Le nouveau Whitney Museum (Renzo Piano, arch.) est-il beau ou laid ? par Jean-Michel Léger

Le Whitney Museum de Renzo Piano - © Timothy Schenck 2014
photo n° 1/6
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Inauguré à New York le 30 avril dernier par Michelle Obama, le nouveau Whitney Museum a séduit pour son exposition d’ouverture (« America is Hard to See ») mais déçu pour son architecture, due au Renzo Piano Building Workshop (RPBW). Tout le contraire donc de l’accueil réservé six mois plus tôt à la Fondation Vuitton, à Paris, dont l’écrin de luxe, aussi exubérant que coûteux, a été accusé de détourner l’attention des œuvres exposées (voir AMC n° 237 et 241). Le dernier opus new-yorkais du champion des constructeurs de musées (34 dans le monde dont 13 aux seuls États-Unis) pécherait par sa fadeur, voire sa laideur. Après les images navales plus ou moins attendues (sous-marin, brise-glace) ou médicales (laboratoire pharmaceutique, hôpital), d’autres comparaisons moins aimables sont tombées (photocopieur, chaufferie urbaine), la proximité d'un dépôt de camions poubelles suggérant même un incinérateur d'ordures. Bref, c’est un bâtiment « confus » pour le New Yorker, « modeste » pour le New York Times ; Vanity Fair s’est réjoui que l’intérieur pardonne l’extérieur, tandis que Le Monde estimait qu’il n’était pas « 100 % beau », terme que l’on n’ose plus employer mais que chacun a néanmoins sur les lèvres. Alors, le nouveau Whitney est-il beau ou laid ?

 

En quittant le fameux bunker construit par Breuer sur Madison Avenue en 1966, les responsables du musée ont appuyé l’intention architecturale de Renzo Piano se référant au passé industriel du West Side, lequel est aujourd’hui bien dépassé. Au pied du musée, en effet, il ne reste plus que quelques grossistes en viande et ce dépôt de bennes à ordures. C’est davantage dans les collections du musée qu’il faut chercher les vraies références à l’industrie, par exemple dans les toiles de peintres qui, tels Sheeler et Demuth, ont représenté les usines, silos et barrages typiques du paysage américain. En fait, le nouveau Whitney est une machine à accueillir du public, à expliquer, à conserver, à restaurer des œuvres d’art qu’il s’agit d’abord de donner à voir. Car Piano a été le héraut de l’architecture dite high-tech, dont l’un des plus beaux témoignages se trouve non loin de là, sur la Huitième avenue : la magnifique tour du New York Times, dont la structure et les brise-soleil en acier sont un pur chef-d’œuvre de mécanique de précision. Le nouveau Whitney se présente quant à lui sous la forme de deux coques métalliques séparées par un double mur de béton contenant les circulations verticales, le programme muséal étant traduit en volumes distinguant chacune des fonctions. La coque sud est dévolue au public (salles d’exposition et de pédagogie, restaurant en bas, café en haut), la coque nord aux services (bureaux, laboratoires et ateliers de restauration) et à une bibliothèque. Peu de bâtiments du RPBW offrent quatre façades aussi différentes les unes des autres, l’unité étant néanmoins assurée par un même revêtement d’étroites lames d’acier percées de hublots – d’où les métaphores navales ou usinières. Aucune prouesse constructive : contrairement à ce qui a pu être écrit, la transparence de l’accueil, du bookshop et du restaurant n’est pas due à la construction des niveaux supérieurs en porte-à-faux, mais plus raisonnablement à une double rangée de poteaux suffisamment espacés. Ce qui suffit.

Pour ses nombreux musées, et d’abord pour la Menil Collection (Houston, Texas), le RPBW s'est bâti une réputation pour ses systèmes de filtrage de la lumière zénithale. La question ne se pose au New Whitney que dans la salle supérieure, éclairée au demeurant par de simples sheds, comme si le RPBW avait compris que la sophistication n’est pas toujours nécessaire, puisque l’éclairage électrique vient de toute manière corriger les variations horaires et la température de couleur de la lumière naturelle. Les trois niveaux supérieurs d’exposition sont bien entendu conçus en plan libre, la grande salle de 1 700 m2 offrant même le plus grand des volumes column-free des musées new-yorkais. Le plafond des salles trace une élégante grille de rails destinés à recevoir les cloisons modulables ; au sol, les parquets de pin recyclent ceux des entrepôts voisins démolis.

 

Des vues spectaculaires

De Gansvoort Street, d’où l’on découvre le mieux le bâtiment, l’effet plastique des trois terrasses en cascade qui prolongent les salles d’exposition est dynamisé par la pente de la paroi de ces salles tandis que les niveaux inférieurs s’amincissent pour dégager l’espace d’une étroite piazza. Rien à voir avec le vaste recul permis sur le plateau Beaubourg, mais cette mince bande est un espace public qui ne désemplit pas. Alors que la plupart des musées américains du RPBW sont situés dans des périphéries, la situation urbaine dense du nouveau Whitney est en effet assez proche de celle du Centre Pompidou, dont l’escalier mécanique et les galeries extérieures ont consacré auprès du public l’usage de la vue panoramique – ce que d’autres architectes ont confirmé depuis : Herzog & de Meuron au musée De Young à San Francisco, Nouvel à l’ensemble de bureaux et commerces One New Change à Londres et à la Philharmonie de Paris, Neutelings au musée MAS à Anvers, Gehry à la Fondation Vuitton à Paris, etc.

Aujourd’hui, ce ne sont pas les villes qui font les musées, mais l’inverse : ces derniers sont devenus des pièces essentielles de l’urbanité (voir le dossier « Nouveaux musées », AMC n° 242). Que la fréquentation des musées ne soit pas une question d’architecture, c’est une affaire entendue, mais ici, sur Gansvoort Street, l’architecture fait tout ce qu’elle peut pour rendre visible l'accueil, le bookshop et le restaurant, sachant que la transparence d’un bâtiment est toujours ressentie par le public comme une marque d’hospitalité. En sorte de prolongement de la High Line, les terrasses dévolues aux sculptures offrent un parcours de vues spectaculaires sur le West Side, sur l’Empire State et sur l’Hudson. Elles sont reliées entre elles par des escaliers métalliques extérieurs (citation des fameux escaliers de secours des immeubles new-yorkais) qui démultiplient les points de vue, dont l’intérieur ne manque pas non plus, depuis deux salons de repos placés de part et d’autre de la grande salle d’exposition et depuis un escalier intérieur vitré donnant sur l’Hudson. L’orientation et les circulations dans le musée s'avèrent donc aussi lisibles que faciles et plaisantes.

Est-ce finalement pour revendiquer avec panache cette place de vilain petit canard, généralement attribuée au Whitney au sein de la bande des Big Four (avec le Metropolitan, le MoMA et le Guggenheim) que ses responsables ont non seulement décidé de quitter les beaux quartiers mais choisi de surcroît, pour leur nouveau bâtiment, l’architecture la moins conforme à ce que l’on attend d’un musée ? Si l’on reconnaît au nouveau Whitney la beauté du diable, alors Renzo Piano confirme avec ce musée étonnant que, à 77 ans, il peut être encore un bad boy de l’architecture.

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  • poildanslamain

    ce musée est l’œuvre d'un honorable vieux monsieur de 78 ans qui ferait bien de laisser le crayon a ses jeunes collaborateurs. c'est un des problemes de l'architecture dans le monde et aussi en France, on confie à des personnes méritant d’être en retraite des projets publics dont un des objectifs est d’être les témoins de notre temps et de projeter l'imaginaire dans le futur.

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