DOSSIER

« le BIM est la dernière chance des architectes de re-devenir les maîtres d’œuvre qu’ils ont cessé d’être », par Olivier Arene, architecte

Olivier Arene, architecte associé 2/3/4 architecture

 

 

Je ne sais pas si le BIM est l’avenir de l’architecture, mais il est, à coup sûr, celui des architectes!

 

Après la HMONP, qui a notoirement amélioré les acquis initiaux quant à l’exercice du métier d’architecte, le BIM est la procédure qui permettra aux architectes de re-devenir les maîtres d’œuvre qu’ils ont pour beaucoup cessé d’être. Pour ceux de mes confrères qui suivent encore leurs chantiers (sic), ils ont tous pu constater à quel point les « défauts de synthèse » polluent et dégradent leurs projets depuis près de quinze ans maintenant, alors que l’essentiel de la profession se bat au quotidien pour essayer de constituer des dossiers de conception aboutis… Si l’on remonte la chaîne des responsabilités, les constats suivants peuvent être faits:

 

– Le basculement des marchés publics vers le privé (architectes-promoteurs, VEFA, CPI, conception-réalisation et autres montages) a eu pour première conséquence l’éclatement de la maîtrise d’œuvre en une armée mexicaine, le plus souvent “pilotée” par un ingénieur qui n’a pas la maîtrise de la conception du projet, quand il n’est pas un véritable “cost-killer” ! L’architecte est alors cantonné à une espèce de “directeur artistique”. Mais n’est pas Jean Nouvel qui veut…

 

– Les honoraires peau de chagrin de la maîtrise d’œuvre dans son ensemble n’incitent plus nos partenaires techniciens à faire un réel travail de conception aboutie et maîtrisée. Poussés en cela par les majors et les promoteurs qui “dealent” en amont pour, soi-disant, mieux maîtriser les coûts (re-sic), les ingénieurs (lorsqu’ils sont missionnés, ce qui devient rare) ont fini par produire des plans des fluides majoritairement  “unifilaires” (comment vérifier la synthèse des réseaux de cette façon ?!) et des CCTP, devenus des  “barnums” plutôt que des  “parapluies” pour se protéger des vides qu’ils génèrent en exécution.

 

– Les architectes, qui n’acceptent plus d’être les boucs émissaires sur des chantiers devenus des guerres de tranchée faute de budgets sérieusement établis (la Philharmonie de Paris en étant aujourd’hui l’exemplaire paroxysmique), abandonnent ces phases d’exécution, le plus souvent contraints par la maîtrise d’ouvrage privée elle-même, avec pour conséquence des dénaturations des projets parfois regrettables.

 

– Les chantiers sont le révélateur immédiat de ces défauts de synthèse qui alimentent depuis vingt ans la machine infernale de l’argumentaire négatif des majors à l’égard des architectes, qui cherchent par là à s’en débarrasser (comme des lois qui les protègent encore un peu…) et exploitent à l’envi ces défaillances pour récupérer marchés et missions de “conception”-réalisation et, in fine, de PPP.

 

– Pour les architectes qui visitent régulièrement des opérations similaires aux leurs dans des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Belgique, et de façon encore plus éclatante dans les pays nordiques, le désespoir les gagne (ou les gagnaient ?) de ne plus jamais voir en France des bâtiments aussi bien maîtrisés et réalisés !

 

C’est pourquoi le BIM constitue la dernière chance pour les architectes de re-devenir les maîtres d’œuvre qu’ils ont cessé d’être.

 

– Cette synthèse qui fait aujourd’hui tant défaut en France va pouvoir “remonter” en phase d’études et y être intégrée à la maquette numérique.

 

– Les membres de la maîtrise d’œuvre vont enfin re-travailler réellement ensemble et de façon concertée et maîtrisée: le BIM manager est ainsi essentiel et je suis convaincu que l’architecte, anciennement mandataire de la MOE, doit assurer ce rôle.

 

– Nos partenaires ingénieurs sont ainsi obligés de concevoir leurs ouvrages en étroite collaboration avec l’architecte, non seulement en 3D mais également, et c’est là le plus important, de façon coordonnée entre eux (gros œuvre, fluides et “enveloppes” du bâtiment) et en assurant la synthèse générale dès la conception.

 

C’est ainsi que la maîtrise d’œuvre pourra retrouver la maîtrise de sa conception, mais également la maîtrise économique du projet qui permettra un engagement objectif le plus en amont possible, cet argument trop souvent utilisé de manière fallacieuse lorsqu’une entreprise s’engage au niveau de l’APS. Lors des journées de l’Architecture qui annonçaient l’arrivée des PPP en France, l’architecte Guy Autran expliquait déjà que cet engagement prématuré s’accompagnait de la fin du processus architectural!

 

J’insiste néanmoins sur l’étroite collaboration qui doit redevenir la règle entre les divers acteurs de la MOE. Sans architecte, pas de projet architectural, mais sans ingénieurs, pas de réalisation de qualité! Il est impératif que les architectes et les ingénieurs contractent ensemble en se constituant en équipe unie et solide.

 

La grande question reste cependant celle des moyens financiers pour le déploiement de cette nouvelle méthodologie chez tous les architectes. Il s’agit bien entendu des honoraires, mais également de l’équipement et de la formation des architectes. Il faut savoir que les instances et la tutelle s’orientent dans le bon sens pour accompagner notre branche et l’aider à franchir collectivement ce pas. Sylvia Pinel a d’ores et déjà annoncé 20 millions d’euros pour un “plan de transition numérique du bâtiment”.

 

Aux architectes de se saisir de cette opportunité qui représente une (dernière?) chance de regagner la confiance de nos commanditaires, à commencer par le grand public.

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  • Le 09/04/2015 à 10h34

    Déplorable… Le BIM est un moyen et non une finalité. Que cela soit avec une plume et un parchemin ou avec « deep blue », si on n’a pas le même langage et la même vision, on ne peut pas se comprendre. C’est juste ce qui manque aux acteurs du bâtiment aujourd’hui : on ne fait pas en dépit des autres… mais avec eux – nos voisins européens l’on compris eux ! Depuis le temps (des cathédrales…) le monde de la construction le sait… La bataille pour le métier d’architecte se joue ailleurs… et ce n'est pas sur écran.

  • Le 07/04/2015 à 14h07

    bravo olivier pour la juste tonicité de ton discours; j'y adhère pleinement en ajoutant seulement que l'emploi de cet outil collaboratif génial conduit à revenir, comme je l'ai observé un peu partout dans le monde à, d'abord dessiner et concevoir à la main et çà, c'est aussi le côté génial du 3D numérique!

  • Le 02/04/2015 à 16h42

    Cette vision réductrice ne correspond pas à notre quotidien et se présente comme une vision pessimiste de la MOE. En général et dans la majorité des cas à quelques exceptions près, l’ingénierie est proche de l’architecte et l’accompagne tant dans les phases de conception et de réalisation en passant par la synthèse qui effectivement est indispensable (elle fait d’ailleurs partie intégrante de la mission EXE : cf. loi MOP) Nous sommes sur un point, bien d’accord, effectivement il faut que certains architectes réintègrent les équipes de MOE au vrai sens du terme. La maquette numérique est un outil facilitateur qui va nous engager dans de nouvelles démarches plus itératives que collaboratives, mais elle ne remplacera pas la « touche architecturale » ni l’approche « ingénieuse » des concepteurs pas plus qu’elle ne remplacera la compétence des entreprises. En revanche je ne suis pas convaincu comme RUDY RICCIOTTI que les outils de ce type peuvent rendre les gens compétents, diaboliques où les outils performants sont dans les mains de personnes compétentes.

  • Le 01/04/2015 à 21h02

    Olivier et vous tous! Je suis vraiment désolée que vous ne puissiez parler de "maîtrise d'oeuvre"... Et que vous poursuiviez votre vindicte dépassée également contre les ingénieurs... On n'en sortira pas de cette aigreur! Et nous serons, oui!, ecrases par le BTP si nous ne sommes pas soudés... C'est assez déprimant de mener le même combat que les architectes et se voir toujours traités ainsi! "acculturation des BET", "cost-killers"... Oui! Le BIM que nous pratiquons depuyis 3 an à ARTELIA est aussi un moyen de reprenbdre des etudes d’exécution qui non seulement nous rendrons mailleurs mais permettrons de reprendre sur les entreprises la maitrise de nos projet, "architectureaux" et "technique"... Sonia

  • Le 31/03/2015 à 21h56

    Oui, sans hésiter, je partage la conviction d'Olivier. Le BIM est une opportunité majeure de remettre l'Architecture au centre, et pour l'architecte de retrouver un outil d'exercice de ses compétences au service du projet et de la société, et avec l'ensemble des partenaires. Je comprends aussi les a priori de certains qui ne l'ont pas encore pratiqué. Mais soyons clairs : le procès en incompétence sur les sujets techniques que l'on entend depuis des années est infondé et ne doit pas avoir raison de la capacité réelle et prouvée de la réalité de la valeur que l'architecte apporte au projet, pour peu que la maitrise d'ouvrage lui donne les moyens d'une mission complète. Le BIM est l'outil que l'architecte attendait. Emparrons-nous en avec force, ambitions, et satisfaction.... Et débarrassons-nous de ce complexe d'infériorité que l'on nous distille depuis des années! Et n'oubliez-pas que certains de ses détracteurs ne l'ont jamais pratiqué. Pour ceux qui en doutent, ou cherchent à en comprendre les enjeux et les moyens d'y accéder de façon pragmatique et simple, rapprochez-vous de ceux qui le pratiquent vraiment... Et nous sommes un nombre certain.

  • Le 31/03/2015 à 08h57

    J'aimerais croire Olivier mais je doute que l'objectif d'une mise en place du BIM soit de redonner à l'architecte la maîtrise perdue. Tout va dans le sens d'une dépossession définitive des prérogatives de l'architecte. Le BIM n'est qu'un outil, certes, mais un outil qui, dans ce contexte actuel de totale dévalorisation de l'architecture et de l'architecte, permettra de marginaliser définitivement les architectes. Il faudrait une révolution idéologique pour que l'architecture redevienne un enjeu pour notre société. Quand à l'aide allouée aux architectes pour entrer dans le moule, j'ai hâte de voir d'abord comment elle sera distribuée et ensuite quel en sera l'effet sur la reprise des architectes sur la construction. J'ai été un des pionniers de l'utilisation de l'informatique dans l'architecture parce qu'elle permettait de dessiner de manière plus efficace ce que nous imaginions et ensuite d'en organiser la constructibilité. L'utilisation qu'en ont fait les BET et les entreprises à toujours consisté au contraire à banaliser et à standardiser bêtement sans même réfléchir aux process de fabrication. Parce que simplement l'acculturation des BET, des entreprises et de beaucoup de maîtres d'ouvrage est immense et provoque chez eux la haine de l'imagination. Leur point d'alliance est le plus petit dénominateur culturel commun et il est très bas. Notre liberté de pensée les terrifie et ils ne sont pas prêts à nous rendre la maîtrise qu'ils nous ont arrachée depuis 20 ans surtout si nous prétendons vouloir réfléchir aux modes de production du bâtiment car cela remettrait en cause les petits arrangements et nécessiterait un revalorisation et une déqualification des métiers du bâtiment. La mise en place du BIM ne sera que la standardisation définitive de l'architecture au détriment de celle-ci mais également du travail de recherche des ingénieurs. J'espère avoir tort... mais je suis certain que le BIM ne suffira pas.

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