La faune sauvage de retour en ville, interview d'Henri Bony et Léa Mosconi

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© Henri Bony - Love dans la ville

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Le confinement imposé pour lutter contre l'épidémie de coronavirus a eu une vertu inattendue: faire sortir la faune sauvage dans la rue. Habituellement invisibles, voire rejetés par les activités humaines, les animaux ont repris place dans l'espace urbain. Ce jaillissement de la nature dans un milieu hautement anthropisé n'a rien d'étonnant, car "des animaux liminaires peuplent les villes" rappellent les architectes, enseignants et chercheurs Henri Bony et Léa Mosconi, commissaires de l'exposition "Paris animal" qui se tiendra en 2021 au Pavillon de l’Arsenal, à Paris. Avec le confinement, le territoire des animaux s'élargit à mesure que celui des humains rétrécit. Une situation inédite, l'occasion pour les architectes de réfléchir à un nouvel équilibre entre tous les habitants de la ville.

AMC: Entendre le champ des oiseaux ou suivre des canards sur le boulevard périphérique parisien. Le confinement a révélé la richesse animale de nos villes. Il est pourtant commun d'opposer territoires urbanisés et espaces naturels, ville et nature. Mais l'urbanisation est-elle forcément synonyme de disparition de la vie animale sauvage?

 

Henri Bony: Que la visibilité de l’animal en ville, en ces temps de confinement, participe à interroger les relations possibles entre l’urbain, la faune et la flore, est enthousiasmant. Que veut dire cette présence accrue de l’animal dans les rues? On peut lire deux mécanismes antagonistes: d’une part, l’activité humaine éloigne l’animal de sorte que sa décélération engage le canard à parcourir les boulevards. D’autre part, l’exode de certains citadins et la fermeture des lieux de restaurations provoquant une diminution des restes alimentaires, cela engage certains animaux (notamment les oiseaux) à quitter la ville et d’autres à sortir, affamés, à la recherche de nourriture. Ce qui les rend plus visibles. Nous partageons les espaces de la ville avec d’autre espèces et notre départ des rues fait bouger les frontières des territoires des animaux. Si l’urbanisation n’éradique pas le vivant, elle participe certainement à reconfigurer la place de la faune. Des animaux liminaires peuplent les villes, le confinement les rend juste un peu plus visibles. Ce qui change aussi avec le confinement, c’est peut être notre regard et notre capacité d’écoute: le ralentissement, l’immobilité, l’isolement, la suspension, nous met dans des conditions qui favorisent, pour certaines et certains, l’émerveillement. Certes les chants d’oiseaux sont plus audibles, mais peut être sommes nous aussi plus enclin à les écouter.

 

N'y a-t'il pas des raisons intellectuelles à l'invisibilité habituelle de la faune sauvage des villes?

 

Léa Mosconi: Si bien sûr. La géographe Nathalie Blanc l’explique très bien, la question animale est chargée d’affects: elle l’est d’autant plus en milieu urbain. Dans le grand partage nature-culture, la ville représente avec insolence ce qui appartient à la culture, et bien sur l’animal est associé à la nature. 

Néanmoins, la ville tolère, accepte, voire exhibe certains animaux: l’animal domestique est toléré, l’animal productif est accepté (on peut prendre l’exemple des ruches, des bergers urbains), l’animal captif en représentation est exhibé (au zoo, au cirque). En revanche, l’animal qui, en se soustrayant au contrôle humain, nous renvoie d’autant plus à son animalité, est invisibilisé. 

 

La faune sauvage n'a-t-elle connu que des phases de rejet dans l'histoire des villes?

 

Henri Bony: On assiste au cours du XIXe siècle, avec l’affirmation de l’industrialisation, à une exclusion de l’animal dans la ville. L’historien Maurice Agulhon montre que l’on dénonce alors avec vigueur les cris des animaux, l’odeur qu’ils dégagent et que l’on imagine que le spectacle de la maltraitance qu’on leur inflige peut pervertir les humains. Les chiens hydrophobes (enragés) ou les chevaux emballés sont alors désignés comme des menaces dont les forces de l’ordre et les gendarmes doivent se charger. Derrière cela, il y a l’idée que l’animal renvoie à une forme de ruralité dont la ville haussmannienne, emblème d’une certaine modernité, veut s’abstraire. Si ce bannissement de l’animal en ville est particulièrement fort au moment de l’industrialisation, on observe que l’histoire urbaine contient d’autres temps de rejet. C’est le cas à la fin du Moyen Age par exemple; l’historien Julien Briand, démontre que pour préserver «le bien public» et «l’honneur de la ville», différents mécanismes de contrôle sont mis en place pour réguler la présence de l’animal en ville. L’invisibilité et l’exclusion de l'animal dans la ville sont donc aussi liées à des raisons symboliques. Pour revendiquer une ville saine, «moderne et honorable», il faut l’abstraire de toute forme d’animalité.

 

«Mettre la nature en ville est une promesse dangereuse. Nous en faisons l’expérience. Nous devons impérativement changer la relation qui nous lie à la nature. Car "métropolisation" et "envie de nature" risquent d’accélérer les déflagrations écologiques», défendent Jean-Christophe Fromentin, le maire de Neuilly-sur-Seine, et l'épidémiologiste Didier Sicard, dans une tribune publiée dans Le Monde le 8 avril 2020. Texte qui associe le risque pandémique au rapprochement des milieux naturels et urbains. Quels seraient, au contraire, les atouts du développement de la biodiversité animale dans les territoires urbains denses?

 

Léa Mosconi: On retombe sur le «grand partage» qui fonde la société moderne et que nous évoquions au début de notre échange, à savoir celui entre Nature et Culture, que l’anthropologue Philippe Descola a participé à déconstruire. L’idée sous-jacente au texte de Christophe Fromentin et de Didier Sicard est que l’hybridation de ce qui appartient à la nature et à la culture provoquerait inévitablement un monstre incontrôlable. Mais ce monstre incontrôlable, il existe déjà, c’est l’anthropocène. Il y a certes un enjeu à développer la biodiversité animale dans la ville dense, mais aussi la nécessité d’apprendre à cohabiter avec les espèces présentes. Que faut-il changer pour apprendre à vivre avec celui ou celle comme l’araignée, le rat ou la corneille, que l’on a toujours identifié comme nuisible ou indésirable? Quels dispositifs faut-il mettre en place pour permettre cette cohabitation? 

 

La ville pourrait-elle être considérée comme un milieu naturel comme un autre?

 

Henri Bony: Je ne sais pas si l’on peut considérer la ville comme un milieu naturel, en revanche certains écologues, je pense notamment à Luc Abbadie, appréhendent la ville comme un écosystème, avançant que l’environnement urbain participe aux dynamiques d’ensemble. Dans le square de Cluny à Paris (Ve arr.), quand les paysagistes Ossart et Maurières choisissent de planter des espèces typiques de France comme le sureau, la sauge, la menthe, l’absinthe, et non des buissons aux fleurs certes attrayantes mais tropicales, ils favorisent le développement des insectes locaux. 

 

La biodiversité végétale est depuis longtemps une préoccupation des architectes. Comment ces derniers peuvent-ils se saisirent de la question animale? Leur intérêt pour le sujet ne serait-il pas justement contradictoire avec la préservation d'une faune sauvage?

 

Léa Mosconi: Le végétal, contrairement à l’animal, est mobilisé depuis longtemps par les architectes, urbanistes et politiques pour faire la ville: le cas haussmannien en est un bon exemple. La mise en œuvre de réseaux de voirie s’accompagne aussi de plantations très importantes dans la ville, alors qu’au même moment l’animal en est repoussé. Il y a l’idée que le végétal décore et embellit la ville, quand l’animal la dégrade et la pervertit, ce qu’a très bien montré l’historien Alain Corbin. Cela semble évoluer. Déjà dans les écoles d’architecture. Depuis plusieurs années, Dominique Rouillard propose, à l’école d'architecture de Paris-Malaquais, de réfléchir à la place de l’animal dans la ville, ce qui donne lieu à des mémoires de recherche de qualité qui démontrent l’intérêt des étudiants pour cette question. J'ai animé, il y a quelques semaines, dans le cadre du Parlement Climatique organisé par l’école d'architecture de Versailles, un studio intitulé Le Parlement des animaux. Beaucoup d'étudiants s’y sont inscrits, m’expliquant nourrir de nombreux questionnements sur la place de cet autre habitant de la ville que constitue l’animal. Chose étonnante, la plupart de ces futurs architectes voulait travailler sur ceux que l’on appelle indésirables.

 

Propos recueillis par Margaux Darrieus

 

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