L'urgence climatique, une opportunité pour revenir aux fondamentaux

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Maison Marie Short à Kempsey (Australie), Glenn Murcutt arch., 1970.

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En France, l’application dès le 1er janvier 2022 de la RE2020 - d'abord dans le logement neuf, puis dans les bureaux et les équipements d'enseignement - représente, pour les architectes, un changement de paradigme. L'importance accordée aux performances thermiques, et plus largement à une sobriété énergétique renforcée, s'accompagne d'une prise en compte de l'inconfort d'été et de la qualité de l'air intérieur. La réévaluation du besoin bioclimatique (B-bio), avec la création du B-Bio froid, le nouvel indicateur degrés-heures d'inconfort (DH), mais aussi l'intégration d'une analyse du cycle de vie (ACV) dynamique, qui évalue l'empreinte carbone du bâtiment sur le long terme, actualise les principes bioclimatiques et favorise l'utilisation de matériaux bas carbone, bio- ou géosourcés. Cette nouvelle donne impactera durablement les logiques de conception, de même que les modes de production du bâti.

Écueils et fantasmes

Si elles manifestent une certaine détermination des pouvoirs publics, ces règles révèlent aussi les spécificités, et par là même les faiblesses, d'une culture constructive hexagonale qui, depuis les tailleurs de pierre jusqu'aux industriels, a toujours privilégié les structures lourdes et massives, la maçonnerie et le béton armé. Cette culture, également présente autour de la Méditerranée, est aujourd'hui questionnée : la quête d'une construction décarbonée rend l'usage du béton armé, ainsi que celui des structures acier, de plus en plus contraint. Les enjeux diffèrent en Europe du Nord, où la construction bois et le recours à la terre cuite sont très répandus.

 

Les défis sont de taille. Et le péril est grand que les nouveaux modes de conception se confondent dans une architecture normative réglée par les calculs thermiques, ou s'attachent à des gimmicks écolos que l'industrie du bâtiment saura aisément imposer, dictant la taille et l'orientation des baies, privilégiant des volumétries plus simplistes que compactes, ou des systèmes d'enveloppe industrielle performants sur le papier mais peu qualitatifs sur le temps long, comme certaines isolations thermiques par l'extérieur (ITE) enduites à peu de frais. Les géants du BTP ont été les premiers à proposer des bâtiments à énergie zéro, véritables coffres isothermes bardés de panneaux photovoltaïques et couverts de végétation, dont la médiocrité architecturale est proportionnelle au bilan carbone sur le long terme. A l'opposé, il faudra éviter les écueils des ready-made de l'écologisme, petites maisons de paille et de bois avec leur réservoir d'eau de pluie et leur éolienne sur le toit, qui ont la faveur d'un public en rupture avec l'urbanité et pour lequel la maison individuelle au milieu des champs demeure un fantasme puissant.

 

Face à ces injonctions, il est nécessaire que les architectes conservent la maîtrise du projet. Il n'est pas dans leurs attributions de concevoir des machines à produire de l'énergie ni de se complaire dans le pittoresque d'un habitat plus vert que vertueux. La construction durable ne se réduit pas à l'emploi de matériaux écoresponsables ou à la préconisation d'une pompe à chaleur. La RE 2020, autant qu'une tendance grandissante à la relocalisation, constitue une formidable opportunité pour les architectes de cultiver leur identité, de se concentrer sur les fondamentaux de la discipline : la structure, l'espace, la lumière, les usages, la fonction, la quête de sens, etc. Les exigences contemporaines appellent des réponses qualifiées, très qualifiées même. Car ce qui pourrait sembler d'une évidente banalité révèle les contradictions auxquelles la pratique du projet est confrontée : la demande de complexité et de diversité se heurte à l'universalité des technologies du bâti et du modèle numérique, à la mondialisation des matériaux et des chantiers, aux diktats des modes de vie globalisés et aux normes draconiennes toujours plus nombreuses. S'il y a obligation de réduire l'empreinte carbone, d'envisager le low-tech et le local, l'enjeu est de conserver la liberté de l'informel et de la transgression, indispensable à tout processus créatif.

Contexte, matériaux, savoir-faire

L'architecture bioclimatique, au-delà de ses performances annoncées et souhaitées, du langage et des typologies qu'elle propose, n'est certainement pas l'unique option. Elle recèle cependant quelques précieux enseignements, souvent dans son rapport à l'architecture vernaculaire. Ses concepts se structurent selon trois axes principaux. D'abord, la prise en compte du contexte et de la géographie, le terrain, le climat, les cultures locales du bâti. Ensuite, l'utilisation de matériaux bio- et géosourcés, correspondant aux ressources locales, avec leurs qualités intrinsèques, leur légèreté ou leur inertie, leur capacité d'isolation et leur potentiel de stockage du carbone. Enfin, la nécessité de faire appel à des savoir-faire spécifiques très qualifiés, à une connaissance aiguë des matériaux et de leur mise en œuvre.

 

Cependant, pas plus que l'architecture vernaculaire, qui ne peut se prêter à tous les programmes, le recours au local ne représente l'alpha et l'oméga d'une architecture vertueuse et durable. Il ne suffit pas d'évoquer le régionalisme critique pour répondre aux problématiques du moment. La remise en cause des pratiques de l'industrie du bâtiment de l'après-guerre et l'apport de technologies novatrices imposent un effort de formation important. L'exercice doit s'appuyer sur des pratiques en phase avec les technologies contemporaines, le digital et les réalités sociétales du XXIe siècle. Dans les écoles d'architecture tout d'abord, il faudra compléter les programmes, sinon la pédagogie. Cet effort de formation devra se poursuivre tout au long de l'exercice professionnel.

Le péril est grand que les nouveaux modes de conception se confondent dans une architecture normative réglée par les calculs thermiques, que l'industrie du bâtiment saura aisément imposer.

Le renforcement des contraintes énergétiques, l'apport de nouveaux matériaux et la mixité des techniques du bâti doivent s'accompagner d'une maîtrise des logiques structurelles, des technologies de l'enveloppe, des principes de flux et de traitement d'air. Leur choix doit rester, ou redevenir, l'apanage de la maîtrise d'œuvre. La réalité de ces savoir-faire est conditionnée à un dialogue et une coopération entre les multiples intervenants, en premier lieu les acteurs des filières locales, puis l'ingénierie des structures et de l'enveloppe, les thermiciens, enfin, les artisans et compagnons sur site. La phase chantier retrouvant une importance capitale. Toutes choses évidentes qu'il convient de rappeler tant les pratiques s'en sont éloignées. Il est loin le temps où Fernand Pouillon revendiquait la maîtrise économique et technique de ses projets. Il est plus que jamais nécessaire de retrouver une culture sensible des matériaux, une maîtrise de la matérialité, et de développer une capacité à s'attacher à chaque détail, à connaître la moindre habileté de mise en œuvre. Le mauvais usage des vêtures et bardages bois au cours des vingt dernières années révèle, à ce titre, un manque criant d'expertise. La question se posera avec acuité pour des matériaux tels que la terre crue, les lauzes et bardeaux, ou des produits biosourcés comme la paille, qui exigent une mise en œuvre sans défaut. Au-delà d'un savoir-faire associé à des techniques, c'est une nouvelle organisation de la production du bâti et un nouveau regard sur les logiques constructives qui sont attendus.

 

Une réflexion se dégage sur les stratégies à employer, pour le neuf ou les projets de rénovation, lesquels sont appelés à se multiplier. L'architecte doit savoir apprécier les alternatives structurelles, redéfinir les rapports entre l'enveloppe et la structure, dissocier le gros œuvre du second œuvre, réexaminer la question du revêtement et des finitions ; il faut être sobre, ne pas empiler les couches, sans pour autant perdre le sens de la matière, de la couleur, de la lumière. Le matériau ne fait pas tout, et la mixité constructive fait espérer des associations nouvelles. La frugalité peut, et doit, produire du sens.

 

Une conception tournée vers le long terme

La RE 2020 s'attachant à l'orientation, à l'exposition et aux usages, le travail sur la topologie retrouve une place prépondérante. Il commence par une vision neuve du territoire et de la ville. La volonté de l'Etat d'abandonner le modèle du pavillon individuel est ainsi un encouragement à développer de nouvelles formes urbaines. L'usage de l'espace est tributaire de sa distribution, de son éclairage, de son ambiance thermique. Il y avait l'intérieur et l'extérieur, le dedans ou le dehors, aujourd'hui il y a aussi le chaud ou le froid, le sombre et le lumineux, l'ouvert et le fermé. Il faut penser la modularité, l'évolutivité, la capacité d'un édifice à vivre et à se transformer. Ces notions capitales redonnent à la phase de conception toute son importance. Car il s'agit d'envisager le long terme de façon dynamique, d'imaginer la vie du bâtiment et non sa finitude.

 

La méthode, le « faire » - savoir faire et faire savoir - est au cœur des nouvelles pratiques architecturales. La recherche d'un langage, d'une écriture commence en rassemblant ses outils, en constituant son équipe, comme le ferait un artisan charpentier avec ses compagnons. La singularité d'un ancrage local réside dans la proximité, la recherche de l'altérité et dans la capacité à revivifier l'héritage culturel sans se complaire dans une vision historiciste. Beaucoup est à gagner en confrontant l'histoire de la construction, celle de l'outil et de la matière, aux enjeux climatiques.

 

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