Le Corbusier, roi déchu?

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© Centre Pompidou, Guy Carrad - Gisèle Freund, Le Corbusier, Paris, 1961

On pourrait l’appeler l’affaire Le Corbusier. Alors que l’on célèbre en grande pompe au Centre Pompidou le cinquantenaire de la mort du maître moderne, le débat fait rage dans les médias sur ses amitiés – et ses idées? – fascistes et leurs influences sur sa production bâtie.

2015 devait être l’année de sa célébration, pourtant l’aura du grand Corbu est à la peine. “Le Corbusier, un fasciste en béton”, “Le Corbusier plus facho que fada”… Les gros titres tombent tels des couperets sur l’icône vacillante. Aura-t-on jamais autant parlé d’architecture dans la presse non spécialisée? Qu’est-ce-qui a mis le feu aux poudres alors que l’on connaît depuis longtemps les penchants antisémites de Corbu et l’existance de son séjour vichyste - notamment grâce aux archives ouvertes de la Fondation Le Corbusier et à sa correspondance éditée en plusieurs tomes depuis 2011 par Infolio? On doit assurément ce coup d’éclat à trois livres récents, Un Corbusier du critique et journaliste d’architecture François Chaslin (Éditions du Seuil), Le Corbusier, un fascisme français du journaliste à Télérama Xavier de Jarcy (Éditions Albin Michel), et enfin Le Corbusier, une froide vision du monde de l’universitaire Marc Perelman (Éditions Michalon), dont les dates de sorties concomitantes ont été calées, on le comprend, pour profiter au maximum de l’effet anniversaire. Chacun de ces ouvrages revient avec plus ou moins d’insistance sur les liaisons dangereuses entretenues dès les années 1920 par Corbu avec les cercles fascistes à Paris. Mais encore une fois, “la tentation fasciste de l'architecte n'est pas une découverte. Sa proximité avec certains membres du Faisceau, de Georges Valois, premier parti fasciste français, est connue depuis longtemps. Tout comme sa participation aux revues de plusieurs idéologues de la droite nationaliste”, rappelle Le Monde. C’est peut-être là que le bât blesse. On le sait, mais on ne le dit pas assez. Ce qui, pour beaucoup, fausse l’appréciation de sa production “visionnaire”.

 

Censure

Dès lors, c’est la paresse des historiens qu’on accuse. “Beaucoup ignorent, ou répugnent à relever, le passé fasciste de l’homme comme de l’œuvre. […] Plusieurs historiens, anglo-saxons et français, ont publié des études sur le fascisme de Le Corbusier. Malgré tout, au fil des années, et jusqu’à aujourd’hui, ni les officiels, ni les commissaires d’exposition, ni les critiques, ni évidemment le grand public n’ont semblé vouloir s’y attarder”, selon Roger-Pol Droit dans Les Échos. L’universitaire regrette alors que “se trouve effacé tout ce qui, dans cette œuvre, relie politique fasciste et urbanisme moderniste. Le culte de l’angle droit, la haine des courbes, du désordre, le refus des sédiments du hasard et de l’histoire, le goût forcené pour la fabrication en série et la standardisation constituent pourtant de l’idéologie mise en forme.” Dans une lettre ouverte à l’historien Robert Paxton, François Chaslin regrette également que si les recherches universitaires n'aboutissent pas à ce que soient connus certains faits qu’il dévoile dans son ouvrage, “c'est à cause de divers mécanismes de censure ou d'autocensure qui frisent le déni de réalité.” “La posture dominante, face à ces livres, est de dire qu’« on savait déjà ». Ce qui fait bondir les auteurs. Car qui savait, hormis un carré de spécialistes?”, selon le journaliste du Monde, Michel Guerrin.

 

Opportunisme

Alors, quid de l’installation du célèbre architecte à Vichy pendant dix-huit mois, de 1941 à 1942, où il occupait un bureau à l’Hôtel Carlton dans le cadre d’une nomination à une Commission d’études des problèmes d’habitation et de la construction immobilière? “S'il est un reproche qu'on puisse lui faire, c'est, en effet, celui d'un manque de sens politique. Il est convaincu que l'excellence des solutions qu'il propose en matière d'architecture et de ville l'emporte sur les considérations partisanes. Cela paraît aujourd'hui naïf, critiquable, et il ne s'agit évidemment pas de l'héroïser”, défend Antoine Picon, président de la Fondation Le Corbusier, dans un entretien avec Le Point. C'est une des rares voix à s’élever pour défendre le maître moderne. Mais tous les moyens sont-ils bons pour construire à sa guise? Interrogé par Michel Guerrin, Jean-Louis Cohen, historien spécialiste de Corbu, creuse ce sillon: « L’opportunisme est la première loi de tous les architectes. […] Une posture de séduction teintée de naïveté qui lui fait intérioriser les discours des pouvoirs en place ». Selon l’architecte Paul Chemetov - le seul praticien à élever la voix - dans une tribune du Monde, “ce n’est pas parce que Le Corbusier travailla à Moscou, espéra le faire à Rome, participa à New York au projet des Nations unies, alla au Brésil ou à Alger qu’il fut tout à la fois moscoutaire, fasciste, vichyste, ploutocrate, colonialiste ou tiers-mondiste, comme ses détracteurs le disent, mais, tout simplement, il était à ce point imbu de lui-même et persuadé de son génie que la commande lui était nécessaire”.

 

Boîte de Pandore

Il n’aura fallu qu’une dépêche AFP, le 10 avril 2015, titrée Le Corbusier, fasciste militant: des ouvrages fissurent l'image du grand architecte pour ouvrir la boîte de Pandore. Depuis, historiens et philosophes prennent la parole pour accuser “celui qui fut le pape du modernisme architectural [d’être] un nazillon de la pire espèce”, dixit Luc Ferry qui, dans le Un daté du 29 avril 2015, condamne son architecture… plus si radieuse. Selon le philosophe, sa production est forcément l’expression de “son obsession de la pureté, sa haine viscérale des Juifs, de la démocratie, sa conviction que les humains sont “semblables aux abeilles”, destinés à vivre non comme des individus autonomes, mais comme les “membres” d’un organisme, d’un “corps social” parfaitement régulé”. Roger-Pol Droit s’en prend, lui aussi, directement à l’architecture: “La ville [selon Le Corbusier] doit devenir une machine à produire un homme nouveau, conditionné, contrôlé 24 heures par jour. Vue sous cet angle, la fameuse « unité d’habitation de grandeur conforme » n’est qu’une cage en béton, destinée à formater l’humain. On est très loin des libertés et des droits de l’homme. Et très près du rêve mussolinien.” Et de conclure, cinglant, que “si l’on admet que les formes véhiculent des idées, cette architecture est un fascisme en béton armé.” C’est une condamnation de l’architecture moderne dans son entier qui semble mûrir sous les différents discours à charge. Une critique nourrie par l’histoire et l’image que portent - et que l’on peine à renverser - les grands ensembles dans la politique de rénovation urbaine d’aujourd’hui. Le Corbusier, plus facho que fada, selon Benoît Peeters dans Libération: “La tentation fasciste ne fut pas pour Le Corbusier une simple marque d’opportunisme: ses relations avec les idéologues de la droite nationaliste ont duré des décennies et marqué en profondeur sa pensée urbanistique. On pourrait dire que Le Corbusier fut à l’architecture ce que Martin Heidegger, son contemporain presque exact, fut à la philosophie: un géant fourvoyé.”

 

Contextualisation

“On nous explique que son amour des tracés orthogonaux prouve son penchant fasciste. Que peut vouloir dire une thèse pareille? Les États-Unis, qui partagent la même passion, doivent-ils être qualifiés de "fascistes" eux aussi?”, défend encore Antoine Picon. Fasciste ou pas, quelle que soit la position dans ce débat, il ne s’agit pas de la pardonner sous prétexte de la grandeur créatrice et de son influence. Mais la discussion est plutôt l’occasion de comprendre le contexte économique, social et politique de production de l’œuvre. Voilà à quoi se sont engagés le Centre Pompidou et la Fondation Le Corbusier, en annonçant, un peu à la hâte, l’organisation en 2016 d’un grand colloque pour comprendre la position des architectes et des urbanistes durant les années 1930, la guerre et la reconstruction. De quoi saisir l’influence de ces temps obscurs sur la création artistique d’hier et, donc, sur celle d’aujourd’hui. Car « à Vichy il n’y avait pas que Le Corbusier, mais aussi Auguste Perret (1874-1954), qui présida l’ordre des architectes. À l’exception de quelques-uns, tel Lurçat, les architectes français furent vichystes dans leur majorité », précise Paul Chemetov. Un travail de contextualisation sein et essentiel qui n’empêchera pas d’admirer les oeuvres du maître moderne pour ce qu’elles sont car si “le bonhomme n’était sans doute pas très sympathique, ses bâtiments nous prennent au coeur, nous font du bien, nous parlent vraiment d’architecture”, écrit Luc Le Chatelier dans le très beau numéro hors-série Télérama, Le Corbusier, le bâtisseur du XXe siècle.

 

 

  • Fondation Le Corbusier
  • 8-10 Square du Dr Blanche, 75016 Paris
  • www.fondationlecorbusier.fr

 

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  • Le 12/05/2015 à 18h09

    et dans le même ordre d'idée,on ne lira plus Sartre car il a fait le salut nazi!ni Aragon car il approuvait le Goulag!ni Gide ni Cioran car ils étaient pédophiles...et Tolstoï!l'admirable Tolstoï!!on ne le lira plus parce qu'il battait sa femme!!!on a fait ce genre de procès à Céline....ses prises de positions pendant la guerre était autrement plus provocatrice que l'architecture de Corbu!!faire l'amalgame de l'oeuvre d'un artiste et de ses penchants est toujours très hasardeux...

  • Le 12/05/2015 à 18h08

    Vous écrivez : "On doit assurément ce coup d’éclat à trois livres récents dont les dates de sorties concomitantes ont été calées, on le comprend, pour profiter au maximum de l’effet anniversaire." La date de sortie du mien, Un Corbusier, est fortuite. Comment pouvez-vous penser que commençant d'écrire il y a plus de deux ans, j'avais à l'esprit que j'étais à deux ans et trois-quarts de la noyade du Vieux? Je n'ai jamais voulu faire un best-seller et encore moins un pamphlet, sinon je ne serais pas allé chez Fiction & Cie. Je n'ai pas voulu que cela sorte au moment de l'exposition, c'est mon éditeur qui en a décidé ainsi. Je souhaitais octobre ou novembre. On m'a proposé début janvier puis on a reculé à début mars parce que la même collection publiait une biographie de Roland Barthes. La concomitance avec l'exposition est fortuite; celle avec les deux autres ouvrages que vous notez est fortuite aussi. Je la déplore car elle assimile mon travail à deux autres, certes honorables et légitimes, mais elle mutile mon propre propos. J'ai voulu faire un bon livre de littérature, un "caractère", délibérément très écrit et touffu. Délibérément. Un livre à déguster et sans chapitres trop marqués et surtout sans chapitres thématiques. Une promenade. Un livre où se perdre un peu. Bonne journée. François Chaslin

  • Le 12/05/2015 à 11h26

    Que de choses bien curieuses sur l'idée d'un fascisme capable de produire autant de grandes œuvres... La philosophie fasciste n'a jamais produit d'art. L'"art" fasciste est tout entier autocentré sur lui-même. Le Corbusier n'est pas un théoricien, c'est un artiste total. Le débat sur la machine à habiter et à contrôler n'a aucun sens, la dictature de la ligne droite non plus, la preuve, c'est Ronchant, les toits des unités d'habitations, les toiles du maitre et son renouvellement permanent. Ce sont les utilisateurs des soi disant théories du Corbu qui tuent et trahisse sa véritable pensée. Je suis au passage assez d'accord avec Phacochère concernant la soi disant démocratie des décideurs d'urbanisme et d'architecture...

  • Le 12/05/2015 à 09h37

    Vous parlez de fascisme des architectes? Interrogez vous sur le fascisme du procès de conception de l'espace bâti, à travers les structures de décisions, ou est la démocratie dans les procès de décisions d'urbanisme & d'architectures,posez vous aussi la question des origines de l'ordre des architectes et de sa structure, il ne s'agit hélas pas d'un débat philosophique ou idéologique!

  • Le 12/05/2015 à 08h52

    alors,actuellement, que dire des architectes qui vont travailler pour des régimes peu démocratiques tel que la Chine, la Russie....et certains pays africains (pas de liberté d'expression, peine de mort...) sont ils à ranger dans cette case, et doit on lire leur architecture comme l'expression du pouvoir en place?

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