Enquête: l'open space domestiqué

Depuis quelques années, les designers proposent du mobilier de bureau accueillant, flexible et aux formes organiques. Adaptés aux modes de travail nomades et connectés, ils s'inscrivent dans des espaces de vie qui calment l’agitation de l’activité professionnelle. Décryptage de ces valeurs montantes du tertiaire.

Bunk desk, bureau à étage signé Andre Gunnarsson - © Andre Gunnarsson
photo n° 1/7
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En étroit partenariat avec les fabricants, les designers accompagnent l’évolution des modes de travail en proposant des espaces diversifiés. Le modèle purement fonctionnel, invisible et froid, centré sur la disposition des outils, disparaît au profit d’une singularité recentrée sur l’homme, reprenant les codes lounge. Une évolution observée dans les salon du secteur.

Mobilier organique

Si ces contributions soutiennent la productivité des usagers, elles témoignent également de la recherche de confort : le mobilier est doté d’attributs domestiques et mobiles, conduisant à un open space rêvé mais praticable. Le caractère organique entend répondre au besoin de fluidité de mouvement et de compréhension des espaces. Pour Erwan et Ronan Bouroullec, l’image du bureau idéal serait une forêt, composée d’espaces ouverts à la lumière, de petits bois, de coins cachés, intégrant les distractions dont le corps a besoin pour fonctionner. Dans une esthétique sobre qui met en valeur des matériaux nobles, les deux frères suivent une logique modulaire ou multifonctionnelle, et signent des systèmes de bureau comme autant de paysages à l’usage libre et intuitif. En 2006, leur canapé à succès Alcove – largement imité depuis – avait été précurseur, en intégrant un dossier faisant écran. Le module a ouvert la voie à une approche ingénieuse de la protection visuelle et sonore de l’individu, comblant l'absence de cloisonnement des espaces de travail.

 

Love Seat, design PearsonLloyd pour Teknion

 

Univers domestique

La reprise de références issues de l’univers domestique constitue une autre tendance. La préservation de la confidentialité et de l’intimité dans les open spaces se traduit par le recours à des abris plus ou moins enveloppants. La collection Openest, de Patricia Urquiola (avec Haworth, 2013), organise par exemple des points de rencontre fondés sur des mobiliers-paysages féminins, avec des écrans aux lignes courbes. Les codes de la maison sont repris au bureau : les produits sollicitent de plus en plus les sens, par des choix de formes et de matières. Exploitant les sols, la designer espagnole a également conçu avec Coalesse le canapé bas d’accueil Hosu, qui pourrait évoquer un lit d’appoint. L’étudiant suédois André Gunnarsson, lui, a imaginé une structure de bureau ludique tel un lit superposé. Comme le remarque Luke Pearson, dans l’univers rigoureux du travail, l’imaginaire et l’aspect « émotionnel » du mobilier ont été longtemps négligés. Partant de ce constat, son studio a développé, en 2015, le projet expérimental en bois Loveseat : une assise double avec un pied partagé qui crée une situation de dialogue. Les utilisateurs évoluent d’une zone à l’autre, au fil de la journée.

Objets mobiles

Le troisième axe de recherche concerne la mobilité des usagers ainsi que des équipements. Différentes interprétations s’appuient soit sur des dispositifs complexes, soit sur de petits éléments connexes déplaçables. Konstantin Gcric aura marqué les esprits avec Hack, sa gamme de bureaux nomades en boîtes. Jouant sur l’idée parasite du hacker, cette ligne associe l’esprit brut de l’atelier au caractère éphémère du camping (2016). Le paysage des échanges spontanés repose également sur l’existence d’objets périphériques disponibles, légers et repositionnables, à l'instar du tabouret Stool-tool (2016) du designer allemand, qui sort d’un usage précis pour servir de façon informelle. L’étude des postures de communication mène parfois à des projets qui cultivent l’étrangeté. Ces réponses singulières sont une spécificité de Prooff (pour Progressive Office), laboratoire qui a lancé avec Léon de Lange la ligne des compléments mobiles pour réunion brève #007 Offsize. La majorité de ces propositions prennent en compte des aspects partiels du bureau. En parallèle, des solutions relevant d'une vision globale entendent créer une dynamique de bureau à la carte. Bien que trop rarement appliquée sur le terrain, cette approche n’est pourtant pas neuve. En 2009, PearsonLloyd a conçu le système très complet et alors novateur Parcs (pour Bene), élaboré à l’image d’un village en îlots, équilibrant les zones privées et les zones d’ouverture sociale.

 

#007 Offsize, design Léon De Lange chez Prooff

 

De l’Action Office à la guerre

En 2015, Herman Miller présentait le concept du Living Office, qui recense toutes les situations rencontrées par un employé et donne des clés d’un aménagement intelligent. L’exemple de la ligne Public de Fuseproject fait école : elle a été développée par l’agence dans le cadre d’un test grandeur nature comme moyen de communication et source de créativité pour ses propres équipes. Pour Herman Miller, la pensée holistique qui situe le meuble comme la partie d’un tout remonte aux années 1960 avec l'Action Office. Conçu par George Nelson et Robert Probst, en considérant les besoins humains dans l’espace du travail, le système a, depuis, inspiré tous les modèles. Mais le bureau est un lieu de projection du meilleur comme du pire. Une mauvaise exploitation de préceptes peut inverser les effets attendus, comme les Cubicles (bureaux à cloisons) américains avaient finalement parqué les hommes. L’Atelier Van Lieshout présente un point de vue artistique et provocateur de la face cachée du monde du travail. Son installation WWIII (World War III) érigeait un canon monumental au milieu de ses meubles, reflétant une société qui vit dans la laideur et le déni. Les coulisses du travail pourraient être comparées à une guerre, celle de l’ultracompétitivité.

La clé: la culture d’entreprise

Laurent Botton, directeur du salon annuel parisien Workspace Expo, constate qu’après le home office se déploie le modèle du campus. Ces innovations visent à inciter le salarié à être plus fréquemment dans son entreprise. Car la question centrale aujourd’hui est de trouver de vraies bonnes raisons pour les salariés de se rendre sur les lieux officiels de leur travail, du fait de l’extrême portabilité des outils qui permettent aujourd’hui de travailler n’importe où. Or, en l’absence de solutions universelles, la programmation d’espaces au design soigné, intimement subordonnés à la culture de l’entreprise – seul élément qui ne peut être copié – pourrait bien faire la différence.

 

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