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LA architectures: "Il faut espérer que la crise ne justifiera pas de construire "en urgence" et "au rabais", mais mieux et différemment."

Zoom sur l'image LA architectures: Il faut espérer que la crise ne justifiera pas de construire en urgence et au rabais, mais mieux et différemment.
© LA Architectures - Linda Gilardone et Axelle Acchiardo, architectes, LA architectures

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Télétravail, chômage partiel, poursuite des études, reprise ou arrêt des chantiers. L'organisation des architectes est mise à rude épreuve par le confinement imposé pour lutter contre l'épidémie de coronavirus. Pourtant, dans les agences -ou plutôt hors les agences-, les échanges entre associés, salariés, co-traitants et clients se poursuivent, la division du travail s'adapte au fil de la situation, la gestion des projets s'optimise. Comme en temps de crise économique, les architectes français repensent leur système de production pour passer l'orage. Et ils envisagent déjà l'après, les leçons que la profession et le monde de la construction devront tirer de la situation actuelle. Linda Gilardone et Axelle Acchiardo, fondatrices de l'agence LA architectures, répondent aux questions d'AMC.

AMC: Le confinement imposé pour lutter contre l'épidémie de coronavirus installe le télétravail dans la durée. Comment l'activité se poursuit-elle dans votre agence? Comment adaptez-vous vos installations et votre organisation au fil du temps?

Axelle Acchiardo: À vrai dire, notre agence n’était pas très bien préparée à passer en télétravail rapidement. Nous étions en plein concours et n’avions pas anticipé les événements. Après une journée très chargée pour organiser en moins de 6 heures top chrono le travail à distance le 15 mars, nous avons fini par trouver un petit rythme de croisière. Une grande partie de l'équipe est partie avec son poste de travail informatique.

Linda Gilardone: En terme d’organisation, nous avons mis en place des modalités de connexion au serveur de l'agence à distance, de type TeamViewer, VPN. Nous avons créé un serveur sur Discord en organisant des thématiques et des salons par projets. La pause-café de 11h00 a d'ailleurs été un des premiers salons créé par Romain (notre architecte «community manager») pour ne pas perdre le lien! Bref, on a re-crée les rendez-vous habituels d'une autre manière.

AA: Nous avons beaucoup d'échanges par téléphone avec l'équipe, mixés avec des échanges textuels via Discord et les emails. C'est un peu sport, car il y a une démultiplication des supports de communication. Mais passer par le texte est intéressant et tout le monde peut ainsi consulter ce qui se dit sur un projet. C'est un type de communication transversale, entre projets et entre équipes de projets, que l'on a rarement le temps d'avoir en temps normal, où l'oral prévaut souvent. Le temps de l'écriture est bénéfique pour tous.

LG: Pour les plannings, on échange beaucoup. On a planifié dès les premiers jours le premier mois de confinement pour repérer les urgences, organiser les tâches de chacun. Nous gérons les planning de manière plus précise, quasiment au jour le jour pour surveiller ce que l’on produit, et sur quelles affaires nous pouvons travailler, anticiper, sans prendre trop de risques financiers.

 

Avez-vous recours au chômage partiel?

AA: Effectivement, nous allons faire une demande et essayer au minimum d'y avoir recours. Nous avons contacté tous nos maîtres d'ouvrage le 15 mars, pour voir avec eux les études que l'on pouvait finaliser, anticiper, ou démarrer malgré le confinement. La plupart étant des maîtres d'ouvrage publics, ils ont souhaité que l'on maintienne nos plannings d'études, et tous ont fait en sorte que nos factures soient réglées, même parfois de manière anticipée. C'est une grande chance que nous avons, et cela nous permettra peut-être de passer le cap en minimisant les difficultés financières.

LG: Mais au bout de 4-5 semaines, on commence à ressentir les effets de la crise et l’inertie qui en découle. Finalement, nous allons être obligées de mettre en place le chômage partiel sur le mois d’avril. Au départ, jusqu'à la mi-mars, nous voulions faire sans. Mais, les projets en études se bouclent, les permis de construire ne peuvent plus être déposés, les concours sont reportés et les chantiers en pause…

 

D'après vous, quels dangers risquez-vous face au prolongement du confinement?

AA: Notre profession est à la base, même quand tout se passe bien, soumise à des aléas très nombreux, avec une trésorerie mensuelle fluctuante et hétérogène. La vie d'une agence d'architecture est faite de haut et de bas; résilience et patience sont nécessaires pour un architecte. En quelque sorte, nous avons l’habitude d’encaisser les chocs: arrêt brutal et soudain d’une ou plusieurs affaires, report de plusieurs mois, etc. Nous sommes relativement habituées aux montagnes russes. Dans la situation actuelle, en toute franchise, les risques sont imprévisibles: personne ne peut prédire l'impact sur nos sociétés d'une crise économique de cette ampleur. Et les risques et impacts vont être très différents pour chaque projet, en fonction de son avancement. Par ailleurs, avec les élections municipales, le contexte était déjà compliqué.

LG: Le risque pour les projets en chantier, est sur le long terme. Pour l’instant, tous nos maîtres d'ouvrage sont très compréhensifs, en nous facilitant l’avancement de la facturation. Cette «facilité» à l’instant T est bénéfique pour cette période, mais dans le fond elle reporte le problème en fin de chantier, avec un planning non maîtrisé. Qui va prendre en charge les mois supplémentaires de chantier? Qui va prendre en charge les missions non prévues de mise en place des mesures de distanciation sociale pendant les travaux, et la complexité supplémentaire qu'elles induisent? Pour les projets en cours d'études, les délais vont s'allonger, l'inertie est beaucoup plus grande: certains co-traitants sont en chômage partiel, d'autres non; nos maîtres d'ouvrage ne peuvent pas valider les dossiers dans les mêmes temporalités, etc. Sur les projets de promotion privée, l'atterrissage risque d'être compliqué également. L’hypothèse d’une crise profonde risque d’engendrer la baisse des prix de l’immobilier et va fragiliser l’équilibre budgétaire des opérations en cours d’études. Des opérations viables hier le seront-elles demain?

 

Comment envisagez-vous l'après confinement?

AA: Pour l'instant, cela dépasse mon champ de prédiction. J'ai l'espoir que nous soyons collectivement résilients. L'après confinement à court terme sera certainement un mixte entre le télétravail et l'organisation "d'avant". Pour le moyen et le long terme, je n'arrive pas à me projeter dans un monde que je ne connais pas encore. De la même manière qu'est en train de naître une ré-organisation des circuits de vente alimentaires, avec des producteurs qui se mettent à vendre plus facilement en direct et des consommateurs qui se tournent vers des alternatives locales qu'ils n'avaient pas envisagés avant, peut-être que le monde de la construction va voir émerger de nouvelles pratiques, que les décideurs vont penser autrement la programmation de leurs opérations? Il faut juste espérer que la crise ne justifiera pas de construire "en urgence" et "au rabais", mais qu'au contraire, on cherchera à construire mieux et différemment.

LG: Et si cette crise nous permettrait d’amorcer cette fameuse décroissance? Elle est peut-être l'occasion de remettre en question la croissance perpétuelle sur laquelle repose notre système économique? Et pourquoi pas une décroissance pour sortir de la crise écologique? Le retour aux sources, faire les choses de manière plus locales, développer la notion de circuit court, faire autrement et moins? J’ai envie d’y croire!

 

 

Propos recueillis par Margaux Darrieus

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