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To BIM or not to BIM, that is the question… par Séverin SCHAEFER, architecte et BIM Manager

Voici près de deux ans que le BIM est devenu un sujet récurrent dans la presse spécialisée. Depuis le 24 juillet 2014 avec la création de la mission numérique du bâtiment, le passage au BIM semble être inévitable pour l’ensemble de la filière BTP, et notamment les architectes. D’où cette question : "Le BIM est-il l’avenir de l’architecture ?" La maquette numérique et le processus BIM, à lire les débats sur les réseaux sociaux ou commentaires d’articles sur ce sujet, déchaînent les passions. C’est un sujet d’angoisse pour beaucoup d’architectes voyant s’approcher l’obligation du BIM dans le cadre de la commande publique en 2017.

 

Séverin Schaefer, architecte
et BIM Manager

 

En tant que BIM Manager et architecte, je vais essayer d’y apporter ma réponse. J’ai intégré l’agence DGLa en octobre 2011. Ces spécialistes de l’architecture commerciale, qui ont participé à la réhabilitation de la gare parisienne de Saint-Lazare et qui viennent de livrer le centre commercial Qwartz de Villeneuve-la-Garenne, l’un des plus grands de la région parisienne, utilisent Revit depuis de nombreuses années. DGLa est d’ailleurs souvent citée comme une des agences pionnières par l’éditeur de logiciel Autodesk. Pour autant, l’aspect BIM du logiciel était sous exploité et les échanges avec les BET limités pour ne pas dire inexistants. La direction a choisi, il y a deux ans, de réformer le fonctionnement de l’agence pour intégrer la démarche BIM. Mon rôle de BIM Manager a consisté à monter en compétence l’ensemble des collaborateurs et à formaliser les méthodes de production de la maquette numérique pour en faciliter l'exploitation, tant au sein de l’agence qu’auprès de nos partenaires. La principale difficulté dans cette implémentation fut de faire accepter le changement de méthodologie : trente collaborateurs et autant de façons de faire. Fort de cette expérience, je peux facilement comprendre le trouble que provoque le BIM au sein de la profession.

Voici les principales réactions que j’ai eues à l’annonce du passage au BIM, "avenir de l’architecture" ou tout du moins de l’agence :

 

Non, le BIM n’est pas l’avenir de l’architecture

  • Le BIM n’est qu’un outil: pour l’architecte qui aborderait le BIM comme étant un outil informatique, ce n’est qu’un moyen de représentation comme l’est le crayon ou les outils de dessin assisté par ordinateur (DAO).
  • L’aspect collaboratif du processus BIM n’a rien de nouveau : en effet, l’aspect collaboratif dans la conception et la réalisation d’un bâtiment n’est pas nouveau. L’architecte est souvent perçu comme le chef d’orchestre. Cependant, l’aspect collaboratif du projet, que ce soit avec le commanditaire (MOA) ou les partenaires techniques (MOE), est de moins en moins vrai. On pourrait dire qu’il y a un climat de méfiance entre chaque intervenant quand celui-ci n’est pas totalement conflictuel. Ceci tient en grande partie à la remise en question des compétences et du rôle de l’architecte. Ses décisions sont mises en doute d’une part par son client, qui se réfère en priorité à l’économiste, et d’autre part par ses partenaires techniques, tant BET que constructeurs. Il y a deux explications à cette perte de confiance. Pour beaucoup, l’architecte n’est qu’un artiste. En effet, la formation française tient plus des beaux-arts que de l’ingénierie comme dans le reste de l’Europe. Il semble donc légitime de douter de ses choix "artistiques" qui seraient a priori coûteux et pas viables techniquement. De plus, l’arrivée de l’informatique et des logiciels métiers a contribué à rompre la collaboration entre architectes et ingénieurs. Les logiciels ne sont pas souvent compatibles et demandent un travail supplémentaire de dessin pour être transmis à l’architecte. Cette fracture s’est traduite par une opacité du travail des BET justifiant les retards de remises de dossiers et leurs incohérences.
  • Les logiciels BIM manquent de souplesse : il y a une grande différence entre la DAO et le BIM, ou plutôt les outils de conception BIM. Dans le premier cas, c’est un dessin au trait, alors que dans le second ce sont des objets positionnés en 3D qui feront le dessin. Plus simplement, on passe du dessin à de la construction. Ces objets, nommés "familles", sont définis par des caractéristiques géométriques mais également par des données qui y seront associées. Dès lors, mettre un mur et une étiquette demande déjà un certain travail en amont pour la gestion des familles.
  • Les logiciels BIM standardisent la production architecturale : les familles ont également un comportement "intelligent". Elles sont paramétriques ce qui leur permet d’être déclinées en types (plusieurs tailles par exemple) ou de s’adapter selon leur mise en place. La création de celles-ci peut être assez compliquée au point que l’éditeur de familles peut être considéré comme un logiciel à part entière. Ne pas maîtriser cet aspect du logiciel condamne l’architecte à n’utiliser que les éléments de bibliothèque de l’éditeur du logiciel ou de fabricants disposant d’un e-catalogue.
  • Les logiciels BIM brident la créativité : de nombreux architectes trouvent que le BIM limite la conception à des formes parallélépipédiques. En effet, les bâtiments cubiques sont simples et rapides à modéliser mais les formes organiques sont-elles difficiles à créer. Ces logiciels n’ont pas la souplesse des modeleurs 3D et demandent une certaine expertise.
  • La maquette numérique suppose souvent un niveau de détail élevé dès la conception : en effet, la maquette peut être extrêmement détaillée dès l’APS. Ceci pose la question du niveau d’implications des autres intervenants et de la répartition des honoraires. MOA et BET doivent tenir leur rôle dans ce processus BIM dès le début des études, que ce soit en communiquant les bonnes données (programme, maquettage des locaux techniques, principes structurels et emprise) mais également en actant les choix structurants pour le projet et son équilibre financier. Plus les changements seront tardifs, plus ils seront difficiles à intégrer et auront un impact financier important pour la réalisation du bâtiment ou son exploitation.

 

Oui, le BIM est l’avenir de l’architecture

  • Le BIM c’est "dessiner" en 3D : les logiciels de conception BIM permettent de concevoir en 3D. C’est une révolution dans la pratique de l’exercice architectural. Après tout, le plan ne reflète que l’organisation des espaces et non la qualité des volumes créés. Les outils de 3D se sont démocratisés ces dernières années mais restent déconnectés des outils habituels de DAO. Il était nécessaire qu’une personne soit en charge de cette modélisation. Si une agence dispose d’un spécialiste pour le faire, celui-ci est généralement très sollicité et ne pourra pas constituer un modèle exhaustif et tenu à jour. Le BIM garanti une 3D juste et exhaustive.
  • La maquette numérique est un support de communication : l’accès aux vues 3D est un très bon support de communication, que ce soit pour des intervenants ne sachant pas lire les plans ou comme support à la synthèse plans/coupes.
  • Le BIM inscrit l’architecte dans une démarche de "bâtisseur" : l’architecte est trop souvent perçu comme un artiste. Certains s’adjoignent même le titre de directeur artistique. Pourtant, son rôle est normalement celui de maître d’œuvre, c'est-à-dire qu’il sera en charge de veiller à la bonne réalisation de l’ouvrage. Les outils de conception BIM s’inscrivent dans cette démarche constructive car l’architecte ne dessine plus mais organise des objets virtuels ayant un comportement identique à la réalité.
  • Le BIM accroît la qualité des propositions : le BIM permet de formaliser assez rapidement divers sénarios et surtout de les analyser. Aujourd’hui, la seule bonne foi ne suffit plus à convaincre. Les maîtres d’ouvrage sont exigeants et attendent des données chiffrées pour se positionner.
  • Le BIM garantit la cohésion des documents : toutes pièces graphiques et tous tableaux sont extraits de la maquette numérique. Qu’elle soit constituée d’un unique fichier ou non, les documents concorderont.
  • Le BIM optimise le workflow informatique : les logiciels BIM intègrent généralement plusieurs outils permettant de répondre à des besoins qui auraient été couverts par d’autres logiciels. L’offre de logiciels compatibles BIM est en constante augmentation. Ce workflow permet ainsi de s’exonérer de la ressaisie de la maquette ou de ses données. En moyenne, un bâtiment est ressaisi 7 fois durant sa conception.
  • Le BIM accroît la réactivité : les modifications sont souvent facilement intégrables et sont répercutées sur l’ensemble des documents.
  • Le BIM donne accès à de nombreux outils d’analyse : les logiciels BIM intègrent, en natif ou par plugins, de nombreux outils d’analyses : ensoleillement, niveau d’éclairage, soufflerie, et bientôt évacuation du public et désenfumage. Ils permettent également de réaliser une synthèse de maquettes avec celles d’autres intervenants, que ce soit par des "clashs" entre maquettes ou par des tableaux spécifiques d’analyse.
  • le BIM permet un travail collaboratif autour d’un même fichier : travailler en BIM implique la collaboration. Celle-ci débute au sein de l’agence d’architectes en travaillant à plusieurs sur un même fichier. La répartition des tâches se fait différemment mais chacun peut voir en temps réel les modifications.

 

Hélas, le BIM est l’avenir de l’architecture

  • Le passage au BIM à un coût : le passage au BIM implique de s’équiper de licences d’un logiciel de conception BIM et de postes informatiques capables de le supporter. L’investissement peut être lourd mais certains éditeurs développent des offres pour permettre cette transition.
  • Le passage BIM nécessite un apprentissage : le changement d’outil nécessite également une formation. Les fédérations et instances professionnelles envisagent d’accompagner leurs adhérents dans cette formation. Cependant, il ne faudra pas oublier que celle-ci ne permettra pas d’être pleinement autonome et directement opérationnel. La transition d’un outil de DAO, en 2D, à un logiciel de conception BIM, en 3D, peut prendre du temps. Alors, il faudra apprendre et maîtriser les aspects BIM du logiciel. Les premiers projets BIM prendront nécessairement plus de temps.
  • Les logiciels BIM sont complexes : ces logiciels de conception BIM sont souvent targués "d’usine à gaz". Une modification apparemment simple peut nécessiter plusieurs changements de paramétrage. Le point fort d’une maquette BIM tient dans le fait qu’en plus d’être une représentation 3D, c’est également une base de données. Dans un premier temps, il peut paraître difficile de faire de simples modifications tant tout est lié. Une fois le logiciel maîtrisé et l’appréhension tombée, les modifications seront aisées et automatiquement répercutées à l’ensemble de la maquette. Cet aspect est parfois difficile à appréhender si l’on n’est pas rodé à la manipulation des tableurs ou des logiciels de base de données.
  • Les logiciels BIM demandent une grande rigueur : toute modification se répercute sur l’ensemble du projet permettant des mises à jour rapides. Du coup, une erreur sera également répercutée sur l’ensemble des documents. L’autre exigence de rigueur tient aux échanges entre logiciels, et notamment par le format IFC. Le choix de familles et la gestion des paramètres seront cruciaux pour assurer l’interopérabilité.
  • La modélisation BIM réclame de l’exhaustivité : un des freins à la conception vient du niveau souvent élevé de la modélisation BIM : les niveaux de détail (ND, ou LOD). Selon ce qui doit être montré sur les plans ou apparaître dans les nomenclatures, le modèle 3D devra être plus ou moins détaillé, les champs plus ou moins renseignés. Un manque de maîtrise du logiciel poussera à beaucoup modéliser et souvent trop tôt dans l’avancement du projet. Alors, les modifications seront rendues fastidieuses.
  • Le BIM est un passage obligatoire mais forcé pour la commande publique : l’Etat s’engage dans une politique qui force les architectes à passer au BIM. En effet cette nouvelle technique de projet touche à plusieurs objectifs de la politique d’Etat : le budget par maîtrise des coûts de construction et de gestion du patrimoine, la politique du logement par la rapidité d’étude des projets, la politique environnementale par la maîtrise de la consommation énergétique des bâtiments et la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la politique de l’emploi par redynamisation du secteur du BTP et le maintien de la position des majors de la construction à l’export, mais également pour l’attractivité auprès des jeunes.
  • La démarche BIM n’est pas valorisée financièrement : de nombreux acteurs s’interrogent sur la valorisation à donner à la démarche BIM dans leurs contrats. Le BIM peut-il être facturé ? S’il est gage de qualité pour un maître d’ouvrage et d’économies lors de l’exploitation, cela ne mériterait-il pas une certaine rétribution ? Cela revient à poser la question : peut-on surfacturer le fait de se donner les moyens de faire correctement son travail ? Bien entendu, la réponse sera non. Le passage à l’informatique à la fin des années 1990 n’a pas donné lieu à une augmentation des honoraires. Pour autant, la répartition des honoraires devrait être revue pour correspondre plus à l’investissement des moyens en début de projet.

 

 

La question n’est plus de savoir si "Le BIM est l’avenir de l’architecture". La question est tranchée pour la commande publique et il y a fort à parier que la démarche deviendra également la norme dans le cadre des marchés privés.

Aujourd’hui, le BIM est le présent des architectes

Les agences doivent s’interroger et mettre en place une stratégie de passage au BIM. Cette démarche de management de projet demande un investissement financier mais encore plus humain. La méthodologie est assez longue à mettre en place au sein d’une agence. Il faut donc l’anticiper pour être en mesure de répondre à ce futur standard : choisir un logiciel, adapter son parc informatique, se former, passer de la CAO à l’outil BIM et appliquer la démarche collaborative BIM dans ses échanges avec d’autres intervenants.

Les architectes doivent s’emparer de ce nouvel outil informatique et cette nouvelle manière de gérer le projet. Le BIM ne sera une menace que pour ceux qui ne s’y seront pas préparés.

 

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  • Le 03/07/2015 à 10h26

    Bel article et beau retour d'expérience. Une petite précision tout de mêmes, pour le côté stéréotypé et "cubique", j'ai tendance à dire que le BIM et ses logiciels, (je connais particulièrement revit) permet les ouvrages dont l'on a les budget... Si l'on a les moyen de faire un projet atypique, nous avons également les honoraires pour le produire... Autrement, révolution non, évolution oui... Je conclus de la même manière mon expérience personnelle.

  • Le 02/07/2015 à 10h46

    quel intéressant article , mais c'est quoi le BIM ? LOGICIEL OK ! Mais quoi son prix ? Quelle est la durée approxi pour la formation

  • Le 02/07/2015 à 10h28

    Ce qui me frappe dans cet article exhaustif sur les enjeux du BIM, est qu'apparemment, celui-ci est envisagé uniquement par le filtre de REVIT (Autodesk), qui, pour être majoritaire aujourd'hui, ne représente qu'une manière de faire une maquette numérique. Or Revit souffre de nombreux problèmes de conception, aussi bien de souplesse que de cohérence ergonomique. Le tout semble construit non pour les architectes mais contre eux. Contre une logique de conception intégrée et fluide en fonction des contraintes, contre la polyvsémie des éléments conceptuels et constructifs (impossible d'utiliser les mêmes combinaisons de couches pour un toit et une dalle, les projections sont une fois pour toutes classées entre plans/coupes/elevations). Je propose que les architectes reprennent leurs outils de conception en main, dans le cadre d'une architecture logicielle ouverte et transparente, au lieu de ces outils fléchés qui prétendent avoir prévu tous les cas de figures. Pourquoi ne pas initier un dialogue, non pas sur "quel est le meilleur du marché ?", mais "de quel outil avons-nous besoin ?".

  • Le 02/07/2015 à 09h45

    Puisque les pouvoirs publics sont si demandeurs de ce nouveau dispositif qui présente de réels avantages en terme de réalisation et d'entretien des constructions (je crois moins à l'intérêt en phase de conception), qu'attendent-ils pour mettre en place des mesures incitatives pour que les maitres d'oeuvre et en particulier les architectes dont je suis, puissent financer les coûts induits par cette indispensable "usine à gaz"?

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