Rencontre avec l'ingénieur Jacques Anglade

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© S.Kluge - Jacques Anglade, ingénieur bois

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A l'occasion de son numéro hors-série spécial bois, AMC est allé à la rencontre de l'ingénieur spécialiste de ce matériau, Jacques Anglade. Ingénieur hydraulique, charpentier, titulaire d'un certificat d’études approfondies et d'un postgrade Ibois, passé à l’Ecole polytechnique de Lausanne, Jacques Anglade a fondé son bureau d’ingénierie en 1992 et, en 2016, l’atelier NAO avec l’architecte Adela Ciurea. Interview à retrouver en intégralité dans AMC hors-série 2017 spécial bois.

Vous militez pour une architecture écoresponsable. Concernant le bois, que recouvre ce terme?
La démarche écoresponsable dans le domaine du bois, qui semble une notion récente, est à l’œuvre depuis les années 1960, notamment dans la région du Voralberg, en Autriche. Elle s’appuie sur le pragmatisme et la transparence, l’engagement de tous en faveur de la protection de l’environnement, la compétence des professionnels du bâtiment, ainsi qu’un état d’esprit solidaire fondé sur le dialogue. La France, avec ses immenses ressources forestières pourrait ne pas être en reste. Aujourd’hui, un pays comme la Pologne plante douze fois plus d’arbres que nous, pour nous vendre des meubles standardisés. Dans l’Hexagone, la filière bois souffre de défauts d’organisation dus à la diminution importante du nombre de scieries et d’exploitants, dans l’indifférence des autorités publiques. Et on ne sait plus planifier la gestion du bois sur le temps long. Il ne faut pas oublier que le bois reste vivant et qu’il impose ses durées, de pousse, de séchage, de vieillissement. Il m’est arrivé une seule fois, pour la construction d’une passerelle à Ajoux en Ardèche, d’avoir affaire à un maire qui a attendu un an après la coupe des arbres pour commencer le chantier ; une passerelle de 20 m de long, constituée de pièces manuportables en châtaignier, réparties en nappes et arborescence. Cette démarche low-cost valorise le bois massif.

 

Cela signifie-t-il que vous refusez les techniques plus contemporaines ou l’évolution des outils numériques?
Il y a un effet pervers à chercher à valoriser le bois en recourant à des produits industriels, très consommateurs d’énergie grise. Le savoir-faire historique et traditionnel est dans l’ossature des bâtiments ; même à Paris, les façades de pierre cachent souvent des structures en bois. Avec la fabrication de panneaux lourds, l’industrie met la main sur la filière bois en lui appliquant des méthodes qui n’ont rien à voir avec le matériau. Elle met même en place des dispositifs pour récolter des subventions, alors que les entreprises, plutôt liées au béton, sont étrangères à la filière. Les grands groupes saisissent le bois comme un atout complémentaire pour l’employer sur des immeubles de grande hauteur, alors que dans ces cas-là, il ne présente plus un bon rapport économique. Et qu’il a toutes les chances de ne pas rester apparent. De plus, sous prétexte de stocker du CO2, les ouvrages sont surdimensionnés, ce qui est un non-sens supplémentaire dans le méli-mélo des normes HQE. Ainsi, les panneaux CLT sont extrêmement gourmands en bois. Quant à leur caractère innovant, il faut le relativiser et se souvenir des panneaux Rousseau que Jean Prouvé utilisait dans les années 1950…

 

Quels assemblages vous semblent acceptables? Le lamellé-collé et la mixité bois-acier restent-ils envisageables?
Un produit ne détrône pas l’autre. Pour les éléments linéaires, les poutres en lamellécollé restent indispensables. Mais, en compression, je préfère utiliser des bois ronds dont la résistance mécanique moyenne est supérieure. Il est tout à fait possible, au XXIe siècle, d’utiliser encore les assemblages traditionnels. Le développement des commandes numériques redonne à ce type d’assemblage un avantage économique. C’est ce que nous avons expérimenté en 2014 avec Gilles Perraudin, pour le gymnase de Chirens (Isère). Il ne s’agit pas non plus de jouer les intégristes : le fer consolide bien les dentelles de pierre gothique et les ferrures dans l’âme du bois sont toujours présentes. Pour la passerelle sur la Restonica, en Corse, que nous avons conçue en 2015, une pièce métallique rassemble douze éléments en bois et assume un effort global d’une centaine de tonnes. J’ai cependant toujours tendance à laisser s’exprimer l’esthétique du bois, surtout quand il s’agit d’assembler une multitude de petites pièces, si besoin avec de la résine. Pour la construction d’un gymnase à Meylan (Isère) avec l’agence R2K, nous avons mis en oeuvre, en sous-tension, des troncs à peine écorcés, pour franchir une portée de près de 30 m. En réalité, ce qui me heurte le plus, c’est de voir comment l’ingénierie de l’acier a réussi à imposer sa manière de concevoir à de multiples BET structure. Les calculateurs transposent bêtement les règles de calcul, empruntant à l’acier ses modèles, dans une filière de production industrialisée qui ignore toute capacité de manoeuvre. L’acier coûte beaucoup plus cher à produire que le bois, en particulier pour les sections de pièces courantes. J’invite toujours mes étudiants à tester les mises en œuvre par tressage, superposition, croisement ou accumulation de chevrons formant fermes. Les effets de rigidité sont souvent impressionnants, et cela, sans prouesse technique!

 

Propos recueillis par Christophe Hespel

 

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