Derniers jours du monde délicat de Junya Ishigami à la Fondation Cartier

A la manière d'un paysagiste, l'architecte japonais cherche à s'extraire des normes et des usages de la construction pour privilégier un rapport harmonieux avec la nature. Tout en dialoguant avec le bâtiment iconique de Jean Nouvel pour la fondation Cartier, cette remarquable exposition d'architecture rend compte d'une démarche aussi singulière que délicate.

Junya Ishigami, Freeing Architecture - Fondation Cartier pour l'art contemporain - © G. E. Galanello
photo n° 1/9
Zoom sur l'image Derniers jours du monde délicat de Junya Ishigami à la Fondation Cartier

 

 
 
 
 
Penser l'architecture librement : tel un mantra, l'expression revient à plusieurs reprises dans le texte d'introduction de l'exposition de Junya Ishigami, « Freeing Architecture », organisée à la fondation Cartier à Paris. Le parcours réunit sur deux niveaux une vingtaine de projets, dont la plupart ont été réalisés ces dernières années.
 
En 2013 à Bordeaux, l'exposition d'Arc-en-rêve, « Petit ? Grand ? l'espace infini de l'architecture », dévoilait déjà la démarche de l'architecte japonais né en 1974, nourri par un rapport simple, presque enfantin, à la nature. Son univers flirtant avec l'art et la poésie, il s'agissait alors essentiellement de propositions de papier. Depuis, Junya Ishigami a réalisé plusieurs projets dans son pays et remporté des concours à l'étranger (Chine, Australie, Russie, Danemark, etc.). Ses constructions intriguent, tant elles s'affranchissent des normes liées à l'histoire de l'architecture, l'ordonnancement, ou les usages. Elles sont ici présentées sous forme de croquis, collages, vidéos et, surtout, de maquettes réalisées à différentes échelles. La scénographie jouant sur la blancheur des objets, leur côté aérien, les maquettes semblent flotter dans l'espace. Des planches de dessins collées à même les parois vitrées de la fondation jusqu'aux matériaux utilisés (papier d'aluminium, feuilles Canson…), l'approche paraît simple et artisanale.
 

Arabesques dans l'espace

Dès l'entrée de l'exposition, deux maquettes interpellent le visiteur par leur taille imposante : celle du centre d'accueil des visiteurs du Park Groot Vijversburg (2012-2017), aux Pays-Bas, et celle du centre culturel de la province du Shandong (2016-), en Chine. 
Ces deux longues structures métalliques qui semblent décollées du sol frappent aussi par leur légèreté. Telle une arabesque dans l'espace, le projet du Park Groot Vijversburg s'insère délicatement dans la nature. Trois couloirs sinueux se rejoignent pour former un vaste espace central destiné à l'accueil, relié à la demeure néoclassique existante. Les parois de verre constituent une haie transparente, un espace de déambulation offrant une multitude de vues sur la nature. Le centre culturel de la province du Shandong reprend ce principe de promenade couverte au milieu de l'environnement naturel. Ce très long et étroit bâtiment d'une surface de 3 000 m2 se compose d'une toiture reposant sur des piliers métalliques et des parois de verre. La promenade est rythmée par différents espaces de détente et de restauration. Toujours au rez-de-chaussée de la fondation, des éléments blancs du Cloud Arch suspendus au plafond font écho à l'armature de métal dessinée par Jean Nouvel. Sculpture monumentale d'une soixantaine de mètres de hauteur, cette arche doit prendre place devant l'hôtel de ville de Sydney.
 

Architectures paysages

Soucieux d'une intégration harmonieuse dans le contexte naturel, Junya Ishigami imagine une architecture faite paysage. Un paysage qui est troglodyte, dans le cas du restaurant et de l'habitation creusés dans le sol à Yamaguchi (Japon). A partir d'une masse de béton coulée dans un moule en forme de grotte, trois cours intérieures ouvrent la structure sur l'air et la lumière. Pour la série de villas construites à Dali (Chine), l'architecte a choisi une implantation sur un flanc de colline parsemé d'imposants mégalithes. Ceux-ci ont servi de base à la conception du bâtiment, certains ont même été déplacés ou retravaillés. Les rochers supportent un long toit en béton armé de 300 m de long. Pour le jardin d'un hôtel à Tochigi (Japon), il a transplanté toute une forêt. Plus de 300 arbres occupant le terrain à bâtir ont été déracinés et replantés dans une prairie adjacente. Un système d'irrigation crée un ensemble de petits étangs qui se répandent tout autour des troncs formant un jardin d'eau. L'ampleur du chantier est révélée dans une vidéo qui, en accéléré, dévoile le déracinement et le transport des arbres puis les travaux de terrassement. L'architecte compare d'ailleurs son intervention à celle d'un jardinier qui rassemble en un même lieu plusieurs éléments existants. Pour la résidence pour personnes âgées édifiée en 2012 dans la région de Tohoku (Japon), Ishigami a récupéré à différents endroits de l'archipel plusieurs dizaines d'habitations en bois pour les réunir sur un même site.
 

Motifs naturels et formes organiques

Il n'est pas très surprenant de découvrir, au fil de l'exposition, plusieurs réalisations à hauteur d'enfants. Le jardin d'enfants Cloud Garden, réalisé en 2014 à Kanagawa (Japon), est illustré par une maquette et une étude de formes en polystyrène. Avec leur dessin arrondi reprenant le motif des nuages, les parois en béton délimitent les espaces. Surtout, les enfants les transforment en terrain de jeu : ils les escaladent, les chevauchent, s'y perchent… Pour Forest Kindergarten, construit en Chine, à Shandong, ce sont les animaux qui inspirent l'architecture. Un large toit en béton armé reprend les formes animales. Par des collages d'images, Ishigami a abouti à cet assemblage complexe de motifs organiques. La maquette illustre combien la construction se fond dans le paysage arboré : les arbres semblent dominer cette toiture de béton très découpée et de faible hauteur. « La position de l'architecte est un peu celle d'un guide touristique qui vous emmènerait paisiblement vers un nouveau monde, explique l'architecte, dans une vidéo. Même si la destination est un peu difficile d'accès, il vous y conduit tout naturellement. C'est le genre d'architecture que je souhaite créer. »
 
 
  • Junya Ishigami, Freeing Architecture 
    Exposition prolongée jusqu'au 9 septembre 2018 
    Fondation Cartier pour l'art contemporain, 261 boulevard Raspail, 75014 Paris

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