L’ARCHITECTURE, CE QUI FAIT SCÈNE AVANT LE CINÉMA PAR ALAIN GUIHEUX*

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© Alain Guiheux - Alain Guiheux, architecte

La Biennale de Venise 2014 aurait pu être sauvée par le cinéma, si celui-ci ne s'y substituait pas de façon strictement illustrative. Le cinéma est l'outil par excellence de représentation de l'architecture parce qu'il déplace le face à face avec le dessin ou la maquette, parce que l'on s'y déplace dans l'espace des images.

Le dispositif est ce qui permet de relier ou de franchir, de voir et de cacher, d’aimer ou d’espionner, de montrer ou d’admirer, de séduire ou de sidérer, de se rassembler et se séparer, de se déchirer, maintenir en vie et de se reproduire. Le dispositif architecture rend possible toutes les histoires que les humains se racontent.

Nous attendions une mise en évidence des fondamentaux de l’architecture et de leur capacité à nous transformer au même titre que l’ensemble des fabrications humaines, autrement dit que la Biennale de Venise s’investisse sur les dispositifs de l’architecture.

Pas de cinéma sans porte à claquer

On sait depuis bientôt deux décennies que l’exposition d’architecture ne peut être sauvée que par le cinéma, tout à la fois parce que l’expérience de l’édifice peut être redonnée dans la projection – de la maison, de ce qui s’y passe, et du spectateur aussi – et dans la scénographie du cinéma qui installe le visiteur au cœur de la scène, comme l’avait compris Louis II de Bavière naviguant sur son cygne pour écouter Wagner et les Situationnistes qui en ont décrit la « situation ». Bien avant le "Caesar" de Las Vegas, Louis II avait installé l’architecture à l’ère du cinéma.

Le cinéma est l’outil de représentation de l’architecture parce qu’il déplace le face à face avec le dessin ou la maquette, parce que l’on s’y déplace dans l’espace des images, ce qu’avait montré Toyo Ito dans l’exposition magistrale que fut « Visions of Japan » au V&A de Londres (1991). L’exposition montrait aussi les limites que connaîtrait l’architecture à se dissoudre dans ses effets de lumières et à se perdre dans ses boîtes ou hangars à sensations. Dominique Paini à Beaubourg, Alain Fleischer au Grand Palais, nous-mêmes pour dans la « Ville qui faits signes » au Fresnoy - Lille 2004 avons largement montré ce qu’il en est de l’exposition du cinéma par le cinéma. L’exposition par le cinéma crée une figure entre le théâtre et la vie ordinaire en intégrant le spectateur dans une expérience à laquelle il participe. Koolhaas à la Biennale de Venise y ajoute la présence de danseurs, de tous âges et associant professionnels et non professionnels qui donnent la présence métaphorique des absents, les acteurs et habitants. L’exposition des danseurs – non pour ce qu’ils font mais pour leur présence – crée une architecture de l’exposition, sa scénographie, ils créent la possibilité de l’exposition et réinstallent l’architecture comme scène.

Le plus proche de l’architecture est donc le cinéma, cette machine qui ne peut se passer d’architecture et simultanément en révèle la puissance. Il n’y a pas de cinéma sans porte à ouvrir ou claquer ni escalier à dévaler, sans cabane où emmener la mariée, sans terrasse où promener sa solitude, sans fenêtre pour faire voir son baiser, sans mur de Venise où dire son mépris de la sociologie de la vie quotidienne, sans vitre qui explose, sans couloir qui enferme ou libère, sans cadre avec ou sans fenêtre, qui coulisse, avec ou sans volet qui s’ouvre à la vie, sans balcon qui dicte sa loi ou d’où l’on tombe. Aucun plan cinématographique ne saurait exister longtemps sans architecture.

La Biennale d’architecture aurait ainsi pu être sauvée par le cinéma, sauf que celui-ci en s’y substituant strictement et uniquement illustrativement, confine au pessimisme noir.

Cet alphabet universel du cinéma qu’est l’architecture ne vaut que parce que l’on en fait, à savoir sa transformation en dispositif architectural et précisément cinématographique. C’est le cinéma qui fait l’architecture et non l’alphabet qui la compose, les scènes et les actions qui s’y jouent et non les « Eléments » de Guadet.

Alors que cette démonstration est faite (involontairement) dans l’entrée de la Biennale, dans un collage où tout fragment est substituable à un autre à l’infini, on s’attendrait à voir posée la question qui vaut, à savoir : qu’est-ce qui fait cinéma dans l’architecture avant le cinéma ? Nous pourrions dire également, qu’est ce qui fait scénario dans l’architecture avant le scénario, avant la scène et les acteurs ? Qu’est-ce-qui fait cinéma dans l’architecture avant que l’on y joue ?

« L’architecture avant le cinéma » n’est pas réductible à la scénographie théâtrale, elle en est même strictement l’inverse. Alors que la scénographie « représente » la pièce écrite et déjà là, « l’architecture avant le cinéma » invente l’action à venir. Cette inversion définit en propre la fonction de l’architecture.

Tenter d’y répondre, se demander ce qui fait scène avant le jeu. Koolhaas y a autrefois répondu dans plusieurs de ses réalisations : l’alignement de la piscine de la villa d’All Ava sur la tour Eiffel, la montée de l’infirme dans le monte-charge de la villa de Floirac, la lumière et la tombée du jour dans la salle de spectacle musical de Porto…. L’architecture des défilés et des cérémonies, propices aux démonstrations des grands escaliers et des alignements, ou ce qui deviendra la promenade architecturale au 20°siècle, appartiennent au « déjà cinéma » avant le cinéma.

L'architecture avant le cinéma, avant ce qui se passe, dépasse la question de l'opposition si ancienne que se posent encore quelques architectes de la forme et de l'usage et de leurs relations. L'architecture avant le cinéma ouvre et oriente les actions, elle déclenche les possibles, les scénarios.

Retour à l'ordre

Nous sommes là très loin de de la tautologie communicante des « Eléments de l’architecture » qui voudraient nous faire croire publicitairement au retour du traité d’architecture (et bientôt du code Guadet sur lesquels les jeunes architectes devaient jurer leur fidélité à l’ordre ?). Le retour à l’ordre koolhaasien s’appuie sur un air du temps de crise (et de succès des populismes) pour promouvoir le succès de sa réaction architecturale qui colle au temps. La Biennale vient confirmer le retour d’un Style International mâtiné de fantaisies sérieuses de façades pour banquiers : après le bling-bling des stars architectes ou en devenir (absentes de la Biennale, c’est la qualité calculée de l’événement), place aux agences OMA ou SOM.

Fausse mythologie

En ce sens, cette Biennale est l’indispensable partenaire de la Biennale précédente, le commissariat de David Chipperfield, qui réinstallait les habitudes de la tradition : le bon usage, la bonne construction, la beauté raisonnable des conventions.

Loin de l’engagement immédiat de « Présence du passé » – la Biennale inaugurale de la postmodernité de 1980 – nous sommes loin aussi, avec la promotion de l’Eternel Présent version 2014, de l’expérimentation du contemporain et de ses considérations inactuelles que nous avions naïvement cru partager jusqu’à Porto ou Seattle. Le bon mot paradoxal auquel l’architecte nous avait habitués est devenu la norme médiatique.

Cette veine populiste communicante de la Biennale – tout le monde comprend enfin ce qu’est l’architecture au travers de ses éléments – se retourne contre elle également dans « Monditalia », la présentation de l’Italie principalement au travers de son cinéma qui ponctue la galerie de l’Arsenal.

La reconstruction d’une Italie depuis l’après-guerre au travers du cinéma et de quelques événements trop souvent dignes de Berlusconi ne peut que paraître ridicule, une fausse mythologie sans distance et proprement inacceptable pour les Italiens comme pour les Européens. Après l’architecte touriste d’un « Lagos exotique », c’est l’Italie du touriste cinéphile mondialisé qui, comme tout personnage mondialisé, a besoin de retrouver un régionalisme dans ses stations : pour le coup, à nouveau un « cliché ». Koolhaas maintenant régionaliste substitue le cinéma à l’architectonique, il prend la relève de l’architectonique régionale de Kenneth Frampton.

Certains pavillons lui emboîtent le pas, telle la France qui s’acharne pour la énième fois, à Venise comme à Paris, à montrer, quasi comme chaque deux ans, sans aucune recherche ni matériau nouveau et bien à la limite de l’escroquerie, son industrie passée du bâtiment, les grands ensembles et Jean Prouvé. Le « cancre » Tati aurait bien ri de cette répétition de  répétition officielle : quasi une satyre burlesque du travail à la chaine... L'appel au cinéma est comme chez Koolhaas est supposé plus communicant et efficace. Mais la transformation de la maison de « Mon oncle » en maquette est purement illustrative et tout à la fois contre-sens et contre emploi: la maquette ne remplace pas le film et le film n'est pas une architecture. Le procédé est un retour en arrière, lorsque les musées du cinéma nous montraient les décors et costumes et non les films. A l’heure du Nouveau Roman et de la distanciation, maître de l’observation des déplacements et des gestes, du temps et de la scénographie des plans larges, des sons décalés, Tati héritier de René Clair et de Chaplin, invente les « éléments »de l’extase de la villa Arpel bien en dehors de l’architecture dite « moderne »: le poisson, les portes et meubles automatiques, les sols qui empêchent de marcher, le mobilier inhospitalier, les « yeux » quasi post-modernes de la maison, les objets ménagers réactifs qui réarticulent et désarticulent les comportements ordinaires.

 

A l’ère de la mondialisation, chaque pavillon pouvait se construire un thème international, le Japon l’a fait à sa manière au travers des actions de communication et de promotion d’Arata Isozaki, d’où ont émergé au monde Tadao Ando et Toyo Ito, mais aussi Rem Koolhaas.

* Alain Guiheux est architecte, créateur de la collection d'architecture du Centre Pompidou

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