Derniers jours pour un tête-à-tête avec le baron Haussmann, au Pavillon de l'Arsenal

En conciliant forte densité et tissu urbain aéré, la ville aménagée par le baron Haussmann pourrait inspirer la réflexion actuelle sur l’urbanisme durable. En témoigne la riche et très scientifique exposition présentée jusqu'au 4 juin 2017 au pavillon de l’Arsenal, qui révèle la logique fractale sous-tendant la fabrication de la forme urbaine haussmannienne.

Exposition «Paris Haussmann, modèle de ville», Pavillon de l’arsenal, Paris, jusqu’au 4 juin 2017. - © Antoine Espinasseau
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On croyait bien connaître le Paris du baron Haussmann… L’exposition du pavillon de l’Arsenal apporte un éclairage inédit sur l’œuvre urbanistique du préfet de la Seine, en résonance avec les enjeux urbains contemporains. Dans une réflexion sur une ville plus durable, qui oserait citer l’immeuble de rapport comme une source d’inspiration? C’est pourtant le propos des commissaires de cette exposition qui analyse en profondeur et de façon très méthodique un corpus de 57157 bâtiments édifiés entre 1851 et 1914.

La démonstration des architectes Benoît Jallon, Umberto Napolitano (agence LAN) et de l’ingénieur architecte Franck Boutté s’avère convaincante. Les trois concepteurs ont choisi d’aborder leur sujet sous l’angle de l’analyse scientifique, à grand renfort de schémas, tableaux comparatifs et grilles descriptives. De la grande à la petite échelle, passant du quartier à l’îlot puis à l’immeuble, il s’agit de déconstruire chaque élément de la grille haussmannienne, et d’en révéler la logique fractale. « Quelle que soit sa taille, chaque îlot est porteur de la même densité, souligne ainsi Umberto Napolitano. Dans cette logique, chaque fragment de la ville est porteur d’un projet d’ensemble. » Pour constituer cette somme de diagrammes, les commissaires ont croisé de multiples sources et compilé de très nombreuses données issues de l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), des archives de Paris, ou en accès libre (open data).

Densité forte mais supportable

Le parcours commence par une comparaison internationale qui permet de prendre un peu de recul et donne du poids à la démonstration. Un imposant tableau ordonne les tissus urbains de quinze métropoles, dont Brasilia et Tolède, et celle du quartier de l’Opéra. Il pointe l’extrême densité du tissu parisien, avec un cœfficient d’emprise au sol du bâti de 66 %, proche de celui de Tolède, ville archétypale du tissu médiéval méditerranéen considéré comme des continuums bâtis. Certains arrondissements comme le XIe, avec plus de 40 000 habitants au kilomètre carré, affichent des densités comparables à celles de Manille ou Dakar. Le maillage de la voirie parisienne (208 intersections au kilomètre carré) est, lui, deux fois plus élevé que celui des trames de New York ou Barcelone, une caractéristique qui favorise la « marchabilité de la ville ». Modèle urbain où coexistent les grandes et petites distances, Paris figure parmi les villes que l’on arpente le plus en Europe. Surtout, malgré son extrême densité, la capitale n’est pas vécue comme telle par ses habitants. Un ressenti qui peut s’expliquer par la structure même de la ville, avec sa trame non orthogonale des rues qui ménage des perspectives, ou par l’équilibre poussé à la perfection entre les pleins et les vides. Montrant une carte de l’extrusion du vide parisien, Umberto Napolitano souligne sa répartition très régulière et équilibrée, digne de la régularité d’« une montre suisse ».

 

La finesse des immeubles édifiés à cette période explique également la qualité du tissu. Leur plage d’épaisseur s’étale entre 7 et 13 m (contre 7 à 19 m pour un ensemble contemporain), une étroitesse relative qui autorise une orientation multiple. Grâce à la conception du bâti autour d’une cour intérieure ou en plan traversant, le volume exposé à l’air et à la lumière avoisine 100 %. A titre de comparaison, ce taux tombe à moins de 70 % dans les tours d’habitation contemporaines. L’exposition extérieure des sanitaires atteint, quant à elle, 68 %. Cet héritage des préoccupations hygiénistes du XIXe siècle constitue aujourd’hui une véritable performance, puisque les taux des constructions récentes étant proches de zéro.

Mixité des usages

Anticipant la mixité des usages, l’immeuble haussmannien démontre une certaine polyvalence. La connexion directe entre le rez-de-chaussée et l’entresol confère aux socles urbains une réelle flexibilité. L’addition d’une grande et d’une petite hauteur sous plafond offre ainsi la possibilité de doubler facilement la surface commerciale, voire de la réduire si nécessaire. De même, la trame régulière des appartements permet de diminuer leur taille pour augmenter le nombre d’habitants. En moins d’un siècle, des étages entiers de logements ont ainsi été transformés en bureaux, puis de nouveau en habitations. « L’immeuble de rapport démontre une capacité unique de mutation, sans démolition ni reconstruction lourde ou forte consommation de matières et de technicité », résume Franck Boutté.

 

Mêlant documents historiques et maquettes d’une grande précision, la scénographie ne se limite pas aux tableaux et schémas. Les photographies de Cyrille Weiner illustrent le propos. Les pignons du 46, rue de Rome (VIIIe arr.), du 125, rue Vieille-du-Temple (IIIe) ou de la rue Eugène-Sue (XVIIIe) dévoilent l’homogénéité du décor urbain à travers le même nombre d’étages, la succession de frises et de garde-corps identiques. Le photographe a su également saisir les superbes alignements des façades, ou les formes géométriques des cours intérieures photographiées en contre-plongée. Plus d’un siècle après être sortie de terre, la ville d’Haussmann n’a rien perdu de sa lisibilité.

 

  • Exposition: « PARIS HAUSSMANN, MODÈLE DE VILLE »
  • Jusqu’au 4 juin 2017
  • Pavillon de l’Arsenal, 21 Boulevard Morland, Paris IVe
  • PARIS HAUSSMANN, MODÈLE DE VILLE, sous la dir. Benoît Jallon, Umbert Napolitano (LAN) et Franck Boutté (FBC), coédition pavillon de l’Arsenal et Park Books, 256 p., 200 ill., 2017, 39 euros

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