DOSSIER

"L'image ment" : Alain Sarfati, architecte, réagit au débat sur la Samaritaine

 

Faut-il s’engager dans la polémique et savoir si l’architecture doit «s’intégrer» ou «s’insérer», si «l’altérité» est plus intéressante que le mépris, si l’homogène est plus beau que l’hétérogène? L’histoire de l’architecture est faite de ces débats entre les anciens et les modernes.

 

Pour moi, il existe un vrai problème qu’il est temps d’aborder: c’est la réforme du permis de construire, un permis tout à la fois plus ouvert et plus concerté, c’est une invitation à rendre les architectes plus responsables de leurs œuvres. Il faut définir clairement le droit des tiers, mais surtout commencer par dialoguer, informer, avant de dessiner, ne pas tomber dans le piège du «proposez-moi d’abord une jolie façade, une belle perspective!». L’Architecture se partage: elle s’écrit, s’explique, se dessine, se construit, se vit. Il en résultera peut-être une nouvelle façon de penser une architecture plus attentionnée, plus intentionnée.

 

Plusieurs sujets font l’actualité de l’architecture aujourd’hui et le débat pourrait porter sur des questions de modernité ou d’urbanité. On passe du dossier des tours à celui du rapport à l’histoire, moi je propose d’ouvrir le dossier des procédures. De la fondation Louis-Vuitton à la Philharmonie de Paris, en passant par la tour Triangle ou la canopée des Halles, les sujets se bousculent et nourrissent toutes les controverses.

 

On pourrait croire qu’il s’agit de questions d’esthétique, de goût ou d’idéologie… Je pense qu’il s’agit d’une question de procédure. On demande à un architecte, dans le cadre d’un permis de construire, de montrer une façade, une image, qui représente une réalité à venir alors même que le projet, dans sa démarche, ne fait que commencer. Le problème est celui d’une représentation que l’on prend pour argent comptant. L’architecture devient transparente, elle ment, elle devient le contraire de ce que l’on peut attendre. Dans l’espoir d’échapper à la critique, l’architecture se réfugie «dans la disparition», ou alors elle devient «verte»,  ce qui n’est pas mieux. La déception sera pour plus tard. Les images numériques permettent de faire des tours transparentes et miroitantes. Comment croire à ce qui est représenté? L’architecture s’est-elle rendue à ce point dépendante de l’outil informatique qu’elle en perd la notion de sens? Ou s’agit-il plus simplement d’un oubli, une amnésie passagère: l’architecture doit rendre compte d’une position sociale et urbaine, bien au-delà de la seule technique.

 

En fait, il est très difficile de répondre aux attentes et aux exigences du permis de construire autrement qu’en produisant «un leurre», car à ce stade des études, le risque est trop grand de voir une «commission» piétiner des mois de travail. L’architecte qui s’engage dans un projet, le vit, non comme une image mais comme un processus qui va aller en s’ajustant au programme, au contexte, aux conditions techniques de réalisation. Cela suppose un investissement incompatible avec la seule appréciation «esthétique». Alors, dans le meilleur des cas, l’architecte raisonne stratégiquement et, comme le repentir est impossible (pas de modificatif du permis de construire car le risque du recours est bien trop important), on se retrouve avec des réalisations décevantes. Le leurre devient le début et la fin de l’architecture. En rendant difficile la possibilité d’introduire des modifications en cours d’élaboration de projet et en ne prévoyant aucune concertation préalable, la procédure actuelle mène inexorablement à des solutions moyennes, grises et sans innovation. Elle génère une incertitude et une appréhension du maître d’œuvre et du maître d’ouvrage et engendre la tricherie par l’image en voulant proposer un projet dont la façade est le début et non l’aboutissement d’une vraie démarche architecturale.

 

La bonne architecture ne sort pas d’un chapeau, elle se mûrit, se révèle avec le temps nécessaire à son élaboration. La réalisation ne doit pas ressembler à la maquette, elle doit être plus belle qu’elle. La défiance à l’égard de l’image est légitime et c’est bien la confusion entre une image de plus en plus réaliste, mais de plus en plus loin de la réalité, qui introduit le malentendu. Il faut faire confiance, redonner confiance aux architectes et accepter que l’architecture soit nécessairement porteuse de nouveauté et d’innovation. Pas étonnant que des projets aussi importants que la tour Triangle ou la Samaritaine se heurtent à l’incompréhension du public. Reste à savoir si les architectes eux-mêmes sont convaincus de la qualité de leurs propositions élaborées dans ce contexte.

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  • Le 12/02/2015 à 11h22

    Humblement ce que je pressens c'est qu'un autre modèle économique est en train de naitre qui permettra à tous acteurs visant à créer de la valeur sur l'actif immobilier, de participer collectivement à un objectif commun répondant à la logique de l'intérêt général mais aussi d'intérêts économiques privés Ces acteurs sont et seront plus encore animés d'une envie de faire autrement, d'agir avec enthousiasme, sans dogmatisme, et j'aime à penser que j'en fais partie ! rien ne demeure tout devient Patrick BLANCHETON

  • Le 12/02/2015 à 11h21

    Alors je ne sais pas si l'image déforme la réalité, si le PC doit être revu (ce qui me semble difficile dans un climat ou rien ne bouge ....), s'il faut bousculer les dictâtes esthétiques, développer la démocratie participative sur l'écriture de la ville (tous architectes ?!), ouvrir d'autres horizons, d'autres méthodes d'accès à la commande pour les architectes et autres prestataires intellectuels qui ne sont retenus qu'après compétition, concours, appel à manifestions d'intérêt, appel à idées , et plus encore .... Mode opératoire ne permettant pas une intelligence collective et une valorisation de l'acte de "créationrconceptionéalisation".... a suivre ......

  • Le 12/02/2015 à 11h21

    Bonjour, je ne suis pas architecte,.... je vis l'architecture ! et depuis que je m'intéresse à cette discipline j'entends ce discours et cette litanie lancinante entre tous les acteurs de l'acte de penser et de construire la ville sous toutes ces dimensions ! ceci est épuisant :-) Il est vrai que hystérie collective qui se repends fait à minima des débats et des publications, cependant en tant qu'observateur éclairé je constate que les différents acteurs de la chaine de valeur de l'acte de construire, puis d'habiter ont des intérêts divergents , contradictoires, voire intéressés! Entre les "payeurs" qui sont dans une logique "tout économique" étouffés par des contraintes réglementaires toujours plus "greenwashing" dans notre et beau pays, des architectes réduits pour la plupart à obtempérer pour avoir accès à une commande économiquement peu rentable (paupérisation de la profession d'architecte...hélas)et toujours plus incertaine suite à des processus de sélection/attribution d'un autre âge et les associations de citoyens qui sont de vrais activistes de leur propres causes; il est vrai que tout cela n'invite pas à une intelligence collective qui permettrai à tous à chacun de s'y retrouver. Je ne parle même pas des acteurs de la maitrise d'œuvre de conception et des entreprises de réalisation qui doivent composer dans un processus séquentiel, ou le frottement est à l'origine de coût cachés économiquement non acceptables par la maitrise d'ouvrage (business model/business plan)...et in fine payés par l'acquéreur ou l'utilisateur de ce "bel" objet architectural enfin réalisé !! a suivre .....

  • Le 10/02/2015 à 10h33

    enfin une réflexion sur l'omniprésence de l'image informatique qui piège les architectes... Il manque encore la vraie définition de la créativité, qui est la réponse la plus intelligente aux données multiples, et donc au site... En effet, ce n'est pas en appliquant un catalogue de fournisseur verrier, en remplaçant la composition par l'empilage de verre ou de verdure que l'on fait preuve d'inventivité, mais en transposant, sublimant une corniche, un bandeau, une alternance plein-vide, un rythme musical, en un nouveau sens que l'on fait de l'architecture... L'angle droit de l'acrotère moderniste, la façade lissée, ne génèrent rien d'autres depuis un demi-siècle que des coulures noires, à peine l'année d'achèvement écoulée...

  • Le 10/02/2015 à 08h08

    Il y avais longtemps que je n'avais pas lu une analyse de la situation aussi juste (donc simple a comprendre). Alain SARFATI soulève le point crucial de la procédure du PC et par voie de conséquence toutes les démarches et procédures juridiques qui s'y rattachent (compromis de vente, recours, etc. ...). Il faut s'engager sur un combat qui tende réformer cette procédure et que ce combat soit mené par des professionnels qui pratiquent et non par des technocrates qui n'ont pas l’expérience du terrain administratif.

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