Quand Bruno Latour s'adressait aux architectes : retranscription de son intervention à l'Ensa Versailles, en juin 2016

Zoom sur l'image Quand Bruno Latour s'adressait aux architectes : retranscription de son intervention à l'Ensa Versailles, en juin 2016
© La Maréchalerie Centre d'art contemporain - « Ville et architecture à l'ère de l'anthropocène », rencontre entre le philosophe Bruno Latour et l'architecte Philippe Rahm, Ensa Versailles, 8 juin 2016

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Le 8 juin 2016, le sociologue, anthropologue et philosophe Bruno Latour échangeait avec l'architecte Philippe Rahm, à l'école d'architecture de Versailles. Le titre de la rencontre : "Ville et architecture à l'ère de l'Anthorpocène". Retranscription des premiers mots du penseur à cette occasion, dans lesquels il évoque les enjeux que représentent d'après lui les "zones critiques", nouveaux territoires de projet pour les architectes.

« Le problème avec les architectes, c'est qu'ils utilisent les arguments philosophiques, disons, à légère ; alors que nous [les philosophes] les prenons au sérieux. Et inversement, quand ils parlent de leurs projets, ils les traitent avec grande précision, alors que les philosophes et les intellectuels les traitent légèrement.

 

Je suis dans une école d’architecture et je suis venu parler d’architecture […]. Les points que je voudrais discuter portent sur ce que j’ai trouvé passionnant dans votre travail [Bruno Latour s'adresse directement à Philippe Rahm], qui est en rapport avec celui que je fais. Je crois qu’il n’y a aucun sujet qui est éclairé par la question de savoir si c’est « moderne » ou « post-moderne ». Nous n’avons jamais été moderne (Editions de la Découverte, 2006) est un livre ancien, et je crois qu’il est toujours juste. « moderne », « post-moderne », c’est un truc de journaliste. Cela dit, je reconnais que les architectes sont de grands utilisateurs de termes, parce qu’il leur en faut. Mais c’est la partie communication de l’architecture. Ce n’est pas celle qui m’intéresse.

 

Ce qui m’intéresse, c’est de trouver un lieu, au milieu d’une ville dévastée par l’architecture contemporaine, un endroit où on pourrait laisser jouer des enfants et juste à côté duquel, on ne pourrait pas le faire, car on n’arrive pas à dépolluer. Ce travail de dentelle m’intéresse, et c’est ce que j’ai perçu dans [le travail de Philippe Rahm], car il suppose le retour d’une capacité d’enquête scientifique, pas simplement sur des choses traditionnelles en école d’architecture comme la résistance des matériaux, la lumière, etc. Mais aussi sur ce que nous pourrions appeler « l’écologie urbaine » au sens très large. De plus en plus, du moins c’est ce que j’ai trouvé en regardant ce qui est diffusé à propos du Jade Eco Park de Taïwan [Philippe Rahm architectes, Mosbach paysagistes, Ricky Liu & Associates, Taichung, Taiwan, 2012–2016], des choses qui appartiendraient au fond, à l’écologie tout simplement ; c’est-à-dire des phénomènes biologiques.

 

Les humains que l’on met maintenant dans ce parc, ce sont des humains dont les configurations ne ressemblent pas du tout, disons, à la configuration de Le Corbusier, puisque vous l’avez mentionné [il s'adresse à Philippe Rahm]. Ils n’ont pas les mêmes propriétés, ce n’est pas simplement un problème de taille, de santé ou d’éclairage. Ils ont des milliers de micro-organismes qui peuvent se développer ou pas. Ils sont très sensibles à toute une série de nuances, à des phénomènes qui ont probablement déjà dû intéresser beaucoup de personnes mais que nous avons un peu oubliés.

 

Disons qu’il existe des nuances dans la difficulté d’être dans un environnement finement dentelé. Je pense que c’est cela qui est nouveau, et qui m’intéresse dans la discussion avec [les différents projets de Philippe Rahm]. C’est que cela ressemble beaucoup à des problèmes que les autres scientifiques ont, qui est d’essayer de comprendre, non pas la ville, mais disons l’extérieur de la ville ; simplement ce qu’ils appellent les « zones critiques ».

 

J’ai toujours considéré que « critique » cela voulait dire être proche. Je crois à la proximité critique. En « zone critique », qui est assez précis, c’est une fragilité. Et c’est aussi, dans un sens physique, ce dans quoi nous nous trouvons. La « zone critique », est cet espace étendu entre le haut des canopées et la roche mère. C’est là où tout ce qui vit se retrouve. « Critique » signifie que ce n’est précisément pas quelque chose dont on pourrait se détacher ou qu’on pourrait voir de l’extérieur. « Critique » signifie que c’est quelque chose à l’intérieur duquel on se trouve. Et il faut y ajouter la définition des physiciens : c’est-à-dire, d’un seul coup, changer d’état et se retrouver dans une situation différente.

 

Le sens général de « critique » est évidemment amplifié depuis le thème qui figure dans le titre de notre discussion, « anthropocène », qui suppose une hésitation, une approche de bifurcation qui peut être assez brutale. Je crois que c’est de cela dont il faut discuter. Parce que le reste, la discussion autour des termes « moderne» et « post-moderne »… Je crois que les architectes ont tout à fait le droit de parler de « post-modernisme » parce qu’ils l’ont inventé et, qu’ensuite ; les philosophes ont suivi. Mais cela n’a jamais pu décrire des situations. « Moderne» et « post-moderne » sont des termes qu’on utilise à la louche. La seule chose qui est vraie dans ces expressions, c’est cette direction, cette flèche du temps qui semblait, qui semble encore, être utilisée quand on dit : « ça c’est réactionnaire », « ça c’est archaïque », etc. Mais le reste, je crois, est peu important. Parce que tout ce qui se passe en ce moment consiste à basculer dans une situation dont j’aimerai que notre discussion la précise. Une situation qui est, disons, d’essayer de remédier, au sens où on répare. Le cas du parc de Taïwan en est un exemple frappant.

 

Beaucoup des zones critiques que je regarde en suivant les scientifiques, sont des zones dévastées. J’étais la semaine dernière au Danemark, dans une zone minée pendant la seconde guerre mondiale et qui aujourd'hui, commence un peu à se reformer. Là, se mettent en action des professionnels qui vous ressemblent un peu. Jusqu’à récemment le métier de géomorphologue n’était pas appris dans les écoles d’architecture, maintenant c’est plus proche. Parce qu’ils commencent, kilomètres carrés par kilomètres carrés, à distinguer comment cette partie peut être utilisée pour faire des plantations, cette autre pour faire de la chasse aux cerfs, etc. Ce qui implique, et c’est là mon intérêt principal, une collaboration très fine avec les habitants et une connaissance extrêmement précise des conditions, pas seulement climatiques car l’architecture s’y est toujours intéressée, mais des conditions biologiques de l’existence. Ce ré-enracinement dans des conditions ne définit pas simplement une architecture, car c’est une architecture sans mur, mais une architecture de conditions écologiques en quelques sortes.

 

Je pense que si l’anthropocène est validée par les géologues, il va falloir vivre dans des situations où il faudra remédier à des catastrophes plus au moins importantes. Où il faudra redessiner de manière très fine de minuscules formes de « livebility », de vivabilité, qui dépendent d’une connaissance scientifique très fine, d’un déploiement et d’une surveillance technique très importante. Cela oblige à dessiner très finement des humains complètement différents d’avant, dans des environnements qui changent de kilomètres carrés en kilomètres carrés. Cela oblige à réaliser une sorte de tapisserie infiniment plus fine que ne l’est l’utopie de l’espace isotropique. »

 

Retranscription de l’intervention de Bruno Latour, lors de la rencontre avec l'architecte Philippe Rahm intitulée « Ville et architecture à l’ère de l’Antropocène » à l’Ensa Versailles, le 8 juin 2016 (de 26:40 à 36:10). Captation vidéo intégrale de la rencontre, disponible à ce lien.

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