L’appartement-atelier de Le Corbusier se visite à nouveau

Dans l'immeuble Molitor (Paris XVIe), l'appartement-atelier de Le Corbusier a rouvert au public après une restauration de deux ans, conduite par l'architecte en chef des monuments historiques François Chatillon. Plus qu'à la renaissance d'un lieu d'exception inscrit sur la liste du patrimoine de l'humanité depuis 2017, cette opération dévoile un pan intime du maître, qui y vécut avec sa femme, Yvonne, pendant près de trente ans, de 1934 jusqu'à sa mort, en 1965. En prenant en compte cette durée de vie et les transformations qui en ont découlé, elle démontre avec justesse que la vie d'un homme ne peut se résumer à sa partie historique. Ici, la lecture du champ domestique s'entremêle étroitement avec celui de la conception architecturale, faisant apparaître un véritable laboratoire corbuséen.

 

 

 

 

Vue du salon et de la salle à manger d l'appartement-atelier de Le Corbusier - © Olivier Martin-Gambier / FLC / ADAGP
photo n° 1/9
Zoom sur l'image L’appartement-atelier de Le Corbusier se visite à nouveau

Entre 1931 et 1934, lorsque Le Corbusier - avec son cousin Pierre Jeanneret - construit l'immeuble Molitor au 24 rue Nungesser-et-Coli, c'est un quartier neuf qui voit le jour à la frontière de Paris et de Boulogne-Billancourt, creuset de l'architecture d'avant-garde. Il rêve d'y appliquer son concept de ville radieuse et choisit d'occuper les deux derniers niveaux de l'édifice, soit un appartement de 240 m2 qui accueille également son atelier de peinture. En témoignent le plan libre, la polychromie, la toiture-jardin, les grands pans vitrés coulissants, les couvertures voûtées, sans oublier les immenses portes pivotantes qui partitionnent autant qu'elles fluidifient l'espace.

De la théorie à l'intime

Tous les ingrédients constitutifs de la modernité sont là, réunis à travers une économie de matériaux, assemblés dans une recherche de spatialité plus que de grandeur. Pour autant, quand on arrive par une coursive dans l'entrée du logis du maître, où trône un magnifique escalier courbe en béton, ce n'est pas à la froideur théorique d'un appartement-témoin que l'on se confronte. Moins encore à un endroit qui aurait été sanctuarisé et muséifié. Evidemment, l'ombre de Le Corbusier plane et le lieu est chargé tant sur le plan émotionnel qu'historique si l'on songe aux architectes de renom qui ont passé cette porte, ou à André Wogenscky qui y a installé son agence, de 1973 à 1991. On a même une pensée pour Yvonne, qui a dû s'y sentir bien seule, avec un époux souvent parti sur les chantiers. Quant à Corbu, on l'imagine installé dans un quotidien « ordinaire », confortablement assis dans une des chaises Thonet qu'il affectionnait, allongé dans son lit aux pieds tubulaires - rehaussé pour jouir du paysage - avec son chien sur la terrasse conçue comme une pièce à part entière. Dans son atelier de peinture séparé de l'espace familial, que caractérise l'appareillage du mur mitoyen laissé à nu, on n'est pas loin de le voir à la tâche, absorbé et solitaire.

Restituer l'état de 1965

« Il s'agit d'un lieu sensible qui donne une image de Le Corbusier beaucoup plus facétieuse que celle que nous avons habituellement », explique François Chatillon. Et c'est ce qui rend cet appartement très troublant : l'intimité qui s'en dégage est d'autant plus perceptible qu'elle est liée aux choix engagés par la restauration. Propriétaire de cette icône architecturale jusqu'alors peu étudiée, la fondation Le Corbusier a lancé au préalable plusieurs études patrimoniales - dont celle de Franz Graf et Marie Giulia, du laboratoire des techniques et de la sauvegarde de l'architecture moderne(*) . Plutôt que de revenir à l'état initial de 1934, c'est la restitution de celui de 1965 qui a été retenue. La notion d'usage, prise dans toute son épaisseur temporelle - un vécu de trois décennies - est ici mise en avant comme l'aboutissement d'un geste créateur. Sachant que l'architecte n'a jamais cessé de transformer son cadre de vie, d'y tester des dispositifs, d'en changer la polychromie, d'introduire de nouveaux matériaux - par exemple, l'acier puis l'aluminium en remplacement des menuiseries en bois. « Cela n'a l'air de rien, mais cela a été très compliqué car chaque détail est signifiant », précise François Chatillon, qui a mené les travaux en deux phases, le clos et le couvert, puis le traitement des intérieurs. Après son emménagement, Le Corbusier écrivait à sa mère : « Le ciel est radieux et nous vivons depuis quinze jours dans de nouvelles conditions miraculeuses : un logis qui est céleste, car tout y est ciel et lumière, espace et simplicité. » Un paradis corbuséen à redécouvrir, et toujours habité…

 

  • Appartement-arelier de Le Corbusier au 24 Rue Nungesser et Coli, 75016 Paris
  • reservation@fondationlecorbusier.fr

  • http://www.fondationlecorbusier.fr/

 

 

 

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