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Réinventer Paris: un nouveau modèle pour fabriquer la ville?

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©  Lina Ghotmeth DGT. Architects, - Réalimenter Massena, Lina Ghotmeth DGT. Architects, Réinventer Paris (XIIIe arr.)

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Lancé par Anne Hidalgo en novembre 2014, Réinventer Paris a couronné 22 lauréats en février dernier. Au total, 372 équipes venues du monde entier étaient candidates à cet appel à projets urbains d’initiative publique, mais comptant sur l’inventivité de la maîtrise d’ouvrage privée et des architectes pour transformer la ville. La mairie de Paris assure que, dans cette version améliorée d’une consultation sur charges foncières, le caractère innovant de la proposition a primé sur ses atouts financiers. Il en résulte une sélection de projets qui, contrairement à ce que suggèrent leurs chatoyantes perspectives, relèvent d’une créativité formelle toute relative. Sur le fond, en revanche, certains se distinguent par des montages originaux et des usages cohérents.
 

Difficile de dire que Réinventer Paris n’a pas été un succès médiatique. " Créatifs, originaux et audacieux, les 22 projets architecturaux retenus dans le cadre du concours offrent une chance inespérée d’insuffler un air d’innovation dans l’image compassée de ville-musée de la capitale", se réjouit Le Monde dans son édito du 6 février. La grande récolte de "projets urbains innovants" lancée par la mairie de Paris stimule les foules, depuis qu’elle a révélé ses fruits début février. Et il est de bon ton d’être aussi enthousiaste devant les séduisantes perspectives des propositions lauréates que leurs promoteurs. Car l’initiative présente un avantage de taille – qui explique en partie son succès populaire: les projets ne coûteront pas un centime au contribuable, mais rapporteront 565 millions d’euros à la ville. Celle-ci a en effet ouvert à la concurrence 23 terrains lui appartenant (ou propriété de ses opérateurs, Paris Habitat, Paris Batignolles aménagement, la Semapa et la CASVP) et s’est engagée à les vendre, non pas au plus offrant, mais au plus "innovant". Aux architectes, investisseurs, groupes d’habitants, agriculteurs urbains et start-up de tout poil de s’associer au sein d’équipes pluridisciplinaires pour "proposer pour chaque site des programmes de construction originaux, ambitieux et adaptés aux évolutions contemporaines d’une ville-monde", expliquait Anne Hidalgo lors du lancement de la consultation. Afin que l’ambition politique dépasse le slogan marketing, la ville a pris soin de définir avec précision sa vision de l’innovation, à travers une série de défis à relever par les candidats. Avec pour seule limite le PLU, il leur faut, pêle-mêle, favoriser la mixité programmatique ; développer une offre immobilière attractive avec des services nouveaux ("fab labs", conciergeries et autres espaces de coworking); imaginer des montages financiers originaux; impliquer les usagers; créer des immeubles végétalisés, modulables, réversibles et productifs. La sélection des sites de projet révèle un savant mélange de terrains prestigieux et de canards boiteux – des bâtiments sur les berges de Seine comme le site Morland et des bijoux patrimoniaux comme l’hôtel de Coulanges dans le Marais, ou des terrains pollués avec un voisinage intrusif comme Ordener et des résidus fonciers difficiles d’accès comme la poterne des Peupliers. Ceux-ci ont été regroupés pour créer un effet d’entraînement permettant de valoriser des terrains peu attractifs. Et, au passage, faire réaliser par le secteur privé des travaux très coûteux, à l’instar de la couverture du boulevard périphérique sur les sites Pershing ou Ternes-Villiers (XVIIe arrondissement).


Seize mois après le lancement de la consultation, seul l’hôtel parti­culier du site Villiers n’a pas trouvé d’offre suffisamment innovante. Restent 22 projets lauréats (les livraisons commenceront dès 2019), dont les multiples serres partagées, cafés solidaires et fermes urbaines réjouissent les Parisiens autant que les observateurs internationaux: la capitale sort enfin du formol pour plonger dans le grand bain vert réclamé par la mairie. Au total, "26000 mètres carrés de surfaces seront plantés, dont 4000 en pleine terre", a résumé Anne Hidalgo à l’annonce des résultats. Comme dans "Le jardin habité", lauréat pour le site Pitet-Curnonsky, "La ville multistrate" à Ternes-Villiers ou "Bains douches & co" à Castagnary, les façades végétalisées et/ou les structures bois sont légion dans les programmes de logements primés. Mais les plans y sont d’une banalité totale, comparable à n’importe quel projet de promotion privée. C’est plutôt du côté des services mutualisés et de la mixité programmatique qu’il faut chercher l’inventivité des propositions.

 

 

"La ville multistrate", lauréat pour le site Ternes-Villiers (XVIIe arr.). Jacques Ferrier Architecture; Chartier Dalix Architectes; SLA paysagistes; BNP Paribas Real Estate, promoteur; NBIM, investisseur bureaux; 3F, bailleur social; Comptoirs Richard, exploitant thé; Mugo, architecture urbaine; Arval, autopartage.

 

Géant vert


Imaginé par Red-architectes, "Le jardin habité" offre une multitude de terrasses à partager entre tous les occupants de l’immeuble, divisé en appartements réservés à la colocation et en plateaux de coworking. Conçu par Chartier Dalix et Jacques Ferrier, "La ville multistrate" associe aux logements une école d’horticulture qui exploitera les terrains végétalisés en couverture du périphérique et où les habitants pourront apprendre à entretenir les plantations de leur balcon. À Ordener, Hubert & Roy proposent d’ouvrir les circulations collectives à d’autres usages. Transformées en potagers, celles-ci seront accessibles aux habitants du quartier. Autant de propositions que l’on voyait déjà pulluler dans les compétitions ouvertes, tels Europan ou certains concours loi MOP bien intentionnés. "Réinventer Paris n’en appelle pas à de l’innovation de rupture, car le but est que les projets soient réalisés et reproductibles", justifie Nicolas Ledoux, directeur d’Algoé, société de conseil mandataire de l’équipe d’assistants à la maîtrise d’ouvrage * engagés par la ville pour l’accompagner dans l’examen des projets candidats. La nouveauté de Réinventer Paris est de contraindre, dans les actes de vente des terrains, à mettre en œuvre les actions promises et à les suivre pour éprouver l’expérimentation. Une clause d’affectation garantit le type d’usage pendant quinze ans ; une autre, la mise en place de l’innovation pendant dix ans. Ainsi, les "Mille arbres" du village forestier imaginé par Sou Fujimoto et Manal Rachdi (site Pershing) ont été contractualisés, pour que le "coup de com’" devienne bien réalité: au moins un quart des arbres devront avoir plus de vingt ans d’âge au moment de leur plantation sur site.


Innovation raisonnée


Pour passer des 372 offres initiales – sur 815 "manifestations d’intérêt" déposées – à 75 projets finalistes puis 22 lauréats, Algoé a développé une plateforme digitale permettant à tous les inter­lo­cuteurs de la ville (urbanisme, affaires juridiques, membres de l’équipe d’AMO, etc.) de les étudier simultanément. Garant de la cohérence de l’analyse de toutes les offres, le dispositif a permis de faire la part des choses entre le réalisme de fond et l’imposture de façade. Il n’a pas pour autant protégé du risque de choisir des propositions convenues. "Réinventer Paris est une démarche pragmatique permettant d’améliorer les critères de cession du foncier de la ville. Ce n’est pas un appel à projets expérimental, où les propositions seraient inconstructibles! Ces dernières en appellent donc plutôt à une innovation raisonnée parce qu’elles doivent être réalisées", défend Guillaume Hébert, associé fondateur d’Une fabrique de la ville, membre de l’équipe d’AMO.

 


"Node", lauréat pour le site poterne des Peupliers (XIIIe arr.). AAVP Architecture; Antonio Virga architecte; Patrick Blanc, paysagiste; Compagnie de Phalsbourg, opérateur; ITF Bruno Georges, développement durable; Ateve Ingénierie, VRD; Transitec, mobilités; Interface Transport, logistique; EVP, structure; Bureau Michel Forgue, économiste.

 


Hormis "Node", l’offre poétique de Vincent ­Parreira et Antonio Virga associant un funérarium à une plateforme logistique à la poterne des Peupliers – des programmes peu explorés par les architectes – et celle de XTU à Paris Rive gauche qui concrétise les travaux de recherche de l’agence sur les "biofaçades", les projets lauréats de Réinventer Paris n’ouvrent pas vraiment le champ des possibles de l’architecture. Contrairement à ce qu’essaient de faire croire les perspectives, c’est moins du côté de la créativité de la forme que des usages et du montage financier qu’il faut chercher l’inventivité des propositions gagnantes. Mais ces dispositifs étant plus difficiles à montrer en image, on se contente malheureusement d’une couche de verdure qui trompe l’œil néophyte.


Derrière le conformisme de son manteau vert, le projet "Edison Lite" imaginé par Manuelle ­Gautrand vise à créer un immeuble "zéro charges de copropriété", capable de générer ses propres recettes par la maîtrise de sa consommation énergétique (il vise le label Effinergie+) et la location d’une surface commerciale, propriété des habitants. "La serre habitée", du site Piat, sera occupée par des étudiants de l’école d’architecture de Paris-Belleville, qui s’engageront dans la coconstruction de leurs espaces de vie. Quant aux logements d’Hubert & Roy à Ordener, ils seront conçus sur un modèle participatif, avec leurs futurs habitants réunis au sein de l’asso­ciation Un toit et nous. C’est en effet lorsque l’opérateur est aussi le futur exploitant du projet que celui-ci gagne en intérêt. En ce sens, les propositions d’équipements sont plus innovantes que celles de logements. La réussite de "La fabrique de la danse" (site Gambetta) ou de "Réalimenter Masséna" (gare Masséna) tient autant à la cohérence d’usage (un lieu consacré à la danse, de l’apprentissage à la création, l’autre à l’alimentation, de l’agri­culture à la consommation) qu’aux qualités architecturales des projets.


Greffe forcée


L’intégration dans les équipes de nouveaux interlocuteurs – usagers, associations philanthropiques ou entrepreneurs – est présentée comme la principale innovation de la procédure mise en place par la mairie, qui s’imaginait couronner des projets pilotés par les futurs habitants. Face à la spéculation, la bonne intention a fait long feu: la grande majorité des projets lauréats sont portés par des professionnels de l’immobilier qui ne seront pas les utilisateurs. Pour la ville, lier ses futurs exploitants à la conception du projet – voire au contrat de cession du terrain – et solliciter les savoirs nécessaires à sa concrétisation constituaient également un moyen de s’assurer de la mise en œuvre effective de l’innovation promise. Organisé au pavillon de ­l’Arsenal en décembre 2014, un forum des innovations et des start-up franciliennes devait faciliter leur rencontre avec les acteurs de l’immobilier. "Réinventer Paris n’est pas un concours d’architecture. C’est une transposition, dans le secteur de l’immobilier, des appels à projets innovants, autofinancés, de R&D industrielle", affirme Nicolas Ledoux. Le cadre ainsi posé, l’architecture n’était qu’une composante du projet et les architectes, seulement des consultants au sein d’une équipe pluridisciplinaire. Mais la réalité est bien différente: ce n’est qu’une fois les ambitions de la proposition établies par les architectes et les promoteurs que l’équipe de conception s’est enrichie de nouveaux interlocuteurs. "Nous n’avons sollicité la Ligue de protection des oiseaux que lorsque nous avons été certains de construire cet écosystème naturel d’envergure", raconte l’architecte des "Mille arbres", Manal Rachdi. Philippe Starck, la caution design de ce projet, n’est également arrivé qu’à la fin du concours, lorsque le food court, le concept d’espace commercial thématisé, était ficelé. Les vastes toitures de "La ville multistrate" se prêtant à l’évidence à l’agriculture urbaine, les architectes Chartier Dalix ont eux-mêmes sollicité les Comptoirs Richard pour vérifier les possibilités de développement du premier cru de thé parisien. Enfin, parce qu’ils ont eu connaissance du projet ­d’habitat participatif voulu par Hubert&Roy et l’opérateur Amétis, l’association d’habitants "Un toit et nous" les a contactés pour s’y associer. "L’innovation de Réinventer Paris, c’était la possibilité pour les architectes de réfléchir au programme et de le faire évoluer, ce que ne permet pas la commande publique", met en avant Manal Rachi.

 

 

"Tranches de vie", lauréat pour le site Ordener (XVIIIe arr.). Hubert&Roy Architectes Associés; Florence Mercier, paysagiste; Amétis, MOA; Aximo, bailleur social; Un toit et nous, association d’habitants; Habitats solidaires, organisme porteur des PSLA; Crescendo, crèche écologique.

 


Le tandem architecte-promoteur assure donc la cohérence de la proposition, qui n’est, quoi qu’on en pense, rien d’autre qu’un projet d’architecture. Dès lors, la rémunération des uns par les autres est une question légitime. Rien, dans le règlement de la consultation établi par la mairie n’a encadré la rétribution par les maîtres d’ouvrage des équipes de conception candidates sans qui les séduisantes perspectives n’existeraient pas. Une brèche dans laquelle s’est engouffré l’Ordre des architectes pour dénoncer les pratiques des promoteurs privés, souvent peu enclins à rémunérer les prestations des architectes à leur juste valeur. "La plupart des équipes n’ont pas été payées!" s’est insurgée dans Télérama ­Catherine Jacquot, présidente de l’Ordre, regrettant que les services municipaux n’aient pas garanti des règles de bonnes pratiques. Impossible, selon les AMO, au risque de perdre l’avantage financier de l’opération. "Si la ville avait imposé un taux de rémunération, elle aurait été trop interventionniste par rapport à des contrats privés", explique Guillaume Hébert. Par ailleurs, la procédure devait éviter d’être requalifiée en marché public. "Cela imposait aux candidats d’exclure les équipements publics de leurs programmes et d’éviter toutes dations ou rétrocessions à la ville qui auraient rendu l’offre irrecevable", précise Nicolas Ledoux.

 

Variabilité


Jean-Louis Missika, adjoint chargé de l’urbanisme et de l’architecture à l’initiative de Réinventer Paris, assure que "la majorité des 75 équipes d’architectes, mais aussi les bureaux d’études finalistes ont été payés par les promoteurs". Si les lauréats ont effectivement exigé des honoraires, quel est le rapport entre ceux perçus par David ­Chipperfield (site Morland) et par Clara Simay (Ourcq-Jaurès)? Ces disparités sont la règle dans le monde de la commande privée, mais pas dans le secteur public. La rémunération des concepteurs a également varié selon les conditions de constitution de l’équipe. "Tous les promoteurs et investisseurs parisiens ont été courtisés par les architectes", raconte Vincent Parreira. Changer de procédure n’a pas changé les règles du jeu: il fallait avoir déjà construit pour séduire un partenaire financier. Alors, si l’on compte quelques noms nouveaux dans la liste des lauréats (Red-architectes, Clara Simay ou Vincent ­Saulier), on y trouve surtout des agences qui ont déjà tissé des liens forts avec le secteur privé (Ory et associés, ­Philippe ­Chiambaretta, Chartier Dalix, Vincent Parreira et Antonio Virga, etc.). Côté maîtrise d’ouvrage, le bilan étonne davantage. "Parce qu’ils ont eu du mal à renouveler leur manière de concevoir des projets, se focalisant trop sur les aspects financiers, les grands promoteurs n’ont, pour beaucoup, pas remporté la mise. Ils ont plutôt ouvert les portes de Paris à de nouveaux venus", décrypte Nicolas Ledoux. Par ailleurs, le retour sur investissement d’une participation à Réinventer Paris pour une agence d’architecture a été fortement réduit par les exigences de la ville en termes de rendu. Il était notamment réclamé une présentation haute définition pour sélectionner les 75 finalistes. La plupart des heureux lauréats soutiennent que participer était un risque à prendre, comme pour n’importe quel concours loi MOP. La polémique sur la rémunération n’est en réalité que le symptôme d’une époque marquée par la privatisation grandissante de la commande publique. Elle impose de questionner plus largement le rapport entre architecte et promoteur, et la légitimité d’une procédure qui fait déjà école: les rives de la Seine s’apprêtent, elles aussi, à être bientôt "réinventées".

(*) Équipe d’AMO: Algoé, mandataire, pilotage, expertise innovation, appui méthodologique, plateforme d’analyse collaborative; Une fabrique de la ville, appui méthodologique et expertise aménagement; Tribu, expertise environnementale; Mazars, expertise financière; Cetis, expertise structure.

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