Nouvelles perspectives ludiques en ville : Jeux partout et bleus pour tous

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Chalon-sur-Saône, Cité des Prés Saint-Jean, Group Ludic, années 1970.

Entre l’école et la maison, il y a la rue. Faire le tourniquet autour d’un poteau électrique, escalader un banc ou se cacher dessous, sauter des barrières... La spontanéité des enfants à s’approprier le mobilier urbain et la signalétique, fait du jeu un mode d’occupation et de détournement ancestral de l’espace public. Ces actions à visées récréatives sont autant de démonstrations quotidiennes que la ville est un tapis d’éveil à taille réelle essentiel aux plus petits. « Outre les besoins primaires d’amour, de nourriture et de sécurité, le jeu est nécessaire à l’enfant pour qu’il développe sa motricité, la verbalisation, son attention et les relations sociales, au risque de faire face à de grandes carences lorsqu’il sera adulte », explique la psychologue Fabienne Tanon. Mais les conflits d’usage entre les générations, le danger que représente la voiture, et le développement des activités virtuelles (télévision, ordinateur, jeux vidéo…) ont contribué au retrait progressif des enfants de l’espace public ou au cadrage spatial de leurs loisirs dans des aires de jeux fermées. D’autant plus qu’on ne passe pas de façon binaire de la supervision par les parents à la complète autonomie dans la ville. Il y a une gradation des choses qui se traduit en termes d’espace : les parents vont dans les parcs fréquentés par d’autres familles et c’est la confiance en ces lieux qui leur permettra de laisser de plus en plus de liberté à leurs enfants. Le développement de l’offre récréative est un enjeu urbain acquis depuis longtemps par les villes qui parsèment l’espace public d’aires de jeux. Mais ces lieux dédiés clos font souvent peu de cas de leur contexte et les structures produites en série qu’ils hébergent affichent une pauvreté éducative et poétique critiquée par les psychologues. Les architectes et les paysagistes invités à concevoir certains projets – la majorité sont réalisés par les services techniques des mairies – tentent d’apporter de nouvelles perspectives ludiques aux enfants et à la ville.

La ville ludique

Des enceintes pour assurer la surveillance, la sécurité et l’intimité, mais pas forcément des grilles : c’était le parti de l’architecte Aldo van Eyck, auteur de plus de 700 aires de jeux à Amsterdam entre 1947 et 1978. « Une grille a un fort effet repoussoir. Des plantations, un mur sont plus adaptés pour faire du jardin d’enfants un espace propre », disait-il*. Envisagée dans sa dimension poétique par l’architecte néerlandais, la clôture doit formaliser l’augmentation de la liberté au-delà, « une intensification, un enrichissement des possibilités du jeu. » Dans ses projets, il signifiait la clôture grâce à des structures de jeux. Cette réflexion sur le seuil, les architectes contemporains la poursuivent en questionnant l’intégration à l’espace public de ces bulles d’aventure cloisonnées, véritables petits mondes dans le grand. La tendance serait à la disparition complète de l’enceinte au profit d’une utilisation de l’espace ludique par tous. Peut-on envisager l’espace public comme un tapis d’éveil ouvert et transgénérationnel, où on apprend à partager la ville ? C’est encore dans les pays nordiques que les propositions les plus pertinentes émergent. Sous les traits des architectes fantasques de l’agence BIG, un vaste délaissé urbain de Copenhague se transforme en nappe récréative destinée à tous les âges : une collection de mobilier urbain glané dans les espaces publics du monde entier (bancs brésiliens, ring de box thaï, pieuvre-toboggan japonaise…) est implantée sur un sol multicolore exclusivement réservé aux piétons et aux vélos. De leur côté, les architectes de l’agence Constructo militent pour le partage des usages et le décloisonnement des skateparks pour qu’ils participent à la qualité du sol de la ville. À l’autre bout de la réflexion, l’architecte David Rockwell propose des kits contenant 105 pièces légères à assembler et réassembler indéfiniment, utilisables en intérieur comme en extérieur et qui ne nécessitent qu’un espace libre de 20 m2 au sol. De quoi coloniser la ville entière.

Un jeu pour chaque lieu

Aldo van Eyck avait choisi de tisser à Amsterdam un réseau d’aire de jeux pour répondre partout aux envies des enfants, mais il prévenait que celles-ci devaient être « des lieux de rencontre attrayant pour tous, également pour les adultes, si ils veulent pouvoir justifier leur existence ». C’est dans l’intégration du terrain d’aventure dans son contexte urbain et social que se trouve la clef de cette attractivité universelle. Ces démarches de conception sont d’ailleurs l’occassion d’insuffler un peu de fantaisie dans le projet. Le terrain d’aventure imaginé par l’agence Annabau à Wiesbaden réinterprète la forme historique de la ville allemande en une sculpture vert pomme aussi attrayante pour l’œil des parents – après tout, ils passent autant de temps que leurs enfants sur place – que pour les jeux des plus petits. Une structure ainsi conçue sera d’ailleurs très appréciée par ses utilisateurs, car les aires de jeux imaginées spécifiquement pour un lieu rencontrent rapidement l’attachement des familles qui l’utilisent, bien plus que celles constituées d’un agglomérat de structures achetées sur catalogue et éparpillées sur un sol synthétique. La conception en adéquation avec un site passe également par des projets menés en concertation avec les familles et les enfants. « Chaque lieu est unique, donc chaque jeu doit l’être. D’autre part, la concertation entretient une dimension affective avec l’aire de jeux qui lui assurera une bonne préservation », explique l’artiste AllessandraT qui réalise, au sein de l’Atelier de Launay, des aménagements ludiques spécifiques avec les populations des lieux d’interventions.

Halte aux éléphants

L’invention de structures de jeux sur-mesure est aujourd’hui largement valorisée, à condition de convaincre des maîtres d’ouvrage plus enclins à choisir des modules produits en série. Raisons de coût, d’entretien ou de facilité avec la réglementation diront certains. Les structures vendues sur catalogue sont certifiées au stade du prototype, mais il arrive qu’une fois implantées sur le terrain leur conformité soit annulée. Les modules conçus sur-mesure sont certifiés directement sur site et imposent donc de travailler en étroite collaboration avec des bureaux de contrôle tout au long du projet. Il y a également l’éternel problème du vandalisme. Que deviennent à la nuit tombée les bateaux échoués dans le sable qui font la joie de dizaines d’enfants-pirates durant la journée ? Ils arrivent souvent que les cabanes hébergent des trafics en tout genre et qu’alors on décide de leur couper la tête. Aux concepteurs de faire preuve de créativité, car une cabane n’a pas besoin de ressembler au stéréotype de l’abri en bois perché dans les arbres. « Les enfants ont une imagination bien plus développée que les adultes qui leur permet d’interpréter de mille façons un lieu », assure Clément Willemin, paysagiste de l’agence BASE. Aldo van Eyck était partisan de la forme élémentaire inspirée des mouvements spontanés des enfants – pour jouer à saute-mouton, on installe des poteaux saute-mouton –, d’autres préfèrent éviter l’abstraction, mais tous acceptent une part d’indétermination et le détournement de ce qui est conçu. Un château ou un vaisseau spatial, cela peut-être tout à la fois puisqu’un jeu sera rarement utilisé de la façon dont les adultes l’ont imaginé. Mais comment interpréter autrement les éléphants à bascule qu’on dissémine partout dans la ville ?

Apprendre à s’égratigner

La conception d’une structure de jeux doit également être l’occasion de dépasser le seul développement de la mobilité et de favoriser l’exploration des sens. « Il faut permettre de se frotter à la matière, diversifier les matériaux, les couleurs et même les odeurs, car tout cela participe à la construction sensori-motrice de l’enfant », explique Fabienne Tanon. Les jeux standard n’encouragent pas les activités plus lentes, les gestes précis et la concentration. Leur répétitivité ne permet pas de s’approprier le réel et de réinventer les règles. Et puis il y a l’apprentissage de la peur et de ses propres limites, versant sous-estimé des vertus éducatives du jeu – ou écarté pour minimiser les accidents –, pourtant plébiscité par les parents. « La ville doit être un terrain de jeux permissif où l’on peut se salir et s’égratigner », poursuit la psychologue. Les paysagistes de l’agence BASE ont choisi de développer le terrain d’aventure du parc de Belleville à Paris autour de la notion de prise de risque, ou comment dévaler la pente de multiples façons. « Nous avons aggloméré les jeux les uns sur les autres pour former une seule structure. Du point de vue de la norme, nous n’avons pas considéré un espace de chute pour chaque jeu mais une zone unique correspondant à la construction dans son ensemble », explique Clément Willemin. Seule une maîtrise parfaite de la réglementation permet d’arriver à sa libre interprétation. Les normes qui régissent la conception des aires de jeux – exigeantes en termes de résistance, non inflammabilité, non conduction de la chaleur et tenue des couleurs pour les matériaux et de disposition des jeux pour éviter les coincements et gérer les chutes – doivent être intégrées très en amont par les concepteurs et la collaboration avec des bureaux de contrôle dès les premiers dessins s’impose pour produire des aires de jeux originales.

* Aldo van Eyck, conférence donnée aux Marcati Hall en 1962. Texte publié dans l’ouvrage Anthologie des aires de jeux d’artistes, Sophie Auger, Keren Detton, Vincent Romagny (dir.), coédition L’Onde, Le Quartier, Infolio éditions, 2010.

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