Cutwork, un studio à l'ère du "co" - Portrait

Pour accompagner cette période de confinement, AMC offre en accès libre une partie du contenu de ses derniers numéros. Le portrait de l'agence de design et d'architecture Cutwork est publié dans AMC n°285-mars 2020.

 

Cutwork, c'est l'association de l'architecte et ingénieur Antonin Yuji Maeno avec la communicante Kelsea Crawford autour d'un dispositif constructif simple : un piétement pliable en métal, qui se décline en meuble ou en structure d'abri. Le duo ambitieux développe aujourd'hui ce système à l'échelle d'espaces de coworking et de coliving.

Antonin Yuji Maeno et Kelsea Crawford, Cutwork - © Courtesy Curtwork
photo n° 1/9
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Cutwork est un modèle d'agence de design et d'architecture atypique, au fonctionnement agile. Tout juste trentenaires, ses cofondateurs, Antonin Yuji Maeno et Kelsea Crawford, tiennent un discours rodé. «C'était la bonne semaine pour se voir !» s'exclame Antonin Yuji Maeno, lors de notre entrevue dans le petit atelier parisien de l'agence, à Denfert-Rochereau (Paris, XIVe arr.). Avec un second bureau à Amsterdam et des projets en cours de Saint-Pétersbourg à Belgrade, leur agenda est très rempli. Kelsea Crawford, qui communique avec maîtrise sur les concepts développés par l'équipe (ils sont six et recrutent), explique que leur rencontre d'abord «romantique» a rapidement pris une tournure entrepreneuriale, grâce à la complémentarité de leurs esprits, formant un duo réactif et enthousiaste. Leur simplicité et leur assurance, après seulement trois ans d'existence du studio, semble les porter vers la réussite. Architecte DPLG et ingénieur, Antonin Yuji Maeno soutient l'idée que l'arrivée de «l'ère digitale dans la construction est un levier de transformation du métier» et, à sa façon d'aborder ses activités, il incarne un profil inédit.

Un système, trois échelles

Cutwork intervient à trois échelles: le design et l'édition de mobilier en métal plié; l'aménagement de lieux de vie partagés avec des produits déclinés à la demande; la construction d'un habitat d'urgence duplicable. En amont de ces réalisations, un même système: un piétement en métal pliable, dont Antonin Yuji Maeno présentait le prototype, en 2014 à la biennale Intérieur de Courtrai (Belgique). S'appuyant sur des technologies de découpe numérique, il présente de nombreux atouts: un transport facilité par un emballage à plat, un montage simple, sa solidité. Sa fabrication en usine, maîtrisée, réactive, économe car sans stock, et potentiellement sur mesure dans un délai court, ouvre aujourd'hui des portes à l'agence. Celles de l'incubateur Station F, à Paris, pour l'aménagement de dix salles de réunion, et de l'immeuble de coliving «Flatmates» pour ses start-uppers, à Ivry-sur-Seine, deux bâtiments signés Jean-Michel Wilmotte. A l'automne 2019, ce sont ainsi 5 000 pièces de 15 modèles qui ont été livrées en huit semaines.

 

Avec l'Américain Cortex Composites, qui propose des rouleaux de béton prêt-à-poser durcissant après un arrosage à l'eau, Cutwork construit. Shelter est un module d'abri d'urgence en dur, dont la structure est en métal plié et la couverture en béton. Cette solution de 24 m2 , faite pour durer trente ans, est assemblée en un jour. Anti-feu, anti-intrusion, non transperçable, et équipée de toilettes intégrées, elle a été remarquée par ONU-Habitat.

Principes dynamiques

La culture japonaise imprègne le travail d'Antonin Yuji Maeno: «Le sujet de l'architecte n'est plus la structure poteaux-poutres, mais ce qu'il advient dans l'espace.» Ses principes d'aménagement dynamiques, Wa, Ba et Ma, guident des situations multiples, dans les espaces partagés. La gamme de mobilier conçue par Cutwork peut tour à tour servir le «Wa», c'est-à-dire s'orienter vers le centre, quand les usagers souhaitent la concentration; le «Ba», pour porter l'interaction et les temps d'extraversion; et le «Ma», qui contient la notion d'interstice, de silence, où des actions s'organisent spontanément. A la manière d'un scénographe, qui imagine des scénarios de vie, le concepteur a étudié minutieusement les besoins des futurs usagers. Aux actions de s'asseoir, s'attabler, poser ou présenter des objets, il a ajouté une touche d'omotenashi: un esprit hospitalier contenu dans l'objet, qui inclut de l'inattendu pour son appropriation naturelle par l'utilisateur. Ainsi se glissent des accessoires discrets, un décapsuleur sous le tabouret, un crochet sous la table, etc.

 

Cutwork se questionne sur les bouleversements sociétaux rapides des villes et distingue trois évolutions de typologies de bâtiment: l'immeuble haussmannien, avec une belle surface pour l'intimité et la réception, habité par un foyer stable (deux parents et deux enfants en moyenne); le bâti verticalisé, après l'invention de l'ascenseur par Otis; la porosité des zones de vie et la fin du «une pièce égale un usage», depuis l'arrivée de l'ordinateur portable et de ses dérivés. Le futur des habitants des métropoles, où familles recomposées et travailleurs indépendants affluent, devrait donc se situer dans une typologie ouverte sur l'environnement extérieur.

Dessiner un modèle de coliving

Demain, faute de ressources, de logements abordables ou de place, l'accès à la propriété ne devrait plus être un enjeu, prédisent certains. Afin de modéliser cette ère nouvelle de la location, du partage, du "co", Bryce Willem, directeur de la recherche au sein de l'agence, mène une enquête avec un sociologue. Ils recueillent l'avis d'habitants et d'actifs qui expérimentent les lieux de coworking et coliving dans le monde. Parmi les exemples innovants qu'ils retiennent, Mokrin house, en Serbie, un spot urbain au milieu de la verdure, pour équipes et personnes seules, situé à deux heures de route des aéroports de Budapest, Belgrade et Timisoara. Ou le Volkshotel à Amsterdam, au rooftop rassembleur, qui vit 24h/24 par rotation de ses fonctions (restaurant, boîte de nuit…). Comment imaginer l'ère du "co"? Si l'agence cherche activement la formule de ce nouveau modèle d'habiter, elle a établi plusieurs éléments clés. S'inspirer du modèle étudiant mais avec davantage de services, une mixité de population, un nombre de personnes par foyer à géométrie variable; outre des espaces modulaires, ouvrir les lieux sur l'environnement et les connecter à la vie locale. «Il faut éviter que la population soit trop semblable et fermée sur elle-même», souligne Kelsea Crawford. L'animation des façades, des toits, des rez-de-chaussée pour en faire des points de rendez-vous doit également être favorisée. «Mais l'interaction n'est possible que si l'isolement est permis, pondère Antonin Yuji Maeno. Un équilibre entre retrait et rencontre physique est nécessaire pour lutter contre la solitude qui découle des réseaux sociaux.» De l'«artisanat industriel» à la standardisation habitable, Cutwork propose toujours une neutralité à investir, un inachevé volontaire, l'espace de la projection individuelle. Dans une génération que l'on dit perdue avec un monde en mutation qui peine à se redessiner, certains ont le sens de l'orientation. L'art d'être au bon endroit au bon moment. L'équipe fait partie de ceux qui ont confiance et inspirent ce sentiment en retour, emportant dans leur sillage les fonds des investisseurs.

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