Design: le rebut, matière noble

La revalorisation des matériaux et objets de récupération est un exercice stimulant pour les concepteurs qui s’interrogent sur les excès de production dans l’ameublement. Cette orientation est mue par un élan commun, la réinvention de l’objet, mais diffère par les moyens de la mise en œuvre et les discours qui le portent.
 

Rag (chutes de tissu), Gaetano Pesce, Allouche Gallery
photo n° 1/13
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Le réemploi ou le recyclage de matériaux est une forme d’engagement des designers dans un ameublement plus respectueux des ressources. Cependant, plusieurs approches existent, avec, d’un côté, l’upcycling ou "recyclage par le haut", design médiatique qui transforme le déchet en pièce de valeur artistique; de l’autre, un design éclectique, davantage destiné au grand public, allant de l’éco­conception –une filière plus industrielle misant sur la transformation de la matière– jusqu'à l’open source, c'est-à-dire le libre accès aux plans de conception.


Deux grands procédés de "re-création" matérialisent ces ­approches. Le premier, et le plus évident, est le réemploi, qui repose sur un travail de collecte, d’artisanat et d'assemblage de pièces pour donner lieu à un nouveau mobilier. S’il rejoint les pratiques des pays faiblement équipés où le do-it-yourself pallie le manque de matières premières, appliqué aux continents les plus industrialisés, il constitue une réponse positive à la crise économique et à la surproduction. Dans le second procédé, la transformation est plutôt l’apanage du fabricant. Il ­s'appuie sur des chutes de matière qui sont réduites, compactées ou fondues, et sur des investissements techno­logiques pour forger une nouvelle matière première, par ragréage, avec ou sans ajout de liant. Quelle que soit sa forme, l’exercice contraignant de la réutilisation est toujours abordé comme un défi joyeux, en particulier dans l’art de l’upcycling, où l’empreinte visible des origines ajoute au cachet de la pièce en contant une histoire.

Opulence et décadence

Fernando et Humberto Campana ont été les pionniers du genre dans les années 1980, en lançant des réalisations à partir de déchets dans un style extravagant et humoristique. Leur mobilier exprime les contrastes entre richesse et pauvreté au Brésil, dans une forme d’opulence et de décadence, et anoblit ce qui était destiné au ban et à l’oubli. Le fauteuil Favela (1991), fait de débris de pin ou de teck et fruit d’une semaine de travail, témoigne de la nécessité dans les bidonvilles de ne pas gaspiller les ressources. Leurs étagères modulaires Detonado (2015) détournent un classique, des chaises en osier Thonet, mêlées à du nylon de raquette de ­tennis. Le studio Campana se positionne dans une poésie narrative libérée des diktats, et c’est par rebonds que leur réputation s’est ­forgée en matière d’écologie, à une période où on en faisait peu de cas. Dans les années 1990, Boris Bally suit une quête artistique et frondeuse lorsqu’il collecte aux Etats-Unis des panneaux de signalisation abandonnés qu’il associe à des bouchons de champagne et du métal issu de l’électronique. Sa série Broadway ArmChair est reconnaissable par son pliage singulier qui met en scène des symboles de la circulation, pas si obsolètes.

 

Dollar bench (billets de banque), Studio Rolf, Autoédition

 

Avec peu de moyens, Piet Hein Eek commence Scrap Wood Cupboards, une série de buffets en bois aggloméré de récupération, dont les ventes lui permettent de créer son agence en 1992. A contre-courant d’un design lisse, il prône l’imperfection comme valeur esthétique. Enfin, cette année à Milan, le trio de designers de Studio Rolf annonçait que la digitalisation de la monnaie produirait un prochain excédent d’argent physique. Comment? Par la conception d'un banc fait de 4240 billets de banque américains ou de cents d’euro, la série ­d’assises Recycled Currency symboliserait le moyen d’épargner tout en gardant prise avec une réalité tangible!

Fils de plastique

En cherchant des processus reproductibles et en s’adressant à un plus large public, l’écoconception par transformation de matière s'avère plus pragmatique. Le champ des matériaux disponibles est vaste, avec quantité de résultats dans les plastiques, cartons et ­textiles. Dès 2007, Richard Liddle (Cohda Design) s’est attaché à utiliser le seul plastique des bouteilles pour son concept de ­Recycling ­Factory et lancer RD legs chair. Après chauffage du polyéthylène, il tisse le fil épais obtenu sur un support avant d’en retirer une chaise rigide après refroidissement. ­Toujours en 2007, Komplot design a créé pour Hay un modèle grand public, Nobody Chair. Bien que lui aussi réalisé exclusivement à partir de bouteilles, son rendu plein est d’un tout autre effet, qui s’explique par le thermomoulage effectué en une seule opération. Outre le plastique, que l’on retrouve dans Sparkling chair de Marcel Wanders pour Magis, les chutes de peau de l’industrie de la chaussure intègrent les revêtements (chez ­Buxkin), les semelles de latex, les pneus et chambres à air sont utilisés dans la conception des assises, notamment par le studio italien Ricrea.

Open source et zéro déchet

Un pas de plus est engagé dans la voie d’un design économique, prenant la forme de produits finis ou semi-finis, voire de plans offerts à tout individu pour son propre usage. A partir de ses recherches sur l’emballage menées dans les années 1970, Frank Gehry crée l’icône Wiggle (série Easy Edges, 1969-1973), faite de couches de carton ondulé avec des vis pour une meilleure stabilité. S’il souhaitait une chaise abordable, la pièce a finalement été éditée chez Vitra… mais la voie est désormais ouverte. Les assises K-bench réalisées à partir de magazines de Charles Kaisin, le craft déployé dans des séries ultrasouples de mobilier d’appoint par Molo design, ou Flexible Love du designer Chi-Shen Chiu en sont la preuve. Pour le textile, Rag ­Armchair (1970), fauteuil tout en rondeur de ­Gaetano Pesce, composé de chutes de tissus et de résine polyester reste une inspiration. L’éditeur du collectif Droog Design distribue la pièce Rag de Tejo Remy, qui se présente comme une accumulation de chiffons retenus par des rubans de métal.

Sea chair (déchets plastiques en mer), Swine, Autoédition

 

L’évolution se situe aussi dans l’idée de partage, prônée par Green ­Furniture, avec une chaise dont la structure métallique à grille est habillée de T-shirts usagés. Finalement, la structure est aussi en vente nue pour être librement investie par son acquéreur. Nombre d’exemples encore plus avancés dans le low cost foisonnent, contrastant avec la production de meubles jetables, à la faveur du développement d’une conscience collective pour le circuit vertueux des matières. Telle l’histoire de la Chaise de la mer (2011), des designers Alexander Groves et Azusa Murakami (Swine) avec Kieren Jones, qui porte un discours politique en voulant rendre la mer plus propre. Le projet propose aux marins de récolter les déchets plastiques pour créer un tabouret, en installant une minifabrique flottante. Le manuel de conception, simple, est fourni. Ce principe de libre accès au savoir, qui permet à l’usager de devenir acteur du système, est en plein développement. Sur internet sont d’ores et déjà disponibles en open source des plans d’œuvres originales de l’école Boulle, ou des plans de montage de mobilier varié sur le site américain OpenDesk. ­Chacun peut poster en ligne ses ­suggestions d’amélioration.


Par ailleurs, des filières de récupération commencent à s’organiser en France, avec des fournisseurs comme La Réserve des arts qui récolte tout type de matériaux dans des établissements culturels, ou des applications digitales, à l'instar de Smart Cycle. Cette dernière fera connaître les déchets disponibles localement. Depuis les pièces rares et poétiques, le moyen-haut de gamme et jusqu’à l’incitation de l’individu à réparer ou à fabriquer, la quête vers le zéro déchet s’est affirmée. En réaction à un rythme de production effréné se dessine un art de vivre et de concevoir qui s’inscrit dans des cycles plus lents. Alors, ainsi que le suggère le mouvement du Slow Design, concepteurs: ralentissez!
 

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