Reconstruire Notre-Dame: qu'en pensent les architectes?

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© Olivier Namias - Une flèche pour Notre-Dame de Paris?

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Les flammes qui ont ravagé Notre-Dame ont au moins un avantage: depuis le 15 avril 2019, les questions de patrimoine et d'architecture font les gros titres et les architectes s'invitent sur les plateaux télés. Si tous ne sont pas des spécialistes des monuments historiques, chacun a son avis sur la reconstruction du monument, le concours pour la nouvelle flèche annoncé par le gouvernement, le délai de 5 ans lancé par Emmanuel Macron qui espère inaugurer la cathédrale restaurée en même temps que les JO 2024, la création d'un régime légal d'exception pour faciliter l'avancée des travaux, etc. Florilège de réactions.

Faut-il reconstruire Notre-Dame à l'identique et rebâtir la "forêt", sa titanesque charpente de bois, selon les plans de Viollet-le-Duc? Ou projeter une couverture plus légère profitant des technologies de notre temps? Et puis, pourquoi confier les travaux à un unique maître d'œuvre au lieu de mandater une équipe de conception et de construction agglomérant les savoir-faire? Tous les architectes, spécialistes du patrimoine comme néophytes, ont un avis sur ces questions qui agitent le débat public depuis l'incendie qui a ravagé la cathédrale le 15 avril 2019. Dans tous les médias, ils expriment des positions tranchées. Plus que de raviver les sempiternelles "querelles entre les anciens et les modernes", leurs prises de parti sont surtout l'occasion de réaffirmer leur qualité de professionnels de l'art, spécialistes qui ne veulent pas se voir privés d'un débat salutaire, ni exclus d'un chantier extraordinaire dont le monde politique s'est vite emparé.

Solliciter les experts

 

Publiée par Le Figaro, la lettre ouverte envoyée au président de la République par 1170 experts du patrimoine -parmi lesquels de nombreux architectes en chef des monuments historiques et des bâtiments de France, et des enseignants-chercheurs des écoles d'architecture françaises et étrangères- témoigne de leur inquiétude d'être dessaisis de la reconstruction de Notre-Dame. Ils y engagent le gouvernement -qui, dans la précipitation de ses annonces sur la reconstruction en 5 ans du bâtiment, le concours d'architecture ou la loi d'exception, n'ont jamais fait allusion à ces fonctionnaires qualifiés-, a profiter de leurs expertises, avant de transformer la reconstruction en un de ces grands travaux auxquels les présidents français aiment associer leur nom. La cathédrale "n’[étant] pas que l’un des monuments majeurs de l’architecture européenne [mais] l’un des monuments autour duquel, pendant près de deux siècles, se sont constituées la protection et la déontologie françaises et mondiales des Monuments historiques", les signataires demandent de "prendre le temps du diagnostic", d'être à "l'écoute des experts".

 

Il faut dire aussi que le silence -imposé?- de l'architecte en chef des monuments historiques chargé de Notre-Dame, Philippe Villeneuve, a étonné. "C'est la seule personne qu’on aimerait entendre parler de la cathédrale. […] La terre entière jacasse à sa place", souligne la journaliste Sybille Vincendon dans Libération. Protecteur du monument depuis 2013, mais jamais évoqué dans les discours politiques, l'architecte semble avoir intégré de lui-même que les décisionnaires seront, in fine, étatiques. C'est empli de son devoir de réserve qu'il a pris la parole le 22 avril 2019, dans un court reportage du journal de 20h de France 2: "Tout le monde s'accorde à dire que la flèche était un pur chef d'œuvre de Viollet-le-Duc. Évidemment, je partage ce sentiment. Et je vous rappelle que les statues en cuivre et le coq de la flèche ont été sauvés. Pour moi, c'est évident qu'il faudrait restaurer cela. Maintenant, ce n'est pas moi qui vais décider. Je ne suis que l'architecte en chef de Notre-Dame."

L'audace de l'identique

 

Les polémiques sur la hâte du gouvernement à revoir Notre-Dame n'empêchent pas les architectes non spécialistes de rêver un peu. Il faut dire que l'annonce d'un concours international pour la flèche à de quoi stimuler l'imagination. Construire une cathédrale au XXIe siècle, voilà un sujet aguicheur. Alors les architectes s'emballent. Fidèle à son statut de meilleur lobbyiste du béton, Rudy Ricciotti déclare, sur le plateau de C l'hebdo sur France 5, qu'il participerait "avec plaisir" au concours. Mais prévient qu'il le ferait sans nostalgie et sans restreinte la réflexion, car -il a raison- la principale limite de la compétition telle qu'elle a été annoncée est de distinguer l'ouvrage de son socle, la flèche de sa charpente. "Je travaillerai le bâtiment avec du béton, qui est un matériau éminemment environnemental. […] C'est vrai que la question de refaire la flèche dans le même format ou non se pose. Mais peut-être que la partie cachée, secrète de la flèche, pourrait atteindre avec du béton une narration, un récit qui renvoie à la haute couture." Plus au fait des questions de patrimoine que son confrère méditerranéen, Jean-Michel Wilmotte soutient pour sa part dans Le Point qu'une "structure de toiture en acier pèse 50% moins lourd que la même en bois. […] Plutôt que d'utiliser du plomb, on pourrait même opter pour du titane, qui a le même aspect et pèse trois fois moins lourd."

 

Autrement ambitieux, Denis Valode a un avis plus iconoclaste, qui a le mérite de le positionner clairement sur le marché de maîtrise d'œuvre qui s'annonce. Interrogé par Le Point, il revendique l'audace que prendrait, dans notre société de l'immatérielle et de l'immédiateté, la reconstruction à l'identique du monument historique: "Lorsque Viollet-le-Duc a construit la flèche, il a dû l'inventer faute d'avoir les plans d'origine. Ce n'est pas notre cas. Nous possédons les plans de Viollet-le-Duc. La solution la plus simple, la plus évidente, est donc de répliquer la flèche. Ce n'est pas un pastiche, c'est une reconstitution scientifique. Ce n'est pas une idée réactionnaire, c'est de la modernité." "Quelle idée convenue que ce concours!, défend dans la même veine l'architecte Jacques Ferrier dans Le Moniteur. Il serait temps de résister aux injonctions obsolètes de "l’iconisme" et du "spectaculairement correct". Soyons audacieux: osons reconstruire à l’identique." Pour sa part, Dominique Perrault profite de l'agitation sur l'île de la Cité pour rappeler aux bons souvenirs du président l'étude menée en 2016 pour son prédécesseur François Hollande, sur la transformation de ce territoire en "île-monument", améliorant l'accueil des riverains, des parisiens et des touristes. Dans Le Point, il soutient qu'il faut également "penser l'environnement [de la cathédrale], de façon à ce qu'elle puisse accueillir les fidèles et le public", qui seront encore plus nombreux une fois les travaux de reconstruction achevés.

Architecture sans architecte

 

Certains architectes en appellent de leur côté à un peu plus d'humilité. On ne connaît pas le nom de ceux qui à travers les siècles ont construit Notre-Dame. Alors pourquoi chercher à y appliquer la signature d'un starchitecte? Fidèle aux idées qui lui ont valu le Grand Prix de l'urbanisme 2019, Patrick Bouchain défend dans Le Monde les valeurs de co-conception et de réemploi qui lui sont chères: "J’organiserais la reconstruction sur le temps long, avec une charpente en bois, mais pas telle qu’elle était: on peut en faire un grand chantier-école pour apprendre à construire en consommant moins de bois, en utilisant des petits bois pauvres, et non pas des grands chênes -une technique inventée au XVIe siècle par l’architecte Philibert Delorme". Idem pour l'architecte Jean Bocabeille qui milite dans L'Obs pour un retour un retour aux fondamentaux du monument, avec la réalisation d'un œuvre collective et anonyme: "La cathédrale de Notre-Dame présente l’immense paradoxe d’être une œuvre architecturale sans architecte. […] La véritable fidélité à ce qui en constitue l’identité serait de ne pas envisager une "reconstruction" avec la pensée univoque d’un architecte, mais de poursuivre son œuvre de construction, comme une nouvelle étape. […] Envisager une nouvelle étape de son édification avec un collectif mêlant toutes sortes de compétences: architectes, ingénieurs, artistes, paysagistes, artisans et autres bonnes volontés. En se donnant comme conditions qu’ils aient tous moins de 35 ans, qu’ils utilisent des matériaux locaux issus de la filière du réemploi et que le budget soit fixé à 50 millions d’euros, somme amplement suffisante pour construire une charpente!".

 

Nombreux sont ainsi les architectes à refuser de gommer les dégâts de l'incendie et à préférer les inscrire dans l'histoire de Notre-Dame en revenant à l'essence des cathédrales, comme chantiers infinis. "Un tel édifice est un chantier ininterrompu, d'après Alexandre Chemetoff dans Le Figaro. Il doit sa grandeur à la capacité que nous avons à le reconstruire encore et toujours. […] D'où la nécessité de revisiter les monuments avec un regard nouveau. L'idée d'œuvre collective prend alors tout son sens. Au fil des siècles, chacun doit apporter sa pierre à l'édifice". Mais qu'importent les guerres de chapelles car, quoi qu'en pensent les politiques, tous les architectes en conviennent: "l'urgence est de prendre son temps pour bien faire les choses", comme le résume Philippe Prost sur BFMTV.

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