Nouvelle école d'architecture de Clermont-Ferrand : point de vue de lecteur

À la suite à la publication, dans le numéro 248 d'AMC-février 2016, de la réhabilitation de l'ancien sanatorium Sabourin à Clermont-Ferrand en école d'architecture par les architectes Pierre Du Besset et Dominique Lyon, le paysagiste Louis Dubreuil a souhaité réagir.

École d'architecture de Clermont-Ferrand dans l'ancien hôpital Sabourin, Du Besset-Lyon architectes - © Axel Dahl
photo n° 1/3
Zoom sur l'image Nouvelle école d'architecture de Clermont-Ferrand : point de vue de lecteur

Ayant visité en détail l'école d'architecture de Clermont-Ferrand le jour de son inauguration, je dois vous dire que votre article assez élogieux dans le numéro 248 d'AMC (p. 38-43) ne rend absolument pas compte de l'immense déception que cette rénovation de l'ancien hôpital Sabourin a provoquée dans le milieu architectural local. Le soir de cette inauguration, la plupart des architectes affichaient une mine déçue, tant les attentes étaient fortes et tant le résultat est, dans son ensemble, facilement critiquable.
 

La qualité intrinsèque du bâtiment d'origine, qui tient à ses façades sud et à son implantation audacieuse dans le site, a été heureusement conservée, mais au prix d'une approche purement "façadiste", comme vous le soulignez. S'agissant d'un bâtiment destiné à enseigner l'architecture, on aurait pu s'attendre à ce que les architectes trouvent des solutions de transformation d'un programme de sanatorium en un programme d'école qui fassent "référence" et puissent montrer aux étudiants un projet "manifeste". Les défis des architectes étaient multiples : réussir à greffer dans une enveloppe existante une monstrueuse structure high-tech antisismique ; ajouter de nouveaux volumes ; trouver un style de rénovation qui puisse affirmer clairement dans quelle période telle ou telle partie du bâtiment se situe ; "chiader" tous les détails constructifs, parce qu'on se trouve dans une école d'archi et que tout doit être exemplaire.…


De l'avis des architectes présents lors de l'inauguration et avec qui j'ai visité le bâtiment, les maîtres d'œuvre sont passés à côté de tous ces défis et n'ont absolument pas trouvé de solutions radicales et affirmées dignes d'une école d'architecture. On a franchement l'impression qu'il n'y avait pas de pilote dans l'avion et que la maîtrise d'œuvre s'est laissée dominer par la complexité technique du sujet, tout en donnant l'impression que le programme l'ennuyait fortement... Une grande partie des détails constructifs et d'assemblage a visiblement été abandonnée à des bureaux d'études techniques spécialistes de tout, sauf du design et du détail soigné.

Plusieurs sujets sont particulièrement mal traités à mon avis :

  • l'éclairage et la mise en lumière, qui n'ont manifestement pas bénéficié de l'art d'un concepteur lumière patenté,
  • le traitement de la triperie visible, des canalisations dont la conception hésite tout le temps entre un semblant de high-tech et des tentatives de dissimulation de bureaux d'études. Il ne s'agit pas juste de montrer quelques tuyaux pour faire "Beaubourg", cela demande un peu de travail...
  • le traitement esthétique et architectural de certains "casse-têtes" classiques comme l'encagement des escaliers, les systèmes antifumées, etc.
     

Le travail sur les couleurs est inexistant : noyer tout dans du blanc et du gris n'est pas vraiment une solution esthétique digne d'une école d'architecture. Cela traduit une indécision totale sur l'aspect esthétique de cette rénovation. Ajouter de faux poteaux pour rétablir une continuité de colonnade, c'est bien sûr possible, mais pourquoi cacher le "forfait" en peignant tout en blanc ou en gris ? La peinture des poteaux finira par s'écailler, tout le monde cherchant les faux poteaux au bruit qu'ils produisent quand on les frappe !


Concernant les interventions modernes dans des bâtiments protégés, il me semblait qu'il existait une règle implicite "MH" consistant à bien différencier les éléments d'époques différentes. Cette règle n'a manifestement pas été appliquée ici. On sent en fait que le projet hésite constamment entre deux solutions, sans qu'une ligne stylistique claire et nette ait été définie et mise en œuvre, depuis la scénographie des espaces jusqu'aux détails techniques les plus infimes.


D'autres détails sont vraiment de l'ordre de la malfaçon la plus flagrante et de l'absence de précision dans les détails ainsi que d'un suivi approximatif : tel interrupteur bas de gamme dans le grand amphi simplement collé sur un mur en béton ondulé sans que quiconque ait pris soin de dessiner le détail pour l'entreprise ou de refuser de réceptionner un tel "chameau". Ça passe dans un atelier artisanal au fin fond de la Limagne, mais c'est une vraie faute dans un amphi d'école d'archi ! Les étudiants vont voir ce détail tous les jours et quand ils feront fonctionner l'interrupteur, ils mettront en route un éclairage "réglementaire", mais sans aucun "esprit". D'autres chameaux sont également indignes d'une école d'archi : des tuyaux qui traversent un IPN dans une ouverture faite à la disqueuse dans l'âme de la poutrelle au mépris de sa résistance (cafétéria des élèves) ; des bureaux d'enseignants éclairés en second jour au sous-sol ; des boudins en mousse sur des éléments de structure antisismique pour ne pas se fracasser la tête, etc.


On ne parle pas, bien sûr, des espaces extérieurs : on a quand même conservé sur la clôture toute une protection anti-intrusion très agressive en barbelés concertina du plus bel effet. Eh oui, on n'oublie pas facilement que le bâtiment se trouve en fait juste en  marge d'un quartier périphérique, qu'il a été ruiné et squatté parce que resté en friche trop longtemps et qu'il doit en fait être quasiment blindé pour empêcher les intrusions inamicales de certains habitants à la recherche d'informatique pas chère… Il faut rappeler quand même qu'un des arguments mis en avant pour délocaliser l'école d'architecture dans ces lieux était justement l'intégration dans un quartier populaire, les jeunes architectes devant s'enrichir au contact de la "population". Et bien sûr, aucun paysagiste n'a participé à la maîtrise d'œuvre. En témoigne également le grand parking situé devant l'école et qui n'est planté d'aucun arbre d'ombrage à l'heure où on enseigne aux élèves qu'il faut lutter contre les îlots de chaleur urbains.

Mais on peut aussi voir le côté positif de ces défauts : les enseignants vont peut-être se servir de la nouvelle école comme champ d'étude du processus de production de l'architecture et utiliser tous ses défauts pour éveiller le sens critique et le goût du travail bien fait chez leurs étudiants. On peut rêver. À quand une chaire spéciale "chameau" ?



Louis Dubreuil, paysagiste

 


AMC n°248 - février 2016, pages 38 à 43

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  • ernstmay

    Je réagis un peu tard au point de vue de M. Dubreuil, qui révèle, en attendant une vraie évaluation de ce type de bâtiments, tout l'intérêt d'une critique des usagers ou même des confrères, lorsqu'ils ne font pas que régler de simples comptes. Je ne connais pas encore ce bâtiment, mais je veux bien croire que nombre d'usagers partagent les mêmes réserves envers ce bâtiment. Puisque, on le sait, les revues d'archi ne peuvent être des revues critiques, au moins d'autres points de vue peuvent-ils trouver une petite place sur le site d'AMC !

  • fred37

    Madame, Monsieur, Je réagis vivement à la critique facile de Mr L.Dubreuil qui confond esthétique et fonction.Du dicton " Qu'importe le contenant ...", le défi des étudiants sera d'améliorer une vision/espace critique en partant du vide, donc d'une esthétique neutre lié à ce bâtiment doté d'une structure unique.

  • michelb

    Les travailleurs de l’architecture, à quelque niveau qu’ils se situent, semblent avoir, en perdant le sens de l’importance du détail, séché sur pied, leur principales victimes étant le public tout venant : rien ne distingue vraiment la plupart des bâtis contemporains de la grâce d’une boîte de conserve, si ce n’est que ces bâtis manquant de sens mettront plus longtemps à disparaître du paysage. Pleurons.

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