Balkrishna Doshi, un pritzker chez Vitra - Exposition

Avec l’exposition «Balkrishna Doshi. Architecture for the People», présentée jusqu'au 8 septembre 2019, le Vitra Design Museum (Allemagne), organise la première rétrospective hors d’Asie consacrée à l'architecte. Né en 1927 à Pune (Inde), Doshi a été en 2018 le premier Indien à recevoir le Pritzker. L’exposition présente de nombreux projets significatifs conçus entre 1958 et 2014, allant de la conception de villes ou d’espaces résidentiels entiers, en passant par des bâtiments universitaires et des institutions culturelles, des habitations individuelles et des intérieurs. Aux côtés d’une mine de dessins originaux, de maquettes et d’œuvres d’art tirés des archives de Doshi, sont présentés des films, des photographies et plusieurs installations. Enfin, une chronologie exhaustive offre un aperçu de la carrière de l'architecte en mettant en lumière ses relations étroites avec des précurseurs influents, notamment Le Corbusier ou Christopher Alexander.

Balkrishna Doshi, Indian Institute of Management, Bangalore, 1977, 1992 - © Iwan Baan 2018
photo n° 1/18
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Dans les quarante ans d’existence du prix Pritzker, il n’y avait encore jamais eu de lauréat issu du sous-continent indien. Consacré en 2018 à l’âge de 90 ans, Balkrishna Doshi en est devenu du même coup le doyen. Son œuvre, qui fait l'objet d'une exposition rétrospective au Vitra Design Museum jusqu'au 8 septembre 2019, incarne un syncrétisme architectural, conjuguant modernité et tradition, universalisme et culture locale. Né à Pune dans le Maharashtra en 1927, Balkrishna Doshi révèle une trajectoire qui dépasse le rôle de grand témoin historique ayant travaillé aux côtés de Le Corbusier. Son «gourou», comme il le nomme, auquel il a, de façon très émouvante, dédié le prix: «Ses enseignements m’ont amené à questionner l’identité et m’ont poussé à découvrir de nouvelles expressions contemporaines adoptées régionalement pour un habitat holistique durable».

Un disciple de Le Corbusier

En 2018, l’ombre de Corbu semble planer encore et pourtant, l’œuvre de l’heureux récipiendaire ne ressemble à aucune autre, dévoilant un syncrétisme propre à la culture indienne et à l’hindouisme, sa religion. Homme de dualisme, Doshi manie, sans se contredire, modernité et tradition, indianité et internationalisme, universalisme et culture locale. Aujourd’hui considéré comme le plus grand architecte indien du XXe siècle, il fait également figure de précurseur de la construction écologique. Issu d’une famille de marchands de meubles, il étudie l’architecture à la J. J. School of Architecture de Bombay, avant de partir pour Londres où il se familiarise avec la pensée moderne. C’est en entendant parler –au Ciam de Hoddeston en 1951– du projet de Chandigarh qu’il décide d’aller à la rencontre de Le Corbusier. Entre 1951 et 1954, il travaille à l’agence du 35 rue de Sèvres –les huit premiers mois sans connaître la langue ni être payé. Il retourne en Inde pour superviser les bâtiments qu’y construit son maître, dans la capitale du Punjab ainsi qu’à Ahmedabad qui deviendra sa terre d’élection. En 1955, il y fonde son agence et crée la fondation Vastu Shilpa, qui se consacre déjà aux questions environnementales. Livré en 1962, l’institut d’indologie est son premier bâtiment d’importance. Il a alors à peine 30 ans et, la même année, fait appel à un autre monstre sacré, l’architecte Louis Kahn, pour édifier l’Institut indien de gestion avec lequel il collabore dès la conception. Suivront ­plusieurs bâtiments institutionnels, encore très corbuséens et empreints d’une certaine monumentalité, la plupart à Ahmedabad, comme le théâtre Tagore (1966) ou l’école d’architecture (1968). A Bangalore, le Centre de planification et de technologie environnementale (1966-2012), l’un de ses chefs-d’œuvre, s’inspire directement des villes et des temples indiens traditionnels, avec son organisation en bâtiments, cours et galeries imbriqués.

Un retour à la tradition

C’est à partir des années 1980 qu’il s’affranchit du modernisme et revient à la tradition, inaugurant une nouvelle démarche avec le complexe de Sangath (1981), parfait accomplissement de syncrétisme architectural. Si on y retrouve le système des voûtes en béton de Corbu, le bâtiment révèle la cristallisation d’un vocabulaire propre à Doshi. Avec ses cours ombragées, ses plans d’eau, ses jardins, ses terrasses, il s’agit moins d’une «promenade architecturale» qu’une immersion totale dans un tout, une symbiose philosophique entre le minéral, le végétal et l’eau.


L’attention qu’il porte aux espaces collectifs et à la question du seuil est magistralement développée dans ses nombreux projets d’habitations destinées aux plus humbles. En témoigne son opération de logements à loyers modérés d'Aranya à Indore (1986), son grand œuvre humaniste et social qui lui vaudra le prix Aga Khan (1993-1995). Se détournant du modèle du logement social à l’européenne, il abandonne le ­quadrillage moderne et conçoit une cité-labyrinthe pour 60000 personnes, répartie en six quartiers desservis par un réseau de cours et de chemins internes. Des bidonvilles et des habitats a priori informels, en réalité très structurés, il tire ainsi les leçons d’un mode de construction favorisant les libertés d’usage. Tout aussi exemplaires sont les logements de la Life Insurance corporation (1973) qui laissent la possibilité aux familles de réadapter les espaces, une démarche d’autoconstruction qui n’est pas sans faire écho à celle du ­Pritzker 2016, le Chilien Alejandro Aravena. C’est la notion gandhienne du village, gardienne des valeurs fondamentales que Doshi revisite, réconciliant le réformisme du mouvement moderne avec une tradition ancestrale.

La sagesse du vernaculaire

Au-delà des procédés bioclimatiques et des matériaux recyclés que Doshi met en œuvre, il s’attelle à explorer les dimensions mythiques et poétiques de la nature, recourant à la sagesse du vernaculaire pour traiter l’espace social et le climat, à une échelle matérielle et humaine. Si la brique et le béton demeurent ses matériaux de prédilection, il faut souligner sa grande liberté formelle, comme l’illustre la galerie d’art souterraine Amdavad Ni Gufa et ses domes interconnectés qu’il conçoit avec l’artiste Maqbool Fida Husain (1994).

 

Très investi dans la pédagogie, Doshi a notamment enseigné dans de nombreuses écoles américaines. Il a reçu un prix spécial à l’occasion de la première édition du Global Award for Sustainable Architecure en 2007, année où il faisait également partie du jury du prix Pritzker. Sa grande force est certainement de ne pas s’être laissé statufier dans son rôle de moderne et d’avoir su établir des rapports entre les cultures orientale et occidentale. Si, à l’aune de sa carrière, il a su incarner les valeurs de modernité prônées par l’Inde indépendante de Nehru, nul doute qu’il l’achève en posant les bases d’une architecture du nouveau siècle. En cela, le Pritzker ne récompense pas seulement un homme du passé mais un homme ancré dans le présent et porteur d’avenir.


 

  • Exposition "Balkrishna Doshi: Architecture for the People"
  • Jusqu'au 8 septembre 2019
  • Vitra Design Museum, Charles-Eames-Straße 2, 79576 Weil am Rhein, Allemagne
  • www.design-museum.de

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