’organiser et de rendre habitable l’espace urbain, l’espace architectural, le territoire où se développent les établissements humains, l’architecte doit, comme un médecin, posséder des compétences de diagnostic, des connaissances concernant les remèdes disponibles, et un savoir-faire de prescription pour améliorer, transformer ou simplement maintenir en équilibre une situation d’habiter donnée.

Cette « médecine spatiale » qui s’incarne dans des situations très locales sous la forme de projets spécifiques proposant une concrétisation formelle et matérielle choisie parmi une infinité de possibles, comporte une responsabilité collective du corps des architectes vis-à-vis de la qualité du cadre de vie qui s’apparente fortement à celle du corps médical vis-à-vis de la santé publique. On pourrait dire que les médecins s’occupent de la santé des individus en regardant ce qui se passe à l’intérieur des corps tout en intégrant les facteurs extérieurs qui peuvent déséquilibrer les métabolismes internes, quand les architectes s’occupent de cette même santé en intervenant sur ce qui se passe autour des corps tout en intégrant les effets intérieurs de l’environnement sur ces mêmes métabolismes. Un même objet d’étude, un même objectif, deux angles d’approches opposés mais forcément complémentaires !

 

Santé collective

 

Aujourd’hui, après des décennies passées à survaloriser la créativité personnelle (qu’il ne s’agit nullement de dévaloriser mais seulement de ramener à son juste étiage), cette dimension collective, impose une inflexion dans la posture de l’architecte. Comme le dit Chris Younes, « s’il veut pouvoir penser l’habitation, obligation lui est faite de penser la cohabitation ». Et, comme l’ajoute Michel Lussault, s’il doit penser l’habiter à l’échelle collective, il doit imaginer « les petites républiques de la cohabitation… » La prise en compte de l’intérêt collectif débouche inévitablement sur l’engagement politique au sens de « s’occuper de la chose publique » et sur l’économie au sens premier de « gérer la maison commune ».

Ne voilà donc pas un programme enthousiasmant ? Les outils, les remèdes, les prophylaxies dont dispose l’architecte pour maintenir l’espace habité en bonne santé, sont, bien entendu, de nature radicalement différentes de ce que nous entendons par « médecine » dans un pays shooté au cartésianisme, au positivisme scientifique et aux antidépresseurs. L’architecte travaille dans le champ culturel. Il oriente et met en place des énergies subtiles qui donnent aux lieux qu’il conçoit ce supplément d’âme qu’il traque à travers chaque projet. Il organise des ambiances et des stimulations symboliques au travers de dispositifs spatiaux et matériels lourds qui constituent une enveloppe conçue pour abriter et permettre le développement de la vie. Nous devons donc former les nouvelles générations à cette pratique de la santé collective au travers d’un travail en équipes pluridisciplinaires dans lesquelles ils auront la place et la responsabilité particulière des pré-visionnaires : ceux qui voit avant les autres, ceux qui sont capables d’intégrer toutes les données, tous les paramètres, dans une vision globale partagée de l’environnement le plus propice au franchissement d’un niveau supplémentaire de la complexité de la vie dans l’histoire de l’évolution humaine, en relation osmotique avec la planète qui constitue notre habitat. C’est donc bien d’une mutation qu’il s’agit : les architectes doivent en quelque sorte devenir une version urbaine des « precogs » que Steven Spielberg nous décrit dans Minority Report, consacrant leurs dons à la prévision quotidienne de l’espace habité de notre futur immédiat. Peut-être devrions-nous à ce titre définitivement adopter l’expression anglo-saxonne environmental designer qui dit mieux, et de façon plus large, ce que nous cherchons à rassembler ici sur la seule figure de l’architecte. Il n’en reste pas moins qu’au-delà des mots qui s’envolent, c’est bien sur nos actions et sur leurs résultats concrets que nous seront jugés par nos descendants. C’est donc ici et maintenant que nous devons changer les choses. C’est en nous changeant nous-mêmes que nous amorçons le changement nécessaire…

 

1. Déclenchée notamment par la lettre ouverte aux élus, adressée par les directeurs des ENSA de France en mai 2012.
2. Plus de 47 000 dossiers de demande d’inscription en 2012, à rapprocher des 49 000 candidats pour entrer en médecine.
3. L’avènement du monde, essai sur l’habitation humaine de la terre, Michel Lussault. Ed. Seuil. 2013.

Réagissez à cet article

Saisissez le code de sécurité*

Saisir le code

*Informations obligatoires

Erik Giudice

Erik Giudice - EGA

27/05/2019

D’origine italo-­suédoise, Erik Giudice, diplômé de l’Ensa Paris-Belleville en 2001, a installé son agence, EGA, à Paris XIe et à ­Stockholm. Fondée par l'architecte Erik Giudice, l'agence EGA compte une trentaine de […]

Le réaménagement du site de la tour Eiffel, prévu pour 2024, par Gustafson Porter + Bowman

D'ici les Jeux Olympiques de 2024, la tour Eiffel […]

27/05/2019

Parmi les quatre projets encore en lisse pour le réaménagement du site de la tour Eiffel à Paris, c'est finalement celui de l'architecte et paysagiste américaine Kathryn Gustafson, baptisé "One", qui a été retenu par la mairie de […]

Workforce

Dans l’Oise, 3e édition d’Usimages, biennale […]

24/05/2019

Jusqu’au 15 juin 2019 se déroule la 3e biennale de photographie consacrée au patrimoine industriel Usimages. Organisée par l’agglomération Creil Sud Oise, avec le concours de Diaphane, pôle photographique en Hauts-de-France, elle interroge cette […]

Patrick Bouchain, l'architecture comme relation. Texte d'Abdelkader Damani. Postface de Pierre Frey

L'inventaire de Patrick Bouchain - Livre

24/05/2019

S'il fait des émules toujours plus nombreux, Patrick Bouchain, grand prix de l'Urbanisme 2019 demeure une figure unique dans le paysage des architectes français. Inclassable, il pourrait passer pour un gourou tant il est passé maître dans l'art de captiver ses […]

AL_A - Extension du musée Victoria & Albert, à Londres

L'extension du musée Victoria & Albert, à Londres, […]

23/05/2019

Plus grand musée d’art et de design au monde, le V&A abrite une collection permanente de plus de 2,3 millions d’objets couvrant plus de 5 000 ans de créativité humaine. En 2017, il a fait l'objet d'une extension, dont le projet a été […]

Rendez-vous à suivre

Neuf rendez-vous d'architecture, du 23 au 29 mai

23/05/2019

Expos, conférences, visites… les rendez-vous sélectionnés cette semaine par la rédaction d'AMC. Biennale internationale des métiers d’art et de la création Du 22 au 26 mai, au Grand Palais, à Paris revelations-grandpalais.com […]

Une marque

Groupe Moniteur Infopro Digital

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus