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Un an d'école d'architecture confinée: "où sont les meilleures années de notre vie?"

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© AMC - Un an d'école d'architecture confinée

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Voici plus d’un an que les étudiants français suivent la majorité de leurs cours à distance. Parmi eux, les élèves des vingt écoles d’architecture françaises. Enquête auprès d'eux, pour évoquer leur scolarité confinée, les difficultés à s'impliquer sur le long terme dans un enseignement par écrans interposés, les regrets de ne pas pouvoir profiter pleinement de ces années de découverte de la vie d'adulte, et aussi, l'impact de la pandémie sur leur vision de l'architecture.

Alors que les écoliers français font à nouveau la classe à la maison pour quelques jours, les étudiants ont pour la plupart presque oublié le chemin de leurs établissements. Depuis le confinement de mars 2020, ils n’ont pu goûter qu’à un seul mois d’enseignement "en présentiel", à la rentrée universitaire d’octobre. Depuis, dans les écoles nationales supérieures d'architecture (Ensa), il faut montrer patte blanche pour entrer dans les locaux, et seuls les cours de projet et certains travaux dirigés (TD) peuvent se dérouler sur place, parfois en demi-groupe. Ce sont désormais les seuls moments où les étudiants se croisent, ainsi que leurs enseignants. Les bibliothèques et autres ateliers sont accessibles uniquement sur rendez-vous, pour des temps limités et justifiés. Pour lutter contre la solitude, certains se rejoignent pour suivre ensemble les cours en visio, d’autres participent à des « gongbang » leur permettant de rester motiver pour réviser. Rencontre avec six étudiants des écoles de Nantes, Marseille et Paris-Malaquais. Tous témoignent d'une baisse de moral importante et s'inquiète du manque de perspectives heureuses pour la suite de leurs études.
 

"L’idée d’abandonner les études pour cette année m’a traversé l’esprit"

Lamia Bekkari, étudiante en première année à l’Ensa Paris-Malaquais

 

"J’ai passé mon bac l’année dernière à Marseille, et je suis arrivée à Paris à la rentrée, dans un 15m2 du Crous. On n’a fait qu’un seul mois de cours en présentiel à l’école. Le fait de devoir gérer ma vie toute seule à Paris, plus les cours à distance, c’était très dur. J’ai pu me rapprocher des étudiants qui sont dans mon groupe de projet parce que je les vois une fois par semaine, mais je ne connais pas le reste de ma promotion. L’idée d’abandonner les études pour cette année m’a traversé l’esprit et j’y pense encore… L’architecture est une discipline nouvelle pour moi, et l’étudier sur Zoom me semble paradoxal, presque impossible. J’en suis venu à me demander si j'étais faite pour ces études, alors que c’est ce que je voulais faire depuis longtemps ! Pendant les cours magistraux en visio, j’ai parfois l’impression de regarder une vidéo inintéressante sur youtube ! C’est très déshumanisant. Habituellement, je suis plutôt studieuse, mais je n’ai pas l’impression d’avoir réussi à m’adapter à la situation et je ne sais pas si je vais y arriver. Je ne sais pas si j’aime toujours l’architecture. Ce n’est pas comment ça que j’avais imaginé les études ! On nous avait dit que ça allait être les meilleures années de notre vie, et je me dis que… ce n’est pas gagné."
 

"Quelle sera la valeur de notre diplôme une fois sortis, est-ce que nous aurons une mention Covid ?"

Geoffrey Huguenin-Virchaux, étudiant en quatrième année à l’Ensa Marseille

 

"Pour les cours théoriques, le problème du distanciel, ce sont les distractions : je suis chez moi, sur mon canapé, et si je coupe la caméra et le micro, je peux faire autre chose. On sent aussi que les professeurs n’ont pas forcément adapté leurs cours pour les rendre plus interactifs… Et passer la journée devant l’ordinateur, c’est épuisant. On a des maux de tête, on dort mal, on ne prend pas assez l’air. Pour notre santé, ça joue beaucoup. […] Psychologiquement, j’ai beaucoup plus mal vécu le deuxième confinement que le premier. En démarrant l’année universitaire confinés, on n’a pas pu rencontrer les nouveaux étudiants, il n’y a pas eu de sortie, de vie extra-scolaire… même nos collègues étudiants on les voit de moins en moins. Et c’est difficile de travailler de façon optimale quand on se sent à l’abandon.
 
On est à 100% dans les études, mais sans visibilité… Donc on a parfois l’impression de travailler dans le vent. On se demande quelle sera la valeur de notre diplôme une fois sortis, est-ce que j’aurai une mention Covid ? Est-ce que j’aurai des opportunités de travail ? On finit par se demander « Est-ce que j’ai choisi la bonne voie ? »
 
Ces derniers mois ont été très dur psychologiquement. J’ai dû prendre des antidépresseurs. Maintenant je vais mieux. Avec le recul, cette épreuve m’a permis de me construire, et de me dire qu’il fallait penser l’architecture autrement. A la fin de mon master, je compte m’inscrire en thèse, ce qui est aussi une manière de reporter le moment où je vais entrer dans la vie active, même si j’y suis déjà puisque je travaille pour financer mes études. Finalement, je pense que cette crise va être source d’innovation, de réflexions et d’avancées."
 

"Je ne connais pas les étudiants de ma promo"

Louise, étudiante en troisième année à l’Ensa Paris-Malaquais

 

"J’étais en Erasmus lors du premier confinement, et j’ai décidé d’y rester même si l’école m’a proposé de revenir suivre les cours à Paris, en distanciel. C’était un choix difficile que de rester confinée à l’étranger pendant toute une année, loin de ma famille et de mes amis. Je ne reviens qu’aujourd’hui, après un an à l’étranger et six mois de stage, je suis donc un peu perdue dans le fonctionnement de l’école en temps de Covid. Ayant redoublé mon année, je ne connais pas les étudiants de ma nouvelle promo, et avec les cours en visio je ne peux pas vraiment créer de lien … Comme je n’ai cours qu’une fois par semaine, et pas toujours en présentiel, j’ai aussi décidé de rester en province et de ne pas louer de logement à Paris. Je fais l’aller-retour en train dans la journée, c’est toute une organisation à gérer. Pour les cours, c’est très dur de rester concentrée trois heures d’affilée en visioconférence… il y a aussi beaucoup moins d’interactions avec les enseignants."
 

"La vie de l'école, les associations... on nous prive d’une partie de nos études"

Alizée Gilles, étudiante en quatrième année à l’Ensa Nantes

 

"Aujourd’hui, entrer à l’école c’est pire que d’entrer en boîte. On n’a pas le droit d’y aller en dehors de nos heures de projet et de TD, il faut faire la queue, montrer sa carte, il y a une jauge d’effectif à ne pas dépasser, c’est très contrôlé. Il n’y a plus de spontanéité possible.  Je devais partir en mobilité cette année, mais les échanges ont tous été annulés à cause de la pandémie, et je ne sais toujours pas si je vais pouvoir partir l’année prochaine. Nous sommes plongés dans une incertitude constante, c’est compliqué au quotidien. J’ai l’impression qu’on nous prive d’une partie de nos études. On n’a uniquement les cours, et pas le reste, la vie de l’école, les associations, tout ce qui fait que les études, en temps normal, c’est chouette. Quoi qu’il arrive, j’ai décidé de faire mon master en trois années au lieu de deux, aussi parce que j’ai la chance d’avoir des parents qui sont en capacité de me soutenir. A Nantes, nous sommes nombreux à avoir fait ce choix."
 

"Dans le simple fait de dessiner une chambre aujourd'hui, la pandémie a des conséquences"

Elisa, étudiante en deuxième année à l’Ensa Paris-Malaquais

 

"J’ai eu des hauts et des bas moralement depuis l’année dernière. Le fait de reprendre les cours en présentiel a vraiment été important. Cela m’a permis d’avancer dans mon projet et donc d’aller mieux, et vice versa. J’ai pu remonter la pente. Dans la promotion, j’ai quelques amis proches, mais on connaît assez peu les autres étudiants… Du coup, pendant les cours magistraux personne n’ose participer, ça créé parfois des ambiances un peu anxiogènes. Mais la plupart des enseignants sont quand même très attentionnés, ils prennent de nos nouvelles, nous conseillent de prendre soin de nous, de ne pas faire de charrette… Nous essayons d’allumer nos caméras au maximum. Il y a des petits moments de détente dans les cours qui nous permettent de réintroduire de l’humanité et du plaisir dans les études en distanciel. Ce semestre, nous travaillons le logement. Dans le simple fait de dessiner une chambre, la pandémie a des conséquences. En termes de surface ou d’organisation, on ne peut plus laisser le lit face au bureau par exemple. Le rapport aux espaces extérieurs devient aussi très important."
 

"Travailler ensemble pour sortir de l'isolement"

Juliane, étudiante en deuxième année à l’Ensa Paris-Malaquais 

 

"Avec une amie, nous nous retrouvons toutes les semaines l’une chez l’autre, pour travailler et pour suivre les cours ensemble en visio. C’est notre rendez-vous régulier, cela nous permet de sortir de l’isolement. Après, on parvient à tisser des liens uniquement avec les étudiants de notre groupe de projet, que l’on voit pour le cours en présentiel. Ceux qui ne peuvent pas venir ont beaucoup de mal à s’intégrer. Lorsqu’on travaille la volumétrie en maquette par exemple, avec un groupe à moitié présent, à moitié en ligne, c’est difficile de partager pleinement nos travaux. On ne peut aussi plus passer d’un studio à l’autre pour regarder ce que font les autres groupes de projet… Pour les cours magistraux, il y a des enseignants qui se sont bien appropriés les nouveaux outils, et qui parviennent à faire des cours très dynamiques, c’est agréable. Ils utilisent un tableau blanc en même temps que leur support de cours pour nous expliquer les choses en direct et de manière illustrée, c’est beaucoup plus facile à suivre."

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