QUAND ACCESSIBLE RIME AVEC ILLISIBLE

Zoom sur l'image QUAND ACCESSIBLE RIME AVEC ILLISIBLE
Frédéric Bonnet architecte associé de l'agence Obras

Un guide pratique édité par le CEREMA* consacré à l'accessibilité dans les ERP interroge quant à la démonstration vertueuse et ravageuse des exemples qui y sont présentés. Si le handicap est l'affaire de tous, il ne doit pas banaliser la médiocrité et faire oublier la première fonction de l'architecture qui est celle de l'adaptation de l'usage à l'intelligibilité.

Nous sommes tous appelés à vieillir et susceptibles d'être un jour handicapé, malades ou accidentés... Le débat sur l'accessibilité est donc ô combien civique : il concerne tout le monde. Les derniers textes insistent d'ailleurs sur lidée que l'accessibilité pour tous est une manière de rendre les espaces plus confortables mieux « partagés », comme on dit, pour tous les citoyens qui, sans être handicapés, n'en n'ont pas moins une valise, une poussette, un caddie... Espaces plus fluides, mais aussi lisibles, puisque le handicap ne concerne pas seulement la mobilité, mais aussi la vision, l'audition, et les fragilités mentales et cognitives. L'adaptation à l'usage et l'intelligibilité sont aussi des concepts, ou des valeurs, que l'architecture, en son temps, a faites sienne : Alberti n'a pas écrit autre chose.

Toutefois, la lecture des guides sur l'accessibilité les plus récents laisse songeur. édité par le CEREMA, le « Guide pratique à l'attention des collectivités territoriales pour l'accessibilité des établissements recevant du public (ERP) » insiste sur la multiplicité des critères de handicaps, sur l'intérêt de la notion de confort, et sur la nécessaire adaptation aux contextes toujours très variables des mises en accessibilité, notamment à une « économie raisonnable » de la transformation nécessaire. Des exemples concrets y sont présentés comme vertueux mais cela se gâte pourtant page 36 (voir photo). L'image et les commentaires sont si éloquents que le guide vous tombe des mains... Une commune aux finances modestes rachète un pavillon pour y installer sa mairie, et « cela a permis de rendre le bâtiment accessible aux personnes handicapées tout en évitant de réaliser des transformations du bâti trop importantes pour la commune ». On ne jettera pas la pierre à la commune en question, on n'en sait pas plus, le déménagement est peut-être fait le temps des travaux, et les choix étaient sans doute très réduits. Mais la position du CEREMA pose question : comment choisir de montrer cette image comme exemple positif, à des milliers de maîtres d'ouvrage potentiels et de prescripteurs, sans en dire plus, sans modérer même le propos ?

Il y a d'abord péril sur l'architecture. J'insiste, l'architecture, « expression de la Culture », au sens de la Loi de 1977, et non les architectes. Même les édifices vernaculaires, l'architecture sans architectes, nous ont habitués à certaines conventions, à une certaine idée de l'institution, de la ville, où l'on reconnaît, sans forcément être un expert, la place de chaque chose.

La perte de l'intérêt général

 

C'est aussi ce que l'on s'efforce d'enseigner aux futurs professionnels dans les écoles d'architecture. Une des premières leçons est celle-là : qu'est ce qui fait qu'une mairie est une mairie, une école une école, un immeuble de logements tout autre chose ? Ceci au-delà des typologies et des modèles, grâce à de petites choses, une invention permanente qui s'allie avec la compréhension des conventions, selon des contextes contrastés. Là commence l'architecture. Et ce n'est pas la question des architectes, mais celle de l'urbanité, de tous les citoyens. Le guide s'assoit sur cette notion d'intérêt général comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Est-ce à dire que les citoyens, s'ils ont désormais tous accès également à tous les lieux, doivent renoncer à un égal et non moins important accès à une ville qui ait un sens commun ? Est-ce à dire que les effets de ce guide puissent s'opposer, ici de toute évidence, à d'autres objectifs de la Loi Républicaine ? Ou avons nous renoncé, d'ores et déjà, à la Culture qui nous rassemble ?

Ensuite, cocasse paradoxe, l'esprit même du guide est en péril. Il est y est en effet rappelé que l'ensemble des handicaps doivent être intégrés, notamment cognitifs et mentaux. Pour cela, la principale préconisation est la lisibilité. Or, cet espace est-il lisible ? Je reconnais l'entrée ? je devine que c'est la mairie du village ? Quels sont les indices qui, au-delà des bandes de peinture, me désignent l'institution et son accès ? Est-on condamnés à vivre dans un univers de pancartes et de flèches, là où l'architecture jouait pleinement son rôle ? Pourquoi pas une église dans un hangar, une école dans une étable ? Un vrai dédale...

Tout ceci, finalement, ne rend pas service à la cause défendue. En opposant sans cesse la contrainte technique et fonctionnelle aux autres valeurs, en banalisant la médiocrité ostensible, en l'associant à l'économie, on défait peu à peu les liants de la ville que nous partageons. Dans ce guide, il n'est nulle part question de qualité des lieux, ou de projet. Or, l'intelligence et la sobriété, qui ne sont jamais incompatibles avec l'économie de moyens, se trouvent ailleurs que dans des bricolages sordides. Quand reconnaîtrons-nous la chance que nous avons : l'accessibilité, c'est la chance d'améliorer la qualité des lieux, pour tous. Et non pas le retour de Dédale.

 

* Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement

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