Architectes de l’urgence en Syrie: “Il faudra dix ans et des centaines de millions d’euros pour reconstruire Kobané”

Une délégation de la fondation des Architectes de l’urgence est parvenue à atteindre Kobané, en Syrie, à la fin du mois de mai 2015. Elle y a effectué des repérages en vue de la mise en place d’une mission de reconstruction de la ville détruite. Patrick Coulombel, cofondateur des Architectes de l’urgence, en revient avec des photos et témoigne de ce qu’il a vu.

Kobané, Syrie, mai 2015 - © Patrick Coulombel, Architectes de l'Urgence
photo n° 1/7
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Comment avez–vous pu avoir accès à cette ville alors que plus personne ne s’y rend?

La difficulté d’accès à la ville de Kobané est simplement liée à l’ouverture de la frontière et cette ouverture est uniquement soumise à l’autorisation des autorités turques. On parle souvent de « corridor humanitaire » là-bas. En réalité, sur place, ce n’est pas un corridor. C’est simplement une porte, métallique, qui est à ouvrir et qu’il est possible d’ouvrir si les Turcs le souhaitent.

 

Quelle est la situation actuelle sur place?

Il faut distinguer deux choses: la ville de Kobané elle-même et les zones frontalières, côté turc, avec les populations qui se trouvent toujours dans les camps. Côté turc, nous avons pu avoir accès à un certain nombre de camps dans la ville de Suruç, district de la province de Sanliurfa, dans la région de l'Anatolie du sud-est. Ces camps ont compté jusqu’à plusieurs milliers de personnes. Ils sont aujourd’hui en voie de résorption. À Kobané, en Syrie, il y a de la vie. De petits commerces commencent à rouvrir. Des personnes vendent de l’essence, des légumes… Malgré tout, la situation est plutôt critique. Beaucoup d’infrastructures ont été complétement détruites. On dénote toujours l’absence d’électricité, d’infrastructures de santé ou scolaires. Fortement endommagées, elles sont inutilisables pour l’instant.

 

Quels sont les besoins des populations?

Les besoins sont ceux d’une ville. L’hôpital principal de Kobané a été totalement soufflé par diverses explosions, il est entièrement à réhabiliter. Une clinique du centre-ville, jouxtant le poste de frontière, a également été détruite. Très peu d’écoles sont encore debout et en état d’accueillir des élèves.

 

Vous vous êtes rendu à Kobané pour effectuer une mission d’évaluation des dégâts avec la perspective de mener une mission de reconstruction. Quelles sont vos conclusions?

Il faut reconstruire. Dès maintenant. Car reconstruire aujourd’hui à Kobané est une nécessité pour ses habitants. Il y a cependant une condition impérative pour que la reconstruction puisse débuter: il faut d’abord mener un gros travail de déminage des sites. Mais dès ce déminage terminé, la reconstruction pourra débuter. À condition aussi que les Turcs acceptent de laisser entrer en Syrie les matériaux de construction dont nous aurons besoin (ciment, acier, etc.) et les personnes qui travailleront à la reconstruction. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que si l’on règle le problème de la reconstruction ou si l’on entame la reconstruction de Kobané, c’est aussi une partie des camps qui sont au sud de la Turquie qui vont se vider. Cela reste un enjeu majeur. Pourtant, les Turcs ont plutôt intérêt économiquement à ouvrir la frontière pour soutenir l’économie locale côté turc.

 

Quelles sont les priorités et comment comptez-vous vous y prendre pour reconstruire?

Évidemment, la priorité est de reconstruire des infrastructures de santé et scolaires. Mais la reconstruction des logements pourra être traitée simultanément, car reconstruire des infrastructures n’a de sens que si des populations habitent sur place. La première intervention importante des Architectes de l’urgence est de mener des évaluations techniques sérieuses pour savoir comment, techniquement, il faut réparer ou reconstruire. Ensuite, comme dans tous les pays où nous sommes déjà intervenus ou dans ceux où nous sommes toujours en mission tels que Haïti, les Philippines ou le Népal, nous impliquons les populations locales pour les réintégrer dans l’acte de la reconstruction et relancer l’économie locale.

 

Quels sont les moyens concrets dont la Fondation des Architectes de l’urgence a besoin pour commencer et mener à bien sa mission de reconstruction?

Nous avons besoin de deux types de moyens. D’abord, des moyens politiques. Il nous faut obtenir des autorités turques les autorisations nécessaires pour pouvoir intervenir à long terme. Du côté kurde, les autorisations sont déjà en place. Ensuite, et surtout, nous avons besoins de moyens financiers. Reconstruire à Kobané nécessite des centaines de millions d’euros. Nos sources de financement sont essentiellement les dons des particuliers et des entreprises. C’est grâce à ces dons, entièrement dédiés à nos missions, que nous sommes en mesure d’intervenir. Dans l’immédiat, reconstruire l’hôpital et les écoles de Kobané nécessite de réunir près de 10 millions d’euros.

 

Combien de temps la reconstruction va-t-elle prendre ?

À Kobané, nous faisons face à une problématique assez similaire à celle vécue à Kaboul en Afghanistan en 2002, juste après l’arrivée des troupes de la coalition. Pour reconstruire Kaboul, il a fallu quasiment dix ans. Je pense que l’on s’inscrit dans une intervention d’une durée équivalente, tout en sachant que la possibilité de reconstruire dépendra aussi de la sécurité sur place et de la stabilisation de la situation politique. Aujourd’hui, celle-ci paraît relativement sécurisée et, du coup, nous pouvons y travailler. Mais notre intervention ne peut s’inscrire que dans un processus de long terme, comme lorsque nous agissons après une catastrophe naturelle en Haïti, aux Philippines ou récemment au Népal, ou dans un contexte difficile lié à un conflit, comme à Kaboul. Au moins cinq ans seront nécessaires pour la reconstruction complète de la ville si les conditions sont réunies, et cela pourrait durer jusqu’à dix ans.

 

 

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