DOSSIER

Revue de presse: réactions à l’annulation du permis de construire de la Samaritaine

Comme ce fut le cas du projet de réaménagement des Halles à Paris et de celui de l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, ou celui de la construction de la tour Triangle plus récemment, le projet de transformation de la Samaritaine par le duo LVMH-Sanaa connaît des vicissitudes. Et comme ce fut –ou c’est toujours– le cas pour chacun de ces grands projets, les avis juridiques qui se succèdent quant à l’avenir du grand magasin parisien nourrissent depuis mai 2014 un vif débat chez les architectes et dans les médias. Les opinions sont partagées, parfois pas vraiment tranchées. Pour certains, il y a la difficile interprétation du PLU parisien et de son exigence brumeuse d’insertion dans le tissu urbain existant, pour d’autres la remise en question de la réglementation urbaine - et des procédures d’attribution du permis de construire - ou l’injonction de devoir s’y plier, que l’on soit starchitecte ou simplement architecte car le statut “quatre étoiles” du couple maîtrise d’ouvrage-maîtrise d’œuvre pose question. Faudrait-il tout leur passer sous peine de voir Paris se muséifier? Il est bien souvent difficile aux intervenants de ne pas émettre un avis sur les qualités architecturales du projet de Sanaa, au point que l’on se demande si la façade ne cache pas un problème plus important, celui du programme de la réhabilitation du grand magasin. Au fond, c’est la difficulté du jugement d’un tel projet, extraordinaire par ses enjeux patrimoniaux, son emplacement et ses acteurs, qu’illustrent les réflexions de nombre d’architectes, d’associations, d’institutions, de journalistes et même de bloggeurs dont voici quelques extraits.

 

 

“La Samaritaine se transforme”

Christian de Portzamparc, architecte

“Pourquoi pourrait-on ici exiger de conserver quatre immeubles aux façades hasardeusement accolées qui forment un ensemble composite agglomérant plusieurs dimensions de fenêtres répétitives, sans recherche d'aucune ligne unificatrice? Pour leur pittoresque? Il serait bien sérieux, triste et lourd. (…) La seule raison serait de décréter l'autorité absolue du passé. On proférerait que tout ce qui est vieux et ancien est sacré et intouchable, et qu'aucune place n'existe pour notre époque et les générations qui viennent. Interdire ainsi de faire évoluer la ville, même un peu, serait évidemment condamner Paris en refusant que la vie actuelle, qui n'est plus celle d'hier, s'y installe. Nous ne pouvons respecter le passé qu'en le rendant vivant et pour cela en l'adaptant ici et là à notre vie. (…) L'interdire aujourd'hui ferait de Paris un triste et sombre musée et ne démontrerait rien d'autre qu'une volonté forcenée d'entrer en décadence.”

“La Samaritaine se transforme”, Le Monde, 14 mai 2014

 

 

Le projet de transformation de la Samaritaine par Sanaa, Paris. © Sanaa

 

“Samaritaine : pourquoi ce jugement est légitime”

Didier Rykner, journaliste

“Le PLU est extrêmement clair dans ses préconisations qui s’imposent à toute nouvelle construction: «Les constructions nouvelles doivent s’intégrer au tissu existant, en prenant en compte les particularités morphologiques et typologiques des quartiers (rythmes verticaux, largeurs des parcelles en façades sur voie, reliefs…) ainsi que celles des façades existantes (rythmes, échelles, ornementations, matériaux, couleurs…) et des couvertures (toitures, terrasses, retraits…).» Dire que les constructions doivent s’intégrer implique nécessairement (ou alors à quoi bon le préciser?) qu’il est possible qu’elles ne s’intègrent pas, et que dans ce cas elles ne satisfont pas au PLU. Ce texte a été rédigé et validé par la Mairie de Paris qui feint aujourd’hui de s’étonner qu’on le fasse respecter.”

“Samaritaine : pourquoi ce jugement est légitime”, La Tribune de l’art, 14 mai 2014

 

L’architecture contemporaine est le patrimoine de demain

Académie d’architecture

“Une telle conception des règles d’urbanisme, qui autorise à fonder un jugement sur des critères esthétiques et subjectifs pour justifier de la pertinence d'un recours, est incompatible avec une vision contemporaine de la ville, et n’aurait pas permis à certains bâtiments les plus emblématiques de notre histoire de voir le jour. (…) Les architectes de Sanaa font partie des professionnels les plus reconnus au niveau international en ce début de siècle, et leur projet pour la Samaritaine est sans nul doute de nature à enrichir, et la rue de Rivoli, et Paris.”

«L’architecture contemporaine est le patrimoine de demain», communiqué, mai 2014

 

La bonne Samaritaine?

Alexandre Gady, professeur d'histoire de l'art moderne, président de la Société pour la protection des paysages et de l'esthétique de la France (SPPEF)

“Peut-on détruire un îlot presque entier, au cœur de Paris, pour construire un bâtiment commercial privé, comme aux pires moments du pompidolisme immobilier? Un îlot protégé par les lois sur le patrimoine (abords de monuments historiques) et sur les sites (site inscrit de Paris)? Depuis trente ans, les grands alignements qui structurent Paris ont pourtant été maintenus coûte que coûte. Ici, la Ville et le ministère de la Culture ont curieusement baissé la garde. (…) Ce qui se joue rue de Rivoli, comme à la fondation LVHM du bois de Boulogne, c'est l'érection d'un édifice hors norme qui oblige à modifier le PLU [plan local d'urbanisme] sur mesure; le maître d'ouvrage bénéficie ainsi de droits que d'autres citoyens ne sauraient obtenir. Cette rupture d'égalité vient rappeler que la ville n'est pas aisément un espace partagé: certains y exercent une forme d'arrogance immobilière et peuvent déguiser une densification sous un geste architectural qui focalise l'attention.”

«La bonne Samaritaine?», Le Monde, 21 mai 2014

 

 

Programme de transformation de la Samaritaine, document produit en septembre 2012.

 

 

“Sanaa-ritaine, totale schizophrénie”

Le Courrier de l’architecte

“Pour LVMH, comme pour de nombreux industriels, auxquels s'ajoutent d'ailleurs les collectivités locales qui jouent désormais le même jeu, la starchitecture est un prétexte autant qu’un faire-valoir sinon une assurance tous risques. Elle relègue ainsi l’architecture au rang de produit de consommation. La marque est utile pour briser la loi et s'assurer le soutien d'une partie de la profession. Rue de Rivoli, la Samaritaine version Sanaa compte parmi ces projets parachutés sans autre valeur que l'auteur qui leur est associé. (…) Pour LVMH, le PLU peut bien s'adapter. Aux autres de s'y conformer à la lettre. Bref, de l'inégalité face à la loi. Parce que Sanaa, d'aucuns devraient alors crier au scandale et signer des pétitions? L'opposition faite à la Samaritaine devrait servir de symbole. Symbole de l'iniquité dont souffrent les architectes. Symbole de l'amoralité générale, où les accusés bénéficient de passe-droits et où les plaignants abusent de la «surréglementation». Symbole à l'encontre de la marchandisation de l'architecture et de sa transformation en seul art de communication.”

“Sanaa-ritaine, totale schizophrénie”, Le Courrier de l’architecte, 28 mai 2014

 

“Annulation du PC Samaritaine: l’architecture est un projet d’avenir”

Conseil régional de l’ordre des architectes d’Île-de-France

“Dans ses motivations, cette décision est d’autant plus surprenante et préoccupante que ce projet a été choisi par un jury qualifié pour sa grande qualité architecturale et d’insertion urbaine, à l’issue d’une consultation internationale ouverte, et qu’il a été approuvé par la Ville et par les architectes des monuments historiques. (…) L’intérêt général, c’est de construire aujourd’hui le patrimoine de demain. C’est une nécessité pour que la ville soit vivante et sans cesse renouvelée. Le centre de Paris ne peut être à l’écart d’une telle ambition culturelle.”

“Annulation du PC Samaritaine: l’architecture est un projet d’avenir”, communiqué du 3 juin 2014

 

“Le projet de la Samaritaine se résume à de l'empaquetage”

Paul Chemetov

“Le verre sérigraphié, proposé par Sanaa, a l'intérêt d'un écran de télé quand le nuageux remplace les images. (…) Le Pritzker, pas plus qu'aucune autre distinction, ne donne à ses bénéficiaires le sacre de l'impunité. (…) Roland Barthes soulignait dans L'Empire des signes que l'art du cadeau japonais se résumait en un art de l'empaquetage. Tel est le choix culturel de Sanaa. Il est pour le moins exotique. S'il fallait choisir entre les arcades de Percier et Fontaine ou le rideau de verre ondulé de Sanaa, nous choisirions les premières, car, au même titre que les travées modernistes de Jourdain, elles perdurent par leur matérialité même. La querelle sur un projet de restructuration qui va tout de même transformer profondément les trois îlots de la Samaritaine va-t-elle se focaliser sur le choix de l'épiderme proposé sur la rue de Rivoli par un retour du façadisme?”

“Le projet de la Samaritaine se résume à de l'empaquetage”, Le Monde, 11 juin 2014

 

 

La façade de la Samaritaine rue de Rivoli dans le projet de Sanaa. © Sanaa / Cyrille Thomas

 

 

“La Samaritaine et les contradictions des architectes”

L’Abeille et l’Architecte

“Combien de permis de construire sont accordés à Paris chaque année? Des centaines. Combien sont refusés? Combien? Une dizaine? Dans ces cas-là, le maître d’ouvrage révise son projet et celui-ci se fait sans difficulté. Mais pas Monsieur Arnault, non pas lui. Lui, ne touchera pas à son projet dessiné par des starchitectes Pritzkerisés. Des dizaines de projets architecturaux remarquables ont été construits à Paris depuis une dizaine d’années, d’autres sont en construction et des dizaines sont dans les tuyaux. C’est la force de centaines d’architectes qui ont su, avec intelligence, comprendre et jouer du PLU parisien pour en faire ressortir le meilleur. (…) Ce permis refusé ne transforme pas Paris en ville-musée, arrêtons de jouer le jeu des déclinistes qui expliquent qu’on ne peut plus rien faire en France ou à Paris et que l’herbe est plus verte ailleurs. Nous avons la chance d’avoir une réglementation urbaine, contraignante certes, mais qui nous oblige, nous architectes, à réfléchir, à proposer, à inventer.”

“La Samaritaine et les contradictions des architectes”, L’Abeille et l’Architecte, 6 janvier 2015

 

“Assez de frilosité architecturale à Paris!”

Le Monde

“Cette polémique serait clochemerlesque si elle n’était cruellement symptomatique de la tétanie architecturale parisienne. Il y a deux mois, c’était le projet de tour Triangle, à la porte de Versailles, qui était bloqué. Trop haute, trop coûteuse, trop en rupture avec le quartier, avaient plaidé des associations de riverains, soutenues en l’occurrence, et pour des raisons purement politiques, par la droite et les écologistes au Conseil de Paris. À la Samaritaine, c’est une façade qui est en cause. Et dès qu’un projet d’immeuble dépasse la hauteur canonique de 37 mètres, élus, riverains, associations de tout poil s’insurgent, contestent, condamnent et retardent les chantiers. (…) Il ne s’agit pas, ici, de donner blanc-seing à toute création architecturale dans la capitale. Mais la multiplication des blocages risque d’engoncer Paris, de l’enfermer dans un passé prestigieux mais figé, de l’empêcher de vivre avec son temps.”

“Assez de frilosité architecturale à Paris!”, édito Le Monde, 6 janvier 2015

 

“Modernité et respect des règles urbaines”

SOS Paris, association

“Le projet de façade de Sanaa sur la rue de Rivoli fait abstraction des caractéristiques esthétiques du tissu urbain existant. Il lui substitue une très longue et haute façade, détruisant le rythme cadencé des parcelles anciennes: à lui seul, le nouvel immeuble aurait cinq fois la largeur d’un immeuble ordinaire (75 m au lieu de 15) et une fois et demie sa hauteur (25 m au lieu de 17)… À l’arrière-plan, le pauvre Louvre en sortirait amoindri, écrasé par son opulent voisin. Il fallait absolument faire oublier l’ordonnance urbaine et sa subtile hiérarchie, au profit du «coup de poing» du projet! Mais quelle légitimité aurait ce dernier à entrer en concurrence avec le Louvre?”

“Modernité et respect des règles urbaines”, communiqué, 7 janvier 2015

 

 

Le trou béant laissé rue de Rivoli par l'arrêt du chantier de la Samaritaine, Paris, janvier 2015. © Sergio Grazia

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