Disparition de l'architecte-enseignant Jean-Michel Guillemin (1942-2020)

Avec retard et émotion, beaucoup apprennent en ce début d’automne le décès survenu en août dernier de Jean-Michel Guillemin. Par ces lignes, deux de ses anciens étudiants devenus plus tard enseignants à ses côtés souhaitent rendre hommage à la personnalité et à la carrière d’une figure de l’école d’architecture de Versailles, qui, pour s’être éclipsée sur la pointe des pieds, n’en a pas moins énormément compté pour nombre d’apprentis architectes et d’actuels praticiens.

Jean-Michel Guillemin à la soutenance d'Hubert Lempereur le 19 mars 1998 - © Hubert Lempereur
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Né en 1942, Guillemin intègre l’école des Beaux-Arts et l’atelier Arretche au début des années 1960, sous le matricule 14755; il est admis en deuxième classe en juillet 1963 sur un sujet prédestiné: une école de dessin. D’un laconisme que l’intéressé n’aurait sûrement pas désavoué, son dossier d’étudiant ne signale guère qu’une première mention et le Prix des Anciens, obtenus en 1965. Après la dissolution simultanée de l’enseignement de l’architecture à l’école des Beaux-Arts et de l’atelier Arretche, on retrouve Guillemin à l’Unité pédagogique d'architecture n°3 (UPA n°3) de Versailles créée en 1969 dans la Petite Écurie, face au château. Il y démarre une longue et prolifique carrière d’enseignant aux côtés de ses anciens condisciples, fondateurs de l’école, parmi lesquels Jean Castex et Philippe Panerai. Dans les débuts, il prend en charge les étudiants de 2e année, en duo avec Casimir Boccanfuso, lui aussi de chez Arretche.

 

Une association simultanée entre les deux compères engendre dans les années 1970 un ensemble de bâtiments qui constituent l’essentiel de l’œuvre construite de Guillemin. On citera pour mémoire un hôtel de voyageurs à proximité de l’aérogare d’Orly et un motel-restaurant d’autoroute, près de Beaune, tous deux construits pour la compagnie PLM(1). D’excellente facture, les deux édifices témoignent de la même exigence architecturale. Par la suite, Guillemin a conçu les plans de nombreux aménagements intérieurs, réalisations issues chaque fois d’une recherche patiente et d’une infinité de croquis en perspective, souvent tracées à même le plâtre des cloisons.

 

Fils de famille -un rien flambeur-, Guillemin est aussi un habitué des soirées à la mode de la Côte d’Azur et de Saint-Germain-des-Prés; on le voit souvent chez Castel, rue Princesse. En 1974, il est l’ordonnateur du mariage de son ami Mort Shuman -il en est l’un des témoins-, et apparaît épisodiquement dans les magazines illustrés qu’on n’appelle pas encore «people». Ce côté paillettes le poursuivra toute sa vie, de l’exhibition de sa MG décapotable dans la cour de l’école jusqu’à l’acquisition d’une maison à Cannes, à la fin des années 1990.

Une carrière d’enseignant au long cours

C’est toutefois à l’enseignement qu’il consacre la plus grande partie de son énergie, avec toujours une prédilection pour le cursus initial, dans lequel il reste investi jusqu’à la fin de sa carrière académique. Il privilégie les processus et le cheminement du projet au résultat, selon une approche propédeutique. Absolument pas doctrinaire, et pas non plus théoricien, Guillemin dispose d’une culture vaste, hors des sentiers battus, volontiers anticonformiste. Sa passion pour la voile, les gréements, les arts africains, le dessin, la sculpture et la peinture -avec une prédilection pour Delacroix et Matisse- imprègnent une profonde érudition architecturale, marquée par des convictions et une sensibilité à fleur de peau.

 

Parfois taciturne mais extraordinairement ouvert et toujours à l’écoute, il navigue avec aisance de l’une à l’autre des «équipes pédagogiques»: ainsi désignait-on les collègues imprégnés des mêmes croyances. À une époque où s’affrontent à Versailles ceux qui militent en faveur de l’approche urbaine et les promoteurs du seul «projet», il s’accommode avec urbanité de la diversité des positions. Il s’acquiert l’estime et établit des complicités avec des collègues aussi différents qu’Olivier Girard, Yves Roujon ou Patrick Germe.

 

Au début des années 1980, issu d’une intuition liée à son sens de l’histoire et d’une préoccupation sur le devenir des centres anciens, il crée de mèche avec l’ingénieur Bernard Charue et l’architecte Pierre Audouin un enseignement sur l’étude et la reconversion du bâti ancien ordinaire: c’est le certificat de «Réhabilitation», plus connu sous le nom de «Réhab’». Il s’agit d’un enseignement alors pionnier, probablement une première à l’échelon national. Guillemin est adepte d’une conception dynamique et contemporanéiste d’un type d’intervention sur l’existant qu’il érige en une véritable discipline, volontairement tenue à l’écart de ce qui se pratique dans le monde du patrimoine et de la restauration. Bien davantage qu’une fin en soi, l’attention portée au bâti ancien ordinaire est un prétexte à l’émergence d’une attitude où l’expertise de l’objet architectural et les hypothèses de projet se fondent en un processus cognitif et actif global.

 

Guillemin refuse que le projet soit mené consécutivement au diagnostic. Analyse historique, relevé constructif et projet de reconversion sont menés de front, tant ils gagnent à se nourrir mutuellement. L’attention, la sensibilité et la qualité du regard porté sur le déjà-là priment tout le reste. Loin d’être une spécialisation, la pratique de la réhabilitation relève dans l’esprit de l’initiateur de cet enseignement d’une attitude propre à s’imposer et à constituer l’une des approches possibles voire un modèle pour la conception du projet architectural «ex novo».

La «Réhab’», un enseignement avant-gardiste

Tout au long des années 1980, Guillemin porte le flambeau de la «Réhab’», qui, in fine, «fait école», et prend insensiblement racine ailleurs dans l’hexagone. Dans un univers pédagogique parfois exagérément investi par la rhétorique, on constate que cette orientation novatrice et féconde de la conception architecturale n’est le fait ni d’un constructeur, ni d’un théoricien: à l’époque où cet enseignement parvenait à maturité, Guillemin ne construisait quasi plus et n’écrivait pas davantage.

 

Plusieurs générations d’architectes du patrimoine, d’ABF, voire d’ACMH et plus généralement de praticiens engagés dans une activité où dominent l’intervention sur l’existant et l’examen de son potentiel d’utilisation mesurent aujourd’hui ce qu’ils doivent à leur professeur et à ses enseignements. Cet intérêt pour l’objet architectural stratifié hétérogène n’aurait pas été transmis sans la patience, la force de persuasion et l’inaltérable fraîcheur du regard de Guillemin -pas rétrograde pour un sou- face à ce cortège de bâtiments qu’il faisait disséquer par le dessin en vue de leur adaptation à un usage contemporain.

 

La phraséologie parfois incantatoire de leur professeur -imitée voire singée à l’envi- résonnera longtemps encore dans les oreilles des «anciens». Mais plus que par des mots, c’est à l’aide d’une sélection d’exemples et de faits architecturaux choisis, par des crobars griffonnés avec dextérité sur le coin de la table de l’atelier que l’enseignant élucidait pour ses étudiants leurs hypothèses de projet parfois peu abouties tout autant que les plus complexes. Parfois des morceaux de paquets de gitanes déchiquetés lui venaient en aide pour faire parler des maquettes d’étude inachevées, qu’il triturait jusqu’à leur donner le sens qu’elles peinaient à trouver.

 

Au début des années 2000, Guillemin se reconnaît de moins en moins dans les nouvelles orientations pédagogiques de l’école, dont il estime qu’elles se soucient davantage du sort des enseignants et de leur carrière que de la formation des étudiants. Celui qui avait fait siens les préceptes proférés par l’un des héros du théâtre de Musset: «Pour réussir dans le monde, (…), retenez bien ces trois maximes: voir, c'est savoir; vouloir, c'est pouvoir; oser, c'est avoir»(2), quitte prématurément et furtivement l’école en 2003.

 



1. Boccanfuso et Guillemin étaient associés sur ces opérations à Pierre Giudicelli, qui livrait au même moment le célèbre PLM Saint-Jacques.

2. Alfred de Musset, La Quenouille de Barberine, La Revue des Deux Mondes, Paris, 1835. La première des trois maximes est reprise telle quelle par Viollet-le-Duc comme mot de la fin de l’Histoire d’un dessinateur (Eugène Viollet-le-Duc, Histoire d’un dessinateur. Comment on apprend à dessiner, Hetzel, Paris, 1879, p. 302).

 

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