Les établissements pénitentiaires en quête d'humanisation

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La prison panoptique demi-circulaire de Niort (1853).

Lieu de privation de liberté, une prison fonctionne comme une microsociété, avec ses quartiers d'hébergement, ses espaces dédiés à l'accueil des détenus, à la formation, au travail et au sport, son centre de soins, ses parloirs pour les visites... Cette hétérogénéité d'usages induit une organisation d'autant plus complexe que s'y greffe un millefeuille de règles et dispositifs très contraignants pour assurer sa sûreté. Et celui-ci n'a fait que s'amplifier depuis les années 1980, finissant par éclipser la place de l'architecture - et le rôle de l'architecte - de ce programme.

Pourtant l'architecture carcérale française compte un ensemble d'édifices qui ont marqué l'histoire, Mazas, la Petite Roquette, Fresnes, la Santé... « Elle naît à la Révolution française, lorsque la peine privative de liberté, fondée sur l'amendement moral, remplace le châtiment corporel, nécessitant, de fait, une véritable politique immobilière pénitentiaire », rappelle l'historienne Caroline Soppelsa.

Dans l'urgence, les premières prisons s'approprient les bâtiments nationaux et les biens confisqués au clergé, dont l'architecture se prête bien à cette reconversion : conciergeries, dépôts de mendicité, tours, abbayes... Deux systèmes d'encellulement importés des États-Unis, correspondant chacun à une philosophie différente, sont adoptés, parfois en les mixant dans un même établissement. Le système dit « auburnien », un encellulement individuel la nuit et un enfermement en commun le jour, se fonde sur un régime axé sur le travail comme valeur moralisatrice. Le détenu n'est pas complètement désocialisé, contrairement au système « pennsylvanien », marqué par un isolement continu de jour comme de nuit. La prison trouve par ailleurs sa forme idéale dans le Panoptique dessiné par Jeremy Bentham en 1791, qui allie la fonction utilitariste de la peine et un modèle de bâtiment, un anneau de cellules autour d'une tour centrale. Dans les faits, ce principe de surveillance sera surtout transposé aux circulations.

Un laboratoire d'innovations

Au XIXe siècle, ce programme constitue aussi un laboratoire d'innovations qu'on ne s'autorise pas encore dans l'habitat collectif, au nombre desquelles le chauffage central, le tout- à-l'égout, l'éclairage au gaz. En cours de restructuration, la maison d'arrêt de la Santé à Paris (p. 62) concentre à sa construction, en 1867, toutes ces avancées techniques. L'encellulement strict qui est institué par la loi de 1875, toujours en vigueur aujourd'hui, voit ses derniers perfectionnements dans les centres pénitenciers de Fresnes et des Baumettes à Marseille, respectivement livrés en 1898 et 1939.

Au fil de l'histoire, le sens que l'on donne à la peine a évolué. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sous l'impulsion de Paul Amor, premier directeur de l'Administration pénitentiaire française, une réforme est engagée, axée sur la réinsertion du détenu et l'individualisation de la peine. On reconnaît le droit au travail, à la formation, aux loisirs. Des espaces de vie sociale sont créés. Ces nouvelles orientations se concrétisent entre 1960 et 1980, où onze établissements totalisant 6 500 places environ sortent de terre, dont la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis. Construite par l'architecte Guillaume Gillet et actuellement en rénovation (p. 60), elle se distingue par l'efficacité de son plan : les bâtiments d'hébergement - les tripales - sont directement reliés aux ateliers, insérés dans l'épaisseur de l'enceinte, et à la rotonde centrale qui abrite la salle d'attente aux parloirs. Dans la cellule, la fenêtre est agrandie du sol au plafond, un vrai progrès. Dans les anciennes prisons, celle-ci était placée en hauteur pour symboliser la rédemption. Au cours de cette seconde moitié du XXe siècle, une autre expérience frappe les esprits : le centre de détention de Mauzac, inauguré en 1986, que l'architecte Christian Demonchy organise comme un village autour d'une agora.

Des programmes très critiqués

La fin du XXe siècle marque une rupture. Les programmes pénitenciers définis par le nombre de cellules construites - 13 000 en 1987, 4 000 en 1998, 13 200 en 2002 -font l'objet de nombreuses critiques. L'urgence pour parer à l'état de vétusté du parc et à la surpopulation carcérale dans les maisons d'arrêt (1) -, a conduit à construire dans des territoires où le foncier était disponible mais éloigné de tout, à industrialiser la production des bâtiments en attribuant des marchés de conception-réalisation par lot.

Afin de ne pas renouveler les erreurs du passé, la Direction de l'administration pénitentiaire (DAP) a missionné en 2011 l'Agence publique pour l'immobilier de la justice (l'Apij), maître d'ouvrage des opérations pénitentiaires, pour réaliser un audit. « Tout en livrant un ensemble d'établissements, nous avons constaté que les préoccupations de sécurité et sûreté passive avaient fini par figer les plans-masses et les matériaux, engendrant des dispositions particulièrement anxiogènes pour les détenus et le personnel, à rebours des objectifs recherchés », évoque Marie-Luce Bousseton, directrice de l'Apij. Comment sortir de cette impasse ?

Plusieurs critères d'analyse ont été pris en compte. L'implantation d'abord. Il importe de rapprocher ces programmes des centres-villes. Dans les agglomérations, où le marché foncier est tendu, la taille de ces emprises, 15 ha en moyenne, rend la prospection compliquée. L'Apij n'exclut pas de les rendre plus denses, rappelant que la maison d'arrêt de la Santé occupe un périmètre de 2,8 ha pour 800 détenus. À défaut de se rapprocher des bassins de vie, la desserte routière, l'accès par les transports en commun et l'offre de logements pour le personnel sont mieux pris en compte.

La question des flux est également reconsidérée. Le regroupement de populations carcérales très différentes (hommes, femmes, mineurs, prévenus, condamnés...) dans une même enceinte, s'il permet la mutualisation des équipements socio-éducatifs et sanitaires - gymnase, unités sanitaires, lieux de culte, salles d'activités, parloirs -, rend ces flux souvent ingérables, ces différentes populations étant astreintes à la règle de non-covisiblité. Pour autant, l'objectif aujourd'hui n'est pas de réduire l'échelle de ces établissements. « Le programme des prochains établissements s'oriente sur un dimensionnement de 500 à 600 cellules. C'est la recherche d'un équilibre entre la réponse aux besoins engendrés par l'activité des palais de justice, une optimisation de gestion et des établissements restant à taille humaine », précise Marie-Luce Bousseton. Rapporté à cette échelle, le coût d'une cellule est évalué à 180 000 euros. Se pose néanmoins la question de maintenir ou non cette règle et de mieux adapter les quartiers de détention à chacune de ces populations, aujourd'hui construits sur un même modèle. Elle est en discussion pour le projet de Lutterbach en Alsace.

Nouvelles orientations

À la suite de cet audit, certaines orientations sont d'ores et déjà approuvées. L'une d'elle, majeure, porte sur le glacis, ce no man's land entourant les bâtiments, qui représente 50 % environ de sa superficie et ne s'avère pas une protection totalement efficace (jet d'objets). La décision a été prise de l'internaliser pour ouvrir des vues sur cet espace désormais paysager et faciliter aussi l'évolution, nécessaire, de ces établissements. De même, après avoir été censurés car perçus comme des caches potentielles, arbustes et plantes tapissantes font leur apparition, manière d'intégrer les rythmes biologiques et les saisons dans leur enceinte. Le projet d'Aix-Luynes 2 (p. 59), dont la livraison est attendue pour 2017, intègre ces nouvelles dispositions.

À l'intérieur des bâtiments, l'Apij veut porter l'effort sur la lisibilité du plan, la désorientation constituant un facteur anxiogène, mais aussi la lumière naturelle et l'acoustique, sources de confort et d'apaisement. La règle de covisibilité entre les postes de surveillance, qui a contraint toute une génération de prisons à être bâties sur un même modèle de plan et à induire un même type de cheminement, s'assouplit également. On pointe aussi leur nombre, ces check-points de sécurité amenant le personnel à avoir moins de relations avec les détenus alors que celles-ci favorisent leur socialisation. De plus, on reconsidère la valeur symbolique de certains éléments, à l'instar de la porte d'entrée, celle qu'on filme dans le JT, glaciale, et qui donne une image déplorable des prisons françaises.

À l'échelle micro, une réflexion est conduite sur la cellule et son ergonomie. Alain Sarfati en charge de la rénovation des 3 600 cellules de Fleury-Mérogis insiste sur la notion d'appropriation, fondamentale dans le logement, et qu'il faut susciter et rendre possible dans ce programme.

En ce début du XXIe siècle, l'objectif consiste bien à bâtir des stratégies pour humaniser ces établissements et renouer avec la dimension symbolique de la prison républicaine. Le programme lancé en 2015, qui prévoit la construction de 3 200 places d'ici à 2024, devrait concrétiser ces avancées. Meilleures seront les conditions d'accueil du détenu, et plus facile sera sa réinsertion. Plus il sera investi dans son lieu de vie et moins il sera tenté de le dégrader. Certains pays ont déjà cette vision, à l'instar de la Norvège qui a bâti un centre de détention à Halden fonctionnant comme une petite communauté dans un site boisé exceptionnel (lire p. 58). L'histoire montre que la qualité architecturale de ces opérations se gagne par petites victoires. Gageons que la société civile n'aura pas à être honteuse de ses futures prisons.

(1) Les maisons d'arrêt accueillent les prévenus et les condamnés à de courte peine et ne sont donc pas soumises au numerus clausus comme les établissements pour peine.
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