Lacaton-vassal à saint-nazaire : des logements hors norme

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Vue aérienne de Saint-Nazaire et localisation des cinq projets

Entassement, étalement, embourgeoisement : voilà la trilogie contre laquelle ont été conçus, entre 2004 et 2010, quatre projets de logement de Lacaton & Vassal – auxquels il faut ajouter le projet de la Chesnaie présenté en page 75 – pour le maître d’ouvrage Silène, l’Office HLM municipal de Saint-Nazaire. Des opérations (deux réalisées et deux concours perdus) répondant aussi à une problématique commune : faire accéder l’habitat social au luxe actuel, l’espace, comme une réponse spécifique à la crise du logement.

Ces dernières années, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal ont été confrontés à tout l’éventail des situations construites nazairiennes. Depuis 2004, avec la reconversion du site originel de la ville, le Petit-Maroc, situé au bout du bout du port, jusqu’à l’écoquartier désormais incontournable de La Vecquerie en 2010 dans le secteur ouest qui se développe sous les effets conjugués du balnéaire et du tertiaire, en passant par Trignac, ancien bastion industriel communiste devenu le siège d’une immense zone d’activités commerciales. Entre ces extrêmes, des logements sur une parcelle encore vacante dans les interstices arborés du plan de la Reconstruction, entre modestes pavillons et petites barrettes R 5 dans le quartier Plaisance1. Comment l’écriture très spécifique de ce célèbre duo d’architectes s’est-elle déclinée au fil de ces situations urbaines ? Quels en sont ses traits résistants, non négociables ?

Plaisance, des journées entières dans les arbres

On attendait Lacaton-Vassal sur une opération d’envergure, tout particulièrement sur des logements sociaux. Le logement social, l’exercice est tellement contraint… Le duo joue depuis ses débuts sur un paradoxe : il a toujours porté une grande attention au réel, à la force du nombre et aux nécessités de la quantité, jusqu’à en faire le corps de sa doctrine, le « Plus »2. Pourtant, il n’aura eu de cesse de chercher le pôle inverse, la qualité, l’étrangeté, bref la beauté si l’on n’était plus effrayé par le mot. Alors, le « Plus », est-ce possible ? Qu’est-ce que cela donne une fois construit ? Ils viennent de répondre à la question dans cette opération de 53 logements, du T2 (60 m2 tout de même) au T4 (cf. AMC, Hors-série Logement, novembre 2011).

Plutôt que répondre à la diversité en variant leurs plans de logements (répondre à l’incertitude générale en affichant de fausses certitudes), les architectes ont préféré l’espace « en plus ». Avec trois lames qui s’inscrivent en lisière d’un parc et d’un plateau sportif, on retrouve un peu de l’allure et de l’ambiance des cubes luxueux, offrant lumière et vues multiples aux accédants de l’après-guerre comme le ShapeVillage de Saint-Germain-en-Laye (1951) de Jean Dubuisson et Félix Dumail ou l’ensemble « Les Buffets » à Fontenay-aux-Roses (1954) de Guy Lagneau, Michel Weill, Jean Dimitrijevic et Jean Perrottet.

Dès les débuts du mouvement en faveur du logement social, un « bon logement » a été défini comme permettant d’échapper à l’exiguïté, facteur de désordres divers. L’une des qualités de la réflexion de Lacaton-Vassal a consisté à travailler dialectiquement le positif, le « plus ». Le modèle en contrepoint ? Un grand appartement haussmannien avec des volumes séparés et attribués à chacun des membres de la famille. Qu’est-ce donc que la famille contem-poraine pour Lacaton-Vassal et pour leur maître d’ouvrage ? À l’âge de la monoparentalité et de la recomposition généralisée, quel modèle ont-ils en tête lorsqu’ils conçoivent leur T2 de 60 m2 ? Un T2 qui peut recevoir une famille entière (ce pour quoi il n’est pas conçu), c’est le luxe des luxes.

La génération précédente – Paul Chemetov le premier – a toujours cherché à penser, défendre et illustrer une spécificité du logement social, et ce au moyen d’une écriture évitant de mimer le logement bourgeois. Aujourd’hui, du côté de la maîtrise d’ouvrage et peut-être bien aussi du côté des architectes, l’idée généralement admise veut que le plus discret sera le mieux : le logement social s’est décidément trouvé trop exposé au risque de la stigmatisation pour continuer à innover et expérimenter, les maîtres-mots des années 1970. « Pour le peuple » : on ne sait combien d’architectes auront ébauché cette « architecture-pour-le-peuple », en particulier dans le champ du logement. Mais un peu comme le cinéma a été constitué comme art par ses spectateurs, attendons que l’architecture le soit par ses usagers. La culture populaire est une forme aux contours flous où chacun suit sa propre trajectoire.

A Plaisance, l’architecture est savante, frontale. Les arêtes des façades sont nettes et tranchantes. Absolument remarquable, le jeu d’emboîtement et de superpositions spatiales compose un ensemble d’une complexité exemplaire tout en utilisant un nombre fini de composants. En revanche, les plateaux intérieurs sont très ouverts et l’on attend avec curiosité leurs appropriations populaires.

Trignac, une autre idée du logement social

Pour qui connaît un peu Saint-Nazaire, l’idée peut sembler quelque peu incongrue : d’anciens locaux industriels à Trignac transformés en lofts ! Livrée en octobre 2010, la charpente métallique supérieure transpose sur un mode encore très littéral le dispositif de la serre horticole. Deux petits bâtiments d’un et deux étages se développent sur un terrain extrêmement plat – un ancien marais – pour offrir 23 logements jusqu’au T5, avec une majorité de T3. La plupart sont en duplex et offrent une entrée privative : malgré sa taille modeste, l’ensemble offre un visage délibérément expérimental. De l’organisation générale aux typologies des logements, le projet se situe en fait dans la filiation directe de la Cité manifeste de Mulhouse. On y éprouve parfois le curieux sentiment d’une « vie à l’essai » (pour reprendre la belle expression du collègue sociologue Miguel Mazeri), encore un peu précaire et pionnière dans ce secteur qui peine à échapper au syndrome du « nouveau quartier », mais traversée par l’optimisme des jeunes couples qui l’habitent pour l’heure en majorité.

Pour faire bonne mesure, à l’époque les architectes avaient même poussé plus loin pour proposer une refonte radicale, bien dans leur manière, des tours tripodes voisines du quartier de Certé-Trignac. 216 logements qui n’en seraient plus devenus que 108 avec des T2-T3 réunis pour ne former que de grands logements de 144 m2. Logements individualisés, densification du pied délaissé des tours avec la construction de nouveaux logements, création d’un jardin au cœur des deux tripodes, nouvelles terrasses et prolongements : le régime de rigueur pour oublier les tristes façades « planches à trous » des années soixante-dix alors même que s’annonçait la première crise de l’énergie3. Finalement, le gestionnaire Harmonie Habitat a préféré détruire et reconstruire.

La Vecquerie, expérimenter sur un mode radical

Innover plutôt qu’étaler, mais alors surélever et monter sur des échasses : voilà l’écoquartier conçu par Lacaton-Vassal, peu familiers jusqu’ici d’un exercice qui tend pourtant à devenir canonique. Au milieu des frênes et des chênes verts, éclairés par la mer qu’ils voilent encore, les logements proposés sont hissés à plus de 20 mètres du sol. Toutes proportions gardées, leur projet rappelle un peu leur villa balnéaire qui s’était posée entre les pins en 1998, au sommet de la dune du Cap-Ferret. En direction de la mer, les pièces à vivre offrent chacune un accès à la terrasse extérieure. Réminiscence de la ville flottante dessinée en 1919 par le construc-tiviste russe El Lissitzky, du Plan Obus de Le Corbusier pour Alger ou encore, plus proche de nous, du Paris spatial de Yona Friedman prolongeant en 1961 sa ville-pont de part et d’autre de la Seine, le projet réactive une inspiration utopique qui ne s’est jamais tout à fait démentie. Le diagnostic du biotope existant sur le site et la note environnementale sont remarquables, mais quelle végétation aurait-on trouvé sous cette structure ? Et comment cette trame orientée symboliquement vers la mer et l’infini – un métaécoquartier, en quelque sorte – qui laisse le sol vierge en choisissant de s’implanter en hauteur, aurait-elle su ménager un jeu avec le ciel et le paysage ? Nous ne le saurons jamais. C’est finalement le projet de Philippe Madec qui a été désigné lauréat.

Le Petit-Maroc, retrouver les origines

En ville, l’écriture de Lacaton-Vassal permet de renouer, de manière frappante (et inattendue), avec les origines de Saint-Nazaire. Le point de jonction entre cette extension de la ville et son acte de naissance originel autour du port réside en effet dans ce rapport à l’horizon marin qui guide l’organisation des logements, aussi bien à La Vecquerie, au creux d’un vallon encore vierge, que sur le site très habité du rocher du Petit-Maroc. Sur la plupart des images produites pour ces deux concours, on se retrouve en effet comme aspiré par la mer. Avec, pour ce projet développé sur ce bout du monde à la fois isolé mais très présent dans la ville, un jeu troublant sur les occupations successives du site. Les architectes commencent par y refuser la destruction, développant leur projet à partir de l’existant avec les habitants sur place. 27 logements sont donc conservés et agrandis, pendant qu’une barrette de 18 logements est ajoutée. Leur projet joue dès lors sur de curieuses sédimentations où l’on voit apparaître, intimement mêlés, l’intérieur des logements existants, les adjonctions et extensions proposées par les architectes, et le grand paysage de l’estuaire. Familière étrangeté, ont dit certains. On retrouve en tout cas la familiarité des petits jardins qui existaient là au pied des habitations, la vie collective qu’ils accueillaient, et la volonté de tirer parti des capacités de transformation d’un bâti existant composé essentiellement d’éléments préfabriqués. Transformer, c’est accompagner les choses dans le temps.

La situation et l’utopie : dépasser les lectures convenues

A trop vouloir soumettre les projets de Lacaton-Vassal à l’air du temps et à la contrainte d’un design by choice en temps de crise où l’architecture ne serait plus que le reste des opérations comptables du réel, on a souvent livré ces dernières années une vision appauvrissante de leur travail. On perçoit au contraire au fil de ces projets nazairiens des années 2000 une attention très grande aux situations paysagères et une forte variété des solutions proposées, le tout empruntant une veine utopique assez caractéristique. Quel paradoxe que de voir ces deux architectes qui ont depuis leurs débuts porté tant d’attention au réel, à la force du nombre et aux nécessités de la quantité, concevoir (et construire) des projets au fond aussi étranges ! Et aux côtés d’un maître d’ouvrage fermement engagé sur le renouvellement des typologies du logement social.

Une architecture du réel, sans doute. Qui n’oublie pas son Bâtiprix, c’est entendu. Mais où subsistent indéniablement et sur un mode très têtu de fortes consonances utopiques unifiées par une vision sensible. D’ailleurs, si l’on regarde avec attention le diplôme que Jean-Philippe Vassal a soutenu en 1979 à l’école d’architecture de Bordeaux, on comprend mieux les origines de ce regard4. Tout y est dit, mais tout à fait autrement qu’il est de bon ton de le comprendre aujourd’hui. C’est d’une réflexion préalable sur les espaces publics qu’est née une conception de l’espace privé : on a ainsi généralement retenu de la maison initiatique de Floirac (1993) l’économie et un budget modeste pour beaucoup d’espace supplémentaire, en oubliant au passage le rapport au paysage et la raison d’être de la serre, à ses origines : une transition entre l’espace vert ouvert et public, et l’espace vert couvert et privé. Le module architectural (la serre) est dès lors conçu comme un simple moment facilitant la transition. Une trentaine d’années plus tard, c’est ce que montrent la plupart de ces situations habitées conçues par Lacaton-Vassal à Saint-Nazaire.

(1) Le cinquième projet, dans le quartier de la Chesnaie, est une tour de 9 étages de 70 logements à remodeler (présenté p 75).2) cf. le rapport « Plus », rédigé avec Frédéric Druot pour le Ministère de la Culture et publié chez Gustavo Gili en 2007.3) On retrouve le projet sous l’intitulé exotique du « Barrio de Certé » dans le rapport « Plus ».4) Merci à Pauline Lefort et Véronique Pateeuw ainsi qu’à leurs étudiants de 3e année de Paris-Malaquais.
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