Le paysage, cet art contemporain d’habiter le territoire, par Jean-Jacques Verdier, consultant paysage et territoire

Jean-Jacques Verdier

Consultant paysage et territoire –
Administrateur du Pays Bourgogne Nivernaise –
Membre de la Commission départementale de la nature
des paysages et des sites de la Nièvre – A contribué
aux Etats généraux du paysage avec la FFP et à l’Etat
des lieux des paysages protégés d’Ile-de-France
avec la Diren et le conseil régional.

 

De la nécessité d’une démarche paysagère territoriale

La Convention européenne du paysage bouscule le fonctionnement institutionnel puisqu’elle procure du sens en redéfinissant la notion même de paysage qui reconnaît la polysémie du terme et comme levier d’action pour un développement qualifié de durable afin de répondre aux enjeux contemporains. Ratifiée par la France en 2005, c’est le gouvernement actuel qui s'en est saisi et elle a un rôle à jouer dans la réforme de l’Etat, celle territoriale et celle des politiques publiques. Car l’innovation est tout autant comportementale que technologique. Pas de regard, pas de paysage. Pas de paysage, pas de développement qualifié de durable.

En effet, comme toute innovation, la démarche paysagère remet en cause un fonctionnement antérieur et, en premier lieu, le positionnement du paysage au sein de l’organigramme ministériel et d’une organisation administrative s’appuyant sur de multiples spécialistes s’ignorant trop souvent les uns les autres, en particulier une opposition nature/culture dépassée et contreproductive. Car le regard n’est pas naturel et nous vivons dans une société culturelle et socialisée. Historiquement portée par l’Etat, la politique du paysage mise en œuvre par la France nécessite une diffusion-appropriation à tous les échelons territoriaux et les Etats généraux du paysage 2007 - premier événement regroupant les différentes entrées du paysage - avaient produit en ce sens des recommandations à destination des pouvoirs publics.

 

A présent que la loi Alur, la loi Biodiversité et le Plan d’actions pour les paysages ont enclenché cette modernisation, la mise en œuvre de la transversalité inhérente au paysage à travers une démarche interdisciplinaire et interministérielle se décline aujourd’hui dans la mission portant sur l’attractivité et l’aménagement des territoires ruraux, confiée à Frédéric Bonnet – Grand Prix de l’urbanisme –, à partir de l’interrelation urbain/rural. La navette parlementaire concernant la loi patrimoine et la création architecturale est une autre opportunité afin d’intégrer une culture paysagère qui fait défaut aujourd’hui et le rapporteur Patrick Bloche s’était montré intéressé à étendre sa réflexion à l’ensemble des professionnels du cadre de vie (architectes, urbanistes, paysagistes), mais les géographes, agronomes et écologues sont aussi impliqués dans l’approche spatiale des territoires.

 

 

 

Zapping paysager

Plus largement il s’agit de la complémentarité entre les sciences humaines et les sciences de la vie et de la terre.

Par ailleurs, les mutations sociétales produites par l’accélération technologique et communicante sacrifient au zapping paysager et la prolifération d’images à l’émotion rapide. Le devenir de la planète bleue simplifie les enjeux du développement sur l’alternative conflictuelle et stigmatisante développement économique / défense de l’environnement qui laisse trop peu de place au cadre de vie, au paysage de proximité qui permet pourtant de situer l’action. Dans la hiérarchie du fonctionnement institutionnel actuel il y aurait d’un côté la vie, comprise prioritairement comme économique ou biologique, et de l’autre son cadre encore compris comme superficiel ou la simple résultante des activités humaines.

On se référera ici à Edgar Morin dans le cadre d’une économie sociale et solidaire : « La pensée dominante est fondée sur la réduction du complexe au simple et sur la disjonction, c’est à dire la séparation… Mais la spécialisation close donne le primat à une pensée qui isole les objets hors de leurs contextes et devient myope, qui est aveugle à ce qui est global, parce que les connaissances séparées ne permettent pas de saisir la complexité des phénomènes globaux… »

Face à cette déconnexion entre la vie et son cadre, c'est bien à un manque de culture de l'espace que nous sommes confrontés aujourd'hui si l'on veut inscrire la transition écologique dans les singularités de chaque territoire perçues par tout un chacun et par le plus grand nombre. La représentativité au sein des organes institutionnels (Commissariat au développement durable, Comité général à l’égalité des territoires, Conseil national de la transition écologique….) est insuffisante et une délégation du cadre de vie véritablement opérationnelle pourrait se positionner auprès du premier ministre comme il avait été prone précédemment pour le Conseil national du paysage.

Car c’est bien à un manque de culture de l’espace que nous sommes confrontés aujourd’hui si l’on veut inscrire la transition écologique dans les singularités de chaque territoire perçues par tout un chacun et par le plus grand nombre. Sa représentativité au sein des organes institutionnels (Commissariat au développement durable, Comité général à l’égalité des territoires, Conseil national de la transition écologique…) est insuffisante et une délégation du cadre de vie véritablement opérationnelle pourrait se positionner auprès du Premier ministre comme il avait été prôné précédemment pour le Conseil national du paysage.

 

 

Le paysage, une incompétence territoriale française ?

Les paysages remarquables et ceux du quotidien résultant largement des multiples interventions humaines qui les façonnent au fil de l’histoire, on revient à présent sur les insuffisances du Grenelle de l’environnement avec cette nécessité de donner un cadre de vie à l’écologie par une approche sensible du projet de territoire. En ce sens, le préalable pour un développement réellement soutenable n’est-il pas de montrer aux habitants et aux élus une valeur paysagère partagée qui identifie et qualifie leur cadre de vie qui est aussi le cadre d’accueil des visiteurs et de nouvelles activités - on préserve bien, on valorise bien, on développe bien une valeur partagée que l’on connaît bien. Pour autant, on observe que la riche diversité paysagère du pays qui fait consensus est d’avantage perçue et ressentie qu’observée et actionnée. En effet, qui pour relayer la politique de l’Etat au sein des territoires et pour mettre en œuvre une démarche paysagère territoriale qui fait défaut aujourd’hui selon l’illustration du tableau général des compétences des collectivités locales ?

http://www.collectivites-locales.gouv.fr/competences.

Non seulement le paysage n’est pas une compétence, mais le mot paysage n’y est jamais employé. Il serait donc ailleurs, dans une autre dimension, insaisissable, entretenant par là une considération erronée et la confusion avec un paysage encore compris comme une vue de l’esprit, hors du champ de responsabilité des collectivités et entretenant donc sa méconnaissance comme levier du projet en contradiction avec la Convention européenne, les avancées gouvernementales et législatives. Comme si les thématiques et entrées sectorielles détaillées dans ce panel de compétences (notamment aménagement rural et planification, urbanisme, environnement et patrimoine, économie, tourisme, habitat, énergie, cours d’eau, action culturelle…) n’avaient aucune relation avec leur implication paysagère. Or, les élus se déterminant selon un choix de compétences obligatoires et optionnelles, l’absence du paysage est donc préjudiciable en termes d’identité, d’attractivité et de gestion de l’espace. Et l’on constate que sa prise en compte est bien souvent tributaire d’une identification locale caractérisée ou bien de la sensibilité volontariste d’un élu alors qu’elle devrait être la règle générale. Il y a là un hiatus dans la politique du paysage et pour la maîtrise de l’évolution spatiale des territoires urbains, périurbains et ruraux dans le cadre des enjeux de l’interrelation ville/campagne.

 

 

De la parcelle jusqu’au grand paysage

Autre contradiction avec la création voici quelques années par le CNFPT d’un profil "chef de projet de paysage" toujours sous-utilisé pour cause de fonctionnement cloisonné au détriment d’un paysage opérationnel. Car l’innovation réside aussi dans cette double compétence spécifique et généraliste afin de créer du lien et pour animer le projet selon une démarche intégrée et pour appliquer une transversalité abondamment réclamée. Ce rôle d’assembleur pour les différentes typologies d’espaces et leur multifonctionnalité, de médiateur pour les multiples interventions humaines qui façonnent les paysages, intègre à présent le cursus de l’enseignement supérieur du paysage. En outre, l’articulation paysage/urbanisme est à présent reconnue, signifiant par là et pour conforter les attendus de la  loi SRU t de la loi Alur que l’urbanisme c’est tout d’abord le projet de territoire des élus et la qualité de mise en forme de l’espace et qu’il doit ainsi dépasser une fonction encore trop réduite au réglementaire, en particulier dans les territoires ruraux. Elle concerne très directement l’appropriation et  l’usage des Atlas et des Plans de paysage réalisés par les bureaux d’études à relayer par une telle compétence au sein des communautés de communes et des bassins de vie qui sont la bonne échelle de perception et d’action pour le paysage.

 

 

Pour des paysages choisis et non subis

Ainsi, pour penser global, le projet nécessite une vue d’ensemble; pour agir local, il doit être situé. On demande aujourd’hui aux élus d’avoir une vision de leur territoire dans le double sens du projet et dans celui de le visualiser, de le rendre visible à destination de leurs administrés et  pour installer une participation citoyenne (tout un chacun est susceptible de s’exprimer à partir de son paysage-cadre de vie). En cela ils doivent pouvoir s’appuyer sur une compétence territoriale reconnue et être assistés par une ingénierie adaptée. C’est à présent aux collectivités de s’approprier cette culture et cette mise en œuvre en cohérence avec la définition même du paysage si l’on veut une politique paysagère aboutie à forger sur la riche diversité qui compose le bien commun de la Nation.

 

 

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