L'arrivée de Bofill en France : la version de Paul Chemetov, témoin direct

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Projet pour Évry, 1972.

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L'architecte Paul Chemetov réagit à la publication de l'article signé Jean-Louis Violeau, revenant sur les premiers pas de Ricardo Bofill en France.

Le dernier numéro d'AMC, sur une double page (n° 248, février 2016, p. 18-19), fait le récit de l'arrivée de Ricardo Bofill en France. Je suis cité par l'auteur, Jean-Louis Violeau, comme la caution « flamboyante » de cette irruption sur la scène architecturale, médiatique et technocratique française. Celui-ci n'a pas été le témoin direct de ces aventures, qui se déroulent de 1968 à 1974. Il pourrait en être l'historien : croiser les sources et les vérifier. Or il se réfère au seul Jean-Eudes Roullier, personnage central des villes nouvelles, certes, mais dont l'interview par Sabine Effosse date de 2002, trente ans après les faits. Témoin direct, -j'aimerais tirer la morale de cette fable.

 

Les villes nouvelles furent pensées comme un moyen de se libérer du pouvoir des maires de banlieue et des complexités du périurbain, pour se projeter sur les terres agricoles de communes sans grand poids politique. Grâce à Paul Delouvrier et sa petite équipe, inspecteurs des finances, énarques ou X-Ponts, portés par le formidable essor des Trente Glorieuses, l'investissement dans les villes nouvelles a dépassé, et de beaucoup, ce qu'il est aujourd'hui prévu de dépenser pour les métropoles françaises, même en y incluant le rand Paris. C'est cela que Bofill a immédiatement saisi en France et c'est pourquoi il a séduit ceux qui ne demandaient qu'à l'être.

 

Jean-Louis Violeau est sociologue, reconnu par ses pairs. Ce qui aurait dû le frapper à la lecture des interviews de Sabine Effosse, c'est le besoin de mécénat de tout pouvoir, pour se gratifier de ce qu'il ne maîtrise pas, de ce qui lui échappe, sauf à en provoquer la commande. Bofill en son temps répondit à ce manque, comme les stars hollandaises, japonaises ou danoises de nos jours. Leur exotisme fascine la noblesse d'État et lui donne le sentiment d'agir à l'échelle de la planète, sans être confinée au seul cadre hexagonal : « On cherchait à sortir du climat de l'architecture française », dit Roullier. La noblesse d'État, qui ne peut rivaliser en fortune ou en prodigalités avec un Bernard Arnault ou un François Pinault, peut cependant retirer, de ses choix architecturaux, un bénéfice social et culturel.

 

Ceci dit, venons-en aux faits. En 1968, l'AUA reçoit commande d'une étude portant sur la création architecturale et l'industrialisation. J'en suis chargé, sans doute parce que dans le même temps, j'avais intitulé mon cours à Strasbourg « Architecture de production industrielle ». Nous décidâmes de comparer, en Europe et en Amérique du Nord, les recherches qui nous paraissaient exemplaires : celles de John Habraken en Hollande, Otto Steidle en Allemagne, Moshe Safdie au Canada, et Ricardo Bofill en Espagne. Ce n'est pas à l'occasion du concours d'Évry que je « croise » (sic) Bofill, mais dans le cadre de cette étude.

 

Bofill était, en ces temps, un architecte moderne. Son projet de Reus en témoigne, comme les bâtiments en brique construits à Barcelone. Quand fut lancé le concours d'Évry en 1972, André Lalande, patron de la ville nouvelle, nous dit, peut-être poussé par Jean-Eudes Roullier, qu'il serait bon que nous pimentions notre équipe par quelque star étrangère. On voit que les choses ont peu changé. Le projet d'Évry confronta la mégastructure de l'AUA et la place de Bofill, qui sous l'influence de Manolo Nunez, virait au gothique.

 

Bofill, dont on ne peut nier l'intelligence, assumait sa posture d'architecte du prince et son rapport au pouvoir. En France, il fut fasciné à la fois par l'administration et la préfabrication lourde. Mais il comprit aussi qu'il fallait, avec ces atouts, répondre à la nostalgie monarchique d'un pays qui avait décapité son roi : « Versailles pour le peuple » fut son slogan.

 

Les Arcades du lac, le théâtre d'Abraxas, la défunte petite cathédrale de Cergy, le projet des Halles, dont quelques travées furent construites et détruites, la place de Catalogne, donnée en lot de consolation, en sont les traces construites. Rohmer comme Mocky, dans leurs films, ont utilisé ces décors d'un temps, d'une époque, d'un milieu.

 

Bofill invitait ses visiteurs pour les week-ends à Cadaqués. Je n'en fus pas, mais il fut mon hôte à Paris. Nous restâmes en amitié jusqu'à une soirée mémorable, où Bofill déclara à l'AUA, médusé, que lui savait y faire, et pas nous. Il nous remerciait de l'avoir introduit en France, mais lui savait diriger des équipes. Or il n'y avait pas de chef à l'AUA, libre association d'individualités. Voilà donc l'histoire et non la légende rapportée dans AMC.

 

Mais peu importe au fond, la seule réponse que je peux faire au nom de l'AUA comme au mien, c'est de confronter deux documents : la maquette du concours d'Évry pour lequel Bofill collabora avec nous et l'image de l'un des ensembles qu'il réalisa seul dans les villes nouvelles. Qui fut versatile et qui fut Versaillais (pour le peuple) ? À chacun de se faire sa propre opinion. Mais on ne saurait mieux résumer cette histoire que Jean-Louis Violeau dans sa conclusion : « Chacun aura trouvé, en ces années-là chez Bofill, ce qu'il était venu y chercher. »

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Plan du projet des Halles à Paris (Ricardo Bofill, 1974).

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