L’ornement est-il toujours un crime ?

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Stade olympique de Pékin, Herzog & de Meuron, 2008

La profusion de façades ornementales dans l’architecture contemporaine impose à nouveau de questionner les critiques formulées il y a plus de 100 ans. Le décor ou recouvrement de façade, qualifié alors d’inutile et d’artifice par Adolf Loos puis le mouvement moderne, alimente encore le débat aujourd’hui. La façade ornementale participe depuis toujours à la maîtrise de l’image d’un bâtiment, préoccupation principale de tous les professionnels. Et si les architectes se doivent d’établir des liens entre leurs constructions et leur contexte urbain et culturel (technologique, environnemental, politique) alors l’architecture est une forme de communication de l’époque dans laquelle ils évoluent. Mais il n’existe pas de langage commun pour se lier à la culture ambiante. À chacun d’inventer une forme d’expressivité selon les moyens disponibles. Depuis les modernes, beaucoup sont mal à l’aise avec la représentativité des édifices mais la façade ornementale reste un médium pour la façonner, bien qu’elle ne le soit plus dans les mêmes termes que celle qui fut incriminée à l’époque. Des différences de forme et de sens qui relancent continuellement les discussions sur cet acte supposé criminel.

Caractéristiques physiques

De petites pièces de sculpture appliquées en façade, les ornements sont aujourd’hui devenus surfaciques. Ne se situant plus en des endroits précis, ils épousent désormais l’entièreté de la paroi pour constituer la peau de l’édifice. Parfois jusqu’à ce que la frontière entre la surface et son habillage disparaisse et que l’ornement ne fasse plus qu’un avec l’ensemble bâti. Déjouant au passage la critique moderne de l’inutilité, il peut devenir le système porteur d’un édifice et sa vêture, comme dans le cas de la structure exosquelette du stade de Pékin d’Herzog&de Meuron. Enfin, loin des figures isolées qui composaient les décors historiques (corniches, feuilles d’acanthe), le ressort des nouvelles façades ornementales est la répétition d’un motif. Figuratifs ou non, dessins géométriques ou écritures, la reproduction à l’infini des mêmes formes relevant presque de l’obsession, en font une couverture qui tend à l’abstraction hypnotique. Grâce à des technologies toujours plus performantes (la conception assistée par ordinateur, notamment) ces possibilités graphiques se démultiplient. Des matériaux nouveaux, parfois même inventés pour l’occasion, et leur mise en œuvre selon des formes complexes deviennent possibles et permettent à l’architecte de développer une ornementation exclusive pour chaque projet.

Épaisseur symbolique

Cette personnalisation du décor rejoint le rôle premier de l’ornement qui est l’identification d’un édifice. La façade ornementale, dans son application historique comme actuelle, contribue à la reconnaissance d’un ensemble bâti. « Parmi les fonctions traditionnelles de l’ornement figurait autrefois celle d’annoncer au monde la qualité et le rang du propriétaire »1, rappelle l’architecte et historien Antoine Picon. Aujourd’hui, l’ornementation comme symbole de richesse est également une réponse à un souci de communication. Moyen de distinguer un bâtiment dans son contexte, il sert à l’identification du maître d’ouvrage ou de l’équipement destiné à attirer le public, à l’image des nombreux flagship stores (magasins amiraux) ou sièges sociaux couverts de riches enveloppes réalisés pour des entreprises privées, comme l’immeuble Hermès de Renzo Piano, à Tokyo. Le cas s’étend également des grands musées aux plus petites salles de spectacles et autres programmes publics où l’originalité de la peau sert à différencier le bâtiment dans la ville. Ainsi, les débords de la toiture parée de céramique multicolore du marché Sainte-Catherine de Barcelone par Enric Miralles et Benedetta Tagliabue, signalent la halle aux passants de la rue tout en constituant une cinquième façade de qualité visible des immeubles alentour. Quant aux motifs qui habillent ces peaux ornementales, ils apparaissent souvent comme un moyen de retrouver l’histoire d’un territoire et d’une culture, comme les moucharabiehs high-tech de l’IMA imaginés par Jean Nouvel et Architecture-Studio. Ces dessins sont alors l’aboutissement d’une démarche archéologique. Il n’est plus question de se contenter d’appliquer une image empruntée ailleurs sur une surface plane. Chargée de sens, l’ornementation devient une réponse architecturale contextuelle. Alors paradoxalement, si les technologies d’aujourd’hui permettent d’affiner la structure de l’enveloppe, l’ornement qui la couvre se charge de lui redonner de l’épaisseur symbolique.

L’architecte, l’ingénieur et l’artisan

Pour Antoine Picon, en utilisant des technologies toujours plus élaborées pour produire les ornements (notamment la machine à commande numérique pour réaliser des formes complexes), les architectes tentent parfois de « se subsituer à l’artisan et à l’ouvrier en leur ôtant définitivement tout pouvoir sur leur création »2. Mais la recherche autour de l’ornement permet également de redécouvrir des savoir-faire peu exploités, voire oubliés faute d’investissement économique dans la façade. La réalisation des desseins ornementaux des architectes impose en effet une connaissance accrue des matériaux et de leurs capacités. Pour cela, les échanges avec l’artisan sont essentiels. Tout comme avec l’ingénieur qui, par ses savoirs techniques et ses bonnes connaissances des possibilités de mise en œuvre, est un prescripteur de techniques de réalisation et donc d’artisans qualifiés. En ce sens, l’ornementation redessine la production collective, à l’image des collaborations de nombreux architectes avec l’ingénieur Cecil Balmond : le pavillon de la Serpentine Gallery de Toyo Ito, la bibliothèque de Seattle par Rem Koolhaas…

Espace de liberté utile

Cette réflexion commune autour de la conception de la façade ornementale lui permet d’étendre son rôle. En plus d’être une simple parure identifiante, elle se dote de fonctions annexes plus techniques. Ensemble, les architectes et les ingénieurs en font un filtre solaire, une couche de protection thermique ou encore un système porteur. Ils font ainsi passer cette enveloppe de superflue à indispensable en l’utilisant pour répondre à des règlementations de plus en plus strictes. « Malgré les contraintes énormes auxquelles sont soumis les architectes, de multiples manières de traiter l’ornement apparaissent. L’ornement serait leur part subjective et l’expression d’une liberté », explique la théoricienne du design Jeanne Quéheillard3. Dans le domaine de plus en plus légiféré de la construction, architectes et ingénieurs se saisissent ensemble de cet ultime espace de liberté qu’est la façade. Ils se l’octroient sans remords et sans peur de la morale constructive qui régnait chez les modernes, et veulent à travers elle transmettre émotion et beauté. « J’aime que l’architecture soit belle et sensuelle et l’ornement est le médium que j’ai choisi pour qu’elle le soit », revendique l’architecte Vincent Parreira. À la manière des artistes qui investissent librement les murs des villes en réaction à la laideur de l’urbain, les architectes profitent de cet espace de libre expression pour défendre leur inventivité parfois trop censurée.

Critique subjective

Cette quête de beauté qui définit l’essence de l’ornemen-tation est également la raison de ses constantes critiques. En étant du ressort personnel de l’architecte, le choix de la forme que prendra l’expressivité d’un bâtiment est subjectif et donc nécessairement ouvert à la réprobation ou à l’adhésion. Malgré les raisons techniques et objectives que peut intégrer l’ornement, sa forme graphique est toujours perçue différemment. Elle porte une grande dose de partialité, autant du point de vue de celui qui la conçoit (architecte, ingénieur, artisan) que de celui qui la reçoit (maître d’ouvrage, usager, passant). En cela, la façade ornementale sera toujours source de débat. La question à aborder serait plutôt celle de la propagation de la façade ornementale quelle que soit l’échelle d’un programme. Aujourd’hui, la personnalisation de l’enveloppe est une forme de langage de plus en plus répandu pour différencier un bâtiment dans une ville. La recherche de monumentalité devient un phénomène ordinaire. Et si pour chacun la peau est une expression en lien avec son contexte urbain et social, on peut se demander comment vont vieillir ces bâtiments forcément datés.

(1) Antoine Picon, « Ornement et subjectivité, de la tradition vitruvienne à l’âge numérique », Le Visiteur, n° 17, novembre 2011, p. 70. (2) Antoine Picon, op. cit., p.74. (3) Commissaire de l’exposition pluridisciplinaire Ever Living – Ornement à La Maréchalerie (Versailles) et au centre d’art le micro onde (Vélizy-Villacoublay), jusqu’au 1er juillet 2012 (voir AMC n°215).
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