MAÎTRES D' OUVRAGE CHERCHENT ARCHITECTES POUR RENCONTRE ET + SI AFFINITÉS

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Frédéric Bonnet architecte associé de l'agence Obras

Frédéric Bonnet n’avait pas postulé à l’opération de la CUB.

Dans le cadre de la construction des 50 000 logements lancée par la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB), 85 maîtres d’œuvre et 39 opérateurs (bailleurs sociaux et promoteurs) étaient conviés à un speed-dating géant le 18 mars dernier à Cenon. La rencontre devait permettre aux équipes présélectionnées de constituer des groupements afin de se positionner sur les 18 îlots où seront bâtis entre 1 500 et 2 000 logements. Une pratique qui interroge sur la reconnaissance et la vocation de la profession.

Architectes ! Pouvons-nous encore déplorer que l’architecture ne soit pas un sujet grand public ? Que la presse quotidienne ne fasse que peu d’écho à la culture architecturale ? Que nenni ! Grâce à la Fabrique bordelaise, voilà un sujet en or. Que l’on en juge, dans Sud-Ouest du 19 mars, avec ce titre prometteur : « Les archis et maîtres d’ouvrage se draguent » ! C’est joliment dit. Pour l’architecture, François Chaslin passe ainsi la parole à Philippe Bouvard.

Il serait trop facile de tirer sur Sud-Ouest, même si les beaux débats publics essentiels à notre communauté politique ne sont que très rarement, dans cette presse-là, relayés autrement que par des polémiques de bistrotiers, entre chiens écrasés et autres prises illégales d’intérêt.

Non, il faut chercher plus haut, dans le nec plus ultra de l’intelligentsia métropolitaine, mâtinée de la culture marketing des hautes écoles de commerce, pour trouver l’origine de cette actualité alléchante. C’est bien parce que Vincent Feltesse fait partie des « meilleurs d’entre les commanditaires » que ce recours à une forme de speed-dating surprend. Encore sommes-nous à Bordeaux. Mais que se passe-t-il donc ailleurs ? On imagine le pire.

Résumons : la CUB mène une belle réflexion sur la métropolisation de l’aire urbaine, pour y construire, dans des endroits choisis selon une stratégie coordonnée, 50 000 logements. Cinq urbanistes planchent sur ce challenge inédit en France. Magnifique sujet. Dans des conditions politiques que l’on imagine difficiles, la Communauté Urbaine souhaite concrétiser les premières opérations. Jusque-là, chapeau bas. Comment agir vite et bien ? On organise dans une salle, après la présélection requise, une rencontre entre promoteurs et architectes. Ces derniers, surnuméraires, sont censés en quelques mots séduire l’opérateur aguerri, pas toujours très à l’aise. Pour quelles raisons ce méli-mélo combatif de talents et d’engagements reconnus, d’intérêts biaisés ou d’indifférences perfides ? Accélérer les processus, gagner du temps, faire baisser les coûts et mettre les meilleurs en contact. Certes.

Notons qu’ici seuls les architectes sont à l’amende, et non pas les opérateurs. Le politique donne mandat au marché, avec une confiance qui, pour être savamment étayée, n’en est pas moins ingénue : laissons faire les professionnels, ce sont eux qui ont la main… Les bailleurs sociaux se diluent dans les majors du BTP. L’intérêt public se confond soudain avec celui de l’investisseur. L’architecte est là pour plaire, courtisan, genre Ancien Régime. L’idée parut sauvage à quelques architectes égarés venus de contrées voisines plus amicales avec l’architecture. Elle ne fait qu’officialiser le lent processus qui mine l’immobilier français, les 95 % de la production qui échappent à tout contrôle. La crise, à Bordeaux comme en Île-de-France, est l’occasion pour certains, dont on s’étonne à peine qu’ils soient socialistes, d’espérer d’un marché moins régulé la correction des effets délétères qu’il a produit naguère dans un cadre plutôt mieux soutenu. Le procédé est un laboratoire de la crise et de la rigueur qui l’accompagne. Les architectes ainsi choisis parviendront sans doute, avec 15 000 €, à définir 200 logements assez précisément pour s’engager sur un budget. Il faut dire que les temps sont durs. Des cohortes de stagiaires sont prêtes à tout pour l’expérience du projet. Efficace, économique, express. C’est cela de moins dans les bilans d’opération. Comme pour le reste de la gestion de crise, on évite par contre d’écorner la rente foncière des rusés spéculant depuis des années sur la croissance métropolitaine. Tout demeure à sa place.

Pour cette pirouette, mieux valent les procédés branchés – car ce speed-dating masque mal son nom –, déguisant le renoncement par l’obscénité, bafouant le professionnalisme, annihilant l’engagement historique des uns, leur liant inéluctablement les mains et les privant de parole. Il est vrai que lorsqu’on « spiddète » (sic), on se frappe les cuisses, on trinque, on se congratule, on ne vitupère point. La critique n’est pas très sexy… Mais à quoi servent encore l’enseignement, l’histoire, les sciences politiques, la connaissance des engagements de nos aînés, de l’Atelier de Montrouge à Pierre Lajus ou Edith Girard, puisque tout est image, slogans, « fun », et que tous se retrouvent infantilisés, béats devant tant d’innovation ?

Ne jetons pas la pierre au politique, qui a déniché une façon rigolote de vendre sa métropole. Ni même aux architectes, ces talentueux lauréats Europan d’il y a vingt ans, copieusement représentés ici parmi les urbanistes et les compétiteurs, dont le silence et la docilité sidèrent. Pris au piège, en quelque sorte. Pourtant on voit bien ici que la critique donne l’impression de cracher dans la soupe. Justement. C’est d’autant plus rageant de voir que les plus beaux projets abaissent les conditions d’exercice et renient les engagements d’une profession malmenée par la crise. Comme s’il n’y avait aucune limite à la fragilité du métier. Et au cynisme. Ainsi va notre crise.

 

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