AUA, une architecture de l’engagement - Exposition

Les architectes Jean Perrottet, Jacques Kalisz (1926-2002), Henri Ciriani, Paul Chemetov, Jean Deroche, le paysagiste Michel Corajoud (1937-2014), l’urbaniste Jean-François Parent et le décorateur Valentin Fabre en étaient. Fondé en 1960 par l’urbaniste Jacques Allégret et actif jusqu'en 1985, particulièrement dans les banlieues de l’est parisien, l’Atelier d’urbanisme et d’architecture, dit AUA, était un mélange de collectif, d’atelier de projet pluridisciplinaire et de famille de substitution à géométrie variable. La Cité de l’architecture et du patrimoine consacre à ses travaux une riche exposition jusqu’au 29 février 2016.

Centre administratif de Pantin, Jacques Kalisz et Jean Perrottet, 1962-1973 - © Gérard Guillat. Fonds Kalisz. SIAF/Cité de l'architecture et du patrimoine/Archives d'architecture du XXe siècle
photo n° 1/9
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Bienvenue de l’autre côté du périphérique. Bienvenue à AUAland, petite banlieue du nord-est parisien, étendue de Saint-Ouen à Bagnolet et dont un consulat temporaire est ouvert jusqu’au 29 février 2016 au deuxième étage de la Cité de l’architecture et du patrimoine. Une visite s’impose pour (re)découvrir comment ce territoire transfrontalier fut, de 1960 à 1985, un écosystème favorable au développement des activités d’un drôle de laboratoire de projet, l’Atelier d’urbanisme et d’architecture. L’AUA y fut très actif à la faveur d’un engagement fort – politique notamment, on compte quelques PC et PSU parmi ses membres – de la centaine des architectes, urbanistes, paysagistes, ingénieurs et sociologues qui se sont succédés dans ses "travées".

 

Les projets les plus connus sont là : le centre administratif de Pantin (1972), projet de diplôme de Jacques Kalisz – avec la complicité de Jean Perrottet – transformé en Centre national de la danse ; la piscine d’Aubervilliers et son exosquelette raffiné du même Kalisz (1967-1969) ; l’étonnante patinoire de Saint-Ouen de Paul Chemetov (1979) dont une belle maquette d'époque détaille la structure complexe. Il y a également les projets hors-la banlieue comme la célèbre réhabilitation du Théâtre de la Ville de Paris menée par Jean Perrottet et Valentin Fabre avec Annie Tribel (1967-1968), qui fera dire à Juliette Gréco "c’est tellement beau que j’ai l’impression d’être à l’étranger", et le quartier de l’Arlequin à la Villeneuve de Grenoble (1968-1973). Les œuvres moins connues – des opérations de logements surtout – sont aussi présentées chronologiquement, à travers des dessins, des photographies et des maquettes originales.

Chronique d'une aventure personnelle et professionnelle

Fondé en 1960 par l’urbaniste Jacques Allégret à Paris comme une alternative aux agences traditionelles et aux BET, puis basé à Bagnolet à partir de 1968, l’AUA a livré des dizaines d’opérations en vingt-cinq ans d'activité. Le brutalisme et le néomodernisme s'y mêlent au postmodernisme dans une composition étonnement cohérente que révèle la mise en scène de la Cité de l’architecture. Car s’il y a un style AUA, il ne se situe pas dans celui de ses réalisations. L’exposition conçue par les chercheurs et historiens Jean-Louis Cohen et Vanessa Grossman et le passionnant catalogue qu’ils ont dirigé en font la démonstration. Plus qu’une rétrospective, ils livrent une chronique, celle de l’étonnante aventure personnelle et professionnelle que fut l’AUA pour ses membres.

 

Les entretiens vidéos réalisés par les commissaires sont éclairants sur ce que fut l’expérience collective de l'AUA. Comme le film d’Eric Rohmer et Jean-Paul Pigeat, La forme de la Ville réalisé en 1975 et dans lequel Michel Corajoud, Henri Ciriani et Paul Chemetov défendent d’une même voix leur vision de la banlieue autour d'une maquette du concours perdu pour la ville nouvelle d’Évry. Des projets menés en communs, il y en a eu d’autres – comme le concours pour les Halles en 1967 –, avant que la coopérative pluridisciplinare de projet ne mue en une coopérative de moyen où les binômes et trinômes d’associés (Kalisz-Perrottet, Perrottet-Fabre, Ciriani-Corajoud-Huidobro, Chemetov-Deroche ou Chemetov-Devillers) s'échangent les salariés et se retrouvent le samedi matin pour confronter leur production au regard des autres. « L’AUA, c’était un rêve d’usine, une usine de rêve », selon Paul Chemetov, associé de 1961 à 1986. L'incroyable reportage de Paris Match, "l’immeuble des architectes" où on visite les logements de membres de l’AUA dans les tours surplombant l’atelier de Bagnolet, suggère une famille avec qui on partage les vacances, un phalanstère. "C'était un post-diplôme du tonnerre et un lieu de partage du projet où tu t’occupes de tout même si tu n’es pas d’accord, bref une petite uotpie", selon l’espiègle Henri Ciriani, membre de 1968 à 1982 et figure de l’enseignement.

Histoire, mémoire et héritage

L’AUA a disparu. On nous suggère qu'il est une victime colatérale de l'instauration des concours publics. On nous parle aussi d'une psychanalyse de groupe qui a mal tourné, de la différenciation des commandes au sein de l'atelier (le théâtre pour les uns, le logement pour les autres). Chacun a son avis sur la question, il faut dire que c'est encore frais. "Un travail sur l'histoire récente se confronte forcément à la mémoire, c'est toute la difficulté", explique Guy Amsellem, le président de la Cité de l'architecture. Si le projet d'une exposition sur l'AUA est dans les tuyaux de l'institution depuis longtemps, on se réjouit qu'elle voit enfin le jour car l'héritage de l'AUA est grand comme le montre bien le catalogue (l'exigence du dessin et l'expérimentation de procédés constructifs nouveaux avec le plastique du Tétrodon, la pluridisciplinarité et l'apport des siences humaines au quartier de l'Arlequin, l'architecture des théâtres contemporains selon Perrottet et Fabre, le paysage comme discipline urbaine après Simon et Corajoud…), et infuse encore la pratique des nombreux maîtres d’œuvre d’aujourd’hui qui y ont fait leurs armes.

 

  • "Une architecture de l'engagement : l'AUA (1960-1985)", jusqu'au 29 février 2016
  • Commissaires: Jean-Louis Cohen et Vanessa Grossman
  • Cité de l'architecture et du patrimoine, Palais de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris 75016

  • À lire dans le numéro 246 d'AMC, novembre 2015 : une interview de Paul Chemetov et un dossier "Référence" sur le Tétrodon, "Un habitat mobile en liberté".

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