"Prince Jean et la Philharmonie", par Jean-Louis Violeau, sociologue, professeur à l’Ensa Paris-Malaquais

Jean-Louis Violeau

© Vincent Leloup / Le Moniteur

 

 

 

Alors qu’il aurait dû ce soir-là – 14 janvier 2015 – enfiler son plus beau smoking, Jean Nouvel a choisi de déchirer bruyamment ses habits en publiant dans Le Monde son refus d’assister à la cérémonie d’ouverture d’une Philharmonie qu’il estimait, à juste titre, inachevée.

 

 

 

Encore une histoire de calendriers où l’architecte se retrouve pris au piège d’autorités contradictoires… Et un coup de gueule aussi, encore un. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme du Prince Jean, ainsi que nous avons choisi de le nommer dans un petit portrait sociologique.* Nouvel décida quelques jours plus tard de traîner son bébé mal né en justice pour y développer un argumentaire cinglant sur la notion d’auteur : tant que les travaux modificatifs sur 26 « non-conformités » avec le dessin initial ne sont pas réalisés, l’architecte refuse que son nom soit associé à l’édifice. Le Monde, encore une fois, en offrit l’écho en reproduisant le 14 février cette déclaration : « Rien ne se fait aux Ateliers Jean Nouvel sans moi. J’initie et je contrôle chaque chose. Je ne peux pas dire que j’ai tout fait, cela n’aurait pas de sens. Même les artistes contemporains aujourd’hui ne font plus leurs œuvres eux-mêmes, c’est d’une autre époque. Mais l’architecte, c’est moi. » Par un curieux renversement de paysage, après avoir marché sur les brisées des architectes dans leur mode de rémunération et dans la constitution de leurs agences, ce seraient donc eux, les artistes, qui désormais donneraient le « la ». Nouvel, qui a du flair, l’a senti et s’en saisit pour développer son argumentaire. Si les contraintes financières pèsent lourdement sur l’œuvre architecturale, on pourrait en dire en effet tout autant de l’art contemporain, où domine symboliquement le principe de l’installation. Certaines d’entre elles nécessitent des moyens financiers parfois exorbitants qui compromettent parfois l’autonomie de l’artiste comme elles entravent celle de l’architecte. Que seraient, sans le principe de la commande préalable, le cycle des (films) Cremaster de Matthew Barney, les sculptures de Damien Hirst, Olafur Eliasson, Joep Van Lieshout, les installations de Christian Boltanski, Xavier Veilhan ou Loris Gréaud ? Sans parler de Jeff Koons, et de l’astucieux pionnier Christo… La fabrication d’une œuvre spectaculaire coûte cher, aussi cher parfois qu’un petit édifice. Jean Dubuffet, par exemple, s’y confronta sur le mode du paradoxe en imaginant des sculptures monumentales (et en y faisant travailler des assistants, démarche alors très inhabituelle et qui lui fut reprochée) en même temps qu’il théorisait « l’art brut » d’autodidactes sincères. L’œuvre doit donc, comme un film, être « produite », par un galeriste, une institution muséale, ou bien encore un financier – tiens, pourquoi pas un publicitaire ? D’où la structuration de l’activité de certains artistes sur le modèle de celle des architectes avec, parfois, de « grandes » agences pouvant compter plus de 20 salariés comme chez Van Lieshout ou jusqu’à 50 chez Koons, et la facturation immédiate de toute esquisse supplémentaire. D’où l’importance, enfin, revêtue ces derniers temps par le curator (ou, si l’on préfère, le commissaire) qui supplante progressivement l’auteur dans ce champ – nul hasard si l’on parle parfois plus longuement au sortir d’une exposition du parcours que ce dernier a agencé et de ses choix – sa (play)liste – que des œuvres elles-mêmes. Le parallèle de Nouvel est donc tout à fait fondé. Sinon, l’auteur en architecture, qui serait-il au fond ? Celui qui prend les rendez-vous importants et qui endosse les mauvaises nouvelles, qui assure les relations publiques, qui est chargé de trouver les affaires pour que la boîte continue à tourner, toujours en première ligne, chargé des coups de fil désagréables, et puis aussi celui qui voit régulièrement l’expert-comptable ? C’est moi qui envoie, et c’est moi qui reçois – dans tous les sens du terme, honneurs et corvées ! Et Rudy Ricciotti de qualifier dans sa langue fleurie l’architecte comme « le nœud créatif, avec un chapeau sur la tête si l’affaire tourne mal » – une autre manière de parler des soucis financiers de la MAF… Choisissant avec soin des associés endossant un rôle complémentaire au sien au fil des étapes successives de sa carrière (François Seigneur, Pierre Soria et Gilbert Lézénés, Emmanuel Cattani), Jean Nouvel a su rester le « directeur artistique » d’une grande agence qui marchait bien, tout en évitant d’avoir à mettre trop souvent le nez dans les cuisines. Cependant, la rupture avec Michel Pélissié au printemps 2013 avait semblé sonner l’heure de la mutation d’une grande agence mondialisée. Avec le procès qu’il vient d’engager, envisage-t-il un retour à l’esprit des origines ? Il n’en reste pas moins un trait tout à fait inquiétant : si lui, le Prince Jean, en est rendu à de telles extrémités pour défendre la pérennité de son art, qu’en est-il des autres auteurs ?

 

*Éditions B2, 2015.

 

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  • Le 19/03/2015 à 09h45

    Jean Nouvel a eu bien raison d'attaquer le premier. C'est une bonne méthode conservatoire. Dans la mesure où le maitre de l'ouvrage a voulu jouer l'architecte, il va également devoir endosser les responsabilités qui vont avec. Si demain, il y a un problème quelconque dans sur une partie d'ouvrage que le maitre de l'ouvrage a voulu gérer tout seul, il se débrouillera come un grand avec les assurances. C’est autant que la MAF n’aura pas à payer plus tard. Jean Nouvel a un bon conseiller juridique. Longue vie au Prince Jean !

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